d'a spécial intérieurs
Comme chaque année, d'architectures consacre son numéro de juin aux projets d'aménagement intérieur.
d'architectures
Le magazine de la création architecturale
Comme chaque année, d'architectures consacre son numéro de juin aux projets d'aménagement intérieur.
Il y a un an nous dénoncions la course béate à l’optimisation à laquelle nous pousse le culte de la performance pour y opposer la robustesse du vivant si chère à Olivier Hamant1. Dans le couple ingénieur-architecte, c’est bien sur le premier que repose cette injonction à la performance. Les architectes ont leur part de responsabilité dans cette assignation : l’ingénieur est celui auquel est dévolue une série de tâches dont les architectes se délestent volontiers – à partir de leur dessin, vérifier les portées et les détails d’étanchéité, cacher tous les fluides au-dessus d’un faux plafond et désormais cocher toutes les cases des normes et labels…
En matière d’architecture, nulles autres constructions que les tours n’illustrent mieux le célèbre proverbe : « Quand le sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt. » Dans les débats, parler des tours, c’est presque toujours ne pas parler d’architecture. À Paris, elles sont d’abord perçues comme un doigt dressé avec arrogance dans le paysage d’une cité idéalisée dans son illusoire immuabilité. Il est vrai que leur édification a toujours échappé à la volonté de ses habitants. Rien d’étonnant à ce que les citadins ainsi exclus des processus de décisions qui mènent à leur construction les rejettent.
« Cela reste une loi immuable de l’histoire qu’elle interdit précisément aux contemporains de discerner dès le début les grands mouvements qui déterminent une époque1 », écrit Stefan Zweig en 1941. Il fait référence aux mois qui ont précédé la Première Guerre mondiale, puis à l’inexorable montée en puissance des totalitarismes des années 1930 et bien sûr au triomphe des nazis qui l’ont poussé à l’exil au Brésil, où il se suicide en 1942. Sommes-nous encore assujettis à cette loi, alors que, de Trump à Poutine en passant par l’AfD (le parti allemand néo-nazi pro-russe), l’architecture moderne est si ouvertement bannie comme un art qui ne serait pas conforme à nos « valeurs » ? Hans-Thomas Tillschneider, député de l’AfD, explique ainsi que le Bauhaus est « anti-allemand (…) et ne peut pas nous servir de modèle, mais seulement d’aberration historique », une référence directe au discours sur « l’art dégénéré » de Hitler et de l’architecte Paul Schultze-Naumburg, l’auteur de l’essai Art et race (1928).
Que ce soit au comptoir, dans les écoles, les Maisons de l’architecture, les CAUE, les instances ordinales ou dans la presse architecturale, rarement la dimension politique de l’architecture n’aura été aussi présente dans les débats. Certes, la pratique de l’architecture est a priori indissociablement liée au principe de l’intérêt public, ne serait-ce que légalement, mais on sait que ce n’est malheureusement pas toujours le cas – il faut d’ailleurs reconnaître que quelques chefs-d’œuvre sont totalement dépourvus de cette vertu. Mais si, comme nous avons l’ingénuité de le croire, l’architecture peut quelque chose pour rendre le monde meilleur, elle peut difficilement le faire sans engager un dialogue avec ceux qui vont la vivre.
Avant même de tracer le premier trait du projet, les architectes ne doivent-ils pas se faire enquêteurs ? Sinon, comment pourront-ils élucider toute une série d’énigmes ? Celles du site, de son histoire et de ses habitants. Ce travail d’investigation précédant la mise en forme des idées a longtemps été occulté dans l’imaginaire entourant le rôle de l’architecte. Sans doute parce que l’évocation du geste créateur sur la page blanche produit une image plus flatteuse, romantique, de l’artiste en visionnaire.
Peut-on comparer la révolution que nous promet la génération d’images par intelligence artificielle à celle que l’invention de la photographie a provoquée dans le monde de la peinture ? L’IA va-t-elle supplanter et corrompre l’art « grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude » comme le déplorait Baudelaire en 1859 ? Si les enjeux de l’IA sont vertigineux - comme il est désormais convenu de qualifier ce sujet – nous avons voulu dans ce numéro d’octobre les circonscrire à la question de la représentation architecturale.
Dans l’économie du logement, la relation entre architecte et promoteur privé est-elle contre nature ? Si l’objectif du premier doit être de concevoir un habitat pérenne, où il est agréable de vivre et qui embellit le lieu dans lequel il s’insère plutôt qu’il ne l’altère, celui du promoteur est bien différent : son objectif est d’abord de générer une plus-value financière et sa responsabilité s’arrête à la garantie décennale.
Pourquoi un tel regain d’intérêt autour de la préfabrication (il faut désormais dire « hors-site ») alors que ce procédé constructif souffre encore d’une image traumatisante liée à la reconstruction et aux grands ensembles et que la pénurie annoncée de ressources nous enjoint de ne plus construire neuf ?
Comme chaque année, d'architectures consacre son numéro de juin aux projets d'aménagement intérieur.
Malgré leur précision et leur clarté, les mots sont parfois impuissants à incarner la force d’un fait. Ainsi en va-t-il du terme réchauffement lorsqu’il qualifie l’évolution du climat. Car, avouons-le, celui-ci évoque d’abord une sensation de bien-être ; ne dit-on pas « ça me réchauffe le cœur » ou « le réchauffement des relations diplomatiques » ? On sait pourtant que la « petite » augmentation de 4 °C des moyennes de température d’ici 2100 aura de terribles répercussions. Parler de dérèglement, d’échauffement, voire d’embrassement climatique ne permettrait-il pas de marquer plus intensément les esprits ?
Combien d’entre nous auraient imaginé qu’en si peu d’années nous assistions à un tel bouleversement des valeurs architecturales ? Doit-on encore démolir ? Doit-on encore construire ? Le culte de la performance n’est-il pas une impasse ? Autant de questions abordées par d’a dans ses trois derniers numéros et qui, il y a une décennie, auraient paru farfelues à la grande majorité des architectes.
Face aux enjeux environnementaux, la course à la performance tourne à plein régime. Mais entre cette fuite en avant et l’utopie du solutionnisme qui l’accompagne souvent, un sentiment de malaise nous gagne ; l’impression d’être dans une impasse. Mais pour remettre en question des comportements dont la vertu nous semblait jusqu’alors aller de soi, sans doute fallait-il que la remise en cause soit énoncée depuis un domaine apparemment étranger à l’architecture.
Qui aurait imaginé à l’aube du XXIe siècle que ce soient les architectes eux-mêmes qui prôneraient un jour l’arrêt des constructions comme remède ultime à l’effondrement des ressources et à la crise climatique ? Mais soyons plus précis : il s’agit moins de ne plus construire que d’arrêter de détruire des terres encore non artificialisées ou des bâtiments existants pour ériger des bâtiments neufs. Précisons également que cette injonction s’adresse d’abord aux régions du monde dont la démographie est relativement stable : les pays riches.