d'architectures
Le magazine de la création architecturale
Non, cette fois-ci je ne retrouverais pas Bernard Tschumi au Rouquet, boulevard Saint-Germain, le café en partie réaménagé par son père dans les années 1950. La pandémie l’isole à New York. Mais c’est bien lui qui apparaît sur mon écran, devant une bibliothèque sombre et carrée laissant fuir d’un côté une perspective lumineuse.
Le lundi 18 mai, une semaine après le déconfinement, je rejoins Patrick Bouchain, bientôt 75 ans, qui suivant les recommandations de son médecin m’a donné rendez-vous à l’extérieur. Il m’attend masqué, nonchalamment assis sur un banc au milieu du pont Louis-Philippe. Malgré mes appréhensions, il n’y a que très peu de passants et de véhicules, comme si les Parisiens hésitaient encore à sortir de chez eux. Tout est très calme et presque surréel, même si parfois le passage d’une voiture, d’une mobylette ou d’un camion viendra couvrir le son de nos voix.
À peine après avoir franchi le seuil de l’agence, je le reconnais, dans cet espace étrangement resserré, en train de travailler avec un collaborateur. J’essaie de l’approcher mais quelqu’un me fait signe de rebrousser chemin et de monter dans la salle de réunion du dernier étage où m’attendent Yukiko Chiche, la traductrice, et Monica Lebrao Sendra de l’Institut français. En me retournant, j’aperçois un gant de boxe en cuir rouge suspendu contre un mur gris de béton poli et je me hisse sur un escalier très étroit surplombant l’atrium de l’entrée. Son ascension ravive la sensation de vertige ressentie il y a très longtemps dans la maison La Roche de Le Corbusier, que je pensais avoir complètement oubliée…
Impossible de se retrouver face à face en ces temps d’épidémie et de confinement. Nous sommes connectés depuis quelques minutes et Marc Barani est enfin parvenu à se calmer et à s’asseoir sans se lever à tout instant pour chercher un document, envoyer des messages ou téléphoner. J’aperçois Aurore, sa secrétaire, qui s’affaire derrière lui, mais je ne distingue rien d’autre de cette agence de Nice qui semble déserte. La connexion n’est pas très bonne, parfois l’image se fige après un improbable ralenti sur un gros plan de son visage, parfois le son de sa voix change brutalement de volume et me fait sursauter.