Voilà un livre qui par son sujet
risque de passer inaperçu malgré le regain d’intérêt que cette
année commémorative offre au premier conflit mondial. Ce serait
dommage, car l’ouvrage de Frank Rambert, d’une ambition peu
commune, est un des meilleurs livres parus cette année : ne se
réduisant pas, loin de là, à un livre d’architecture, il mêle
récit historique et géographique, biographie, essai architectural
et journal personnel, trahissant une volonté littéraire que ne
dément pas une érudition qui a plus à faire avec la philosophie et
la littérature qu’avec l’histoire ou l’architecture. Il faut
d’abord faire un sort à l’idée que le sujet – les cimetières
britanniques sur le front ouest – pourrait être anecdotique ou
rébarbatif. Frank Rambert convainc rapidement de sa pertinence en
montrant combien les enjeux qu’il soulève sont universels. Il faut
espérer que son ouvrage passionnant sortira de l’oubli une
entreprise architecturale et paysagère exceptionnelle : dès
avant la fin du conflit, les Britanniques décident d’enterrer et
de commémorer leurs morts sur le lieu même des combats. Ce sont 967
cimetières qui seront ainsi édifiés sur l’ancienne ligne de
front par l’Imperial War Grave Commission sous l’égide de Fabian
Ware. Quatre des plus grands architectes anglais issus du mouvement
Arts & Crafts concevront ces sites : Herbert Baker, Reginald
Blomfield, Charles Holden et Edwin Lutyens, le plus célèbre, auquel
la grande paysagiste Gertrude Jekyll apporta sa contribution. De ces
lieux que l’on ne fréquente qu’en lisière de nos cimetières
communaux, on ne retient bien souvent que la qualité du gazon. La
seule comparaison avec les sinistres et emphatiques sites français
suffit à mettre en valeur la richesse avec laquelle ces carrés de
terre britannique se sont inscrits dans le paysage. Loin de toute
représentation figurative de la guerre, de la douleur ou de la mort,
leur qualité d’abstraction et de distanciation leur permet
d’échapper à la morbidité de nos ossuaires. L’intensité du
rapport qu’ils établissent avec les paysages auxquels ils se
confrontent, le dessin et la mise en œuvre de chaque édicule,
muret, pierre ou sol, les matériaux choisis en font de parfaites
leçons d’architecture. Est-il besoin d’ajouter que ces lieux
magnifiques, parfaitement entretenus, sont proches de nous,
accessibles et libres d’accès ?
Jardins de guerre, les cimetières britanniques sur le front ouest, Frank Rambert, MétisPresses, 272 pages, 38 euros.
À lire dans d'a 232 : 2014. La sélection des livres de la rédaction