D’a : L’utilisation de l’expression « hors-site » est assez récente en France. Comment est-elle apparue ?
C’est Pascal Chazal qui l’a introduite en France, en adaptant le motoff-site venu des pays anglo-saxons, vers 2016-2017. Charpentier, il se définit comme un autodidacte ; il a fondé et dirigé Ossabois, une entreprise spécialisée dans la construction modulaire en bois. C’est un pionnier dans ce domaine avec une vision du hors-site centrée sur le modulaire 3D bois. J’ai beaucoup de reconnaissance pour ce qu’il a accompli. Depuis, il s’est orienté vers le conseil, la formation et a fondé la revueHors-site. Il est venu présenter cette démarche au comité exécutif de 3F, en exposant ce qui se faisait en France mais aussi à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons, en Europe du Nord et à Singapour.
D’a : « Hors-site » est-il un terme moins connoté que celui de « préfabrication » ?
Effectivement, ce terme fait moins peur que préfabrication, qui$##$ renvoie à la période de la reconstruction, plus ou moins qualitative. Pour autant, cette réflexion qui a une longue histoire a été bien illustrée par l’exposition du Pavillon de l’Arsenal : « L’empreinte d’un habitat. Construire léger et décarboné ». Jean Prouvé a par exemple travaillé sur des systèmes constructifs métalliques, qu’on appellerait aujourd’hui « hors-site », qui répondaient alors à une nécessité historique de massification et de baisse des coûts de la production, réflexion qui a peut-être été balayée trop rapidement. Le terme « hors-site » apporte une vision différente qui, au-delà des composants préfabriqués, intègre la notion de proximité des usines ou des ateliers par rapport au site de production. Et permet ainsi d’activer les écosystèmes locaux pour profiter des richesses de production en matériaux : bois, chanvre, pierre… À l’image des centrales à béton, que vous trouvez partout en France, dans un rayon de 70 kilomètres. Il s’agit de retrouver ce principe, mais en mobilisant d’autres filières.
D’a : Pourquoi la démarche hors-site vous intéresse-t-elle ?
Depuis très longtemps, j’ai une appétence personnelle pour la filière sèche et en particulier pour la construction bois. J’ai visité des réalisations qui m’ont toujours séduit par leur qualité d’exécution, par leur aspect environnemental. En tant que maître d’ouvrage, j’ai eu beaucoup de mal au début de ma carrière à réaliser des opérations en filière sèche. Il y avait des résistances : le marché n’était pas prêt, les entreprises non plus, et les architectes pas toujours, même si certains portaient déjà un réel intérêt pour le sujet. Je pense notamment aux logements sociaux que Jean et Aline Harari ont réalisé à leurs débuts à Montreuil ou par la suite à Sault-les-Chartreux, ou à Pascal Gontier avec qui j’ai eu l’occasion de travailler plus tard. Ils étaient peu nombreux à porter le sujet.
Je siège au conseil d’administration de la Maison de l’architecture d’Île-de-France depuis 2012 et j’ai proposé en 2019 le hors-site comme sujet de réflexion dans le cadre des comités de rayonnement. Dans un premier temps, j’ai bien sûr été confronté à quelques interrogations de la part des architectes…
D’a : Des interrogations de quel ordre ? Relatives au métier ou à la qualité de la production ?
Des craintes assez classiques, liées à la préfabrication et en particulier au modulaire : la peur d’une perte de maîtrise sur la conception, l’idée que le hors-site pourrait brider la créativité des architectes ou conduire à une standardisation. Malgré cela, j’ai pu approfondir cette réflexion, qui s’est concrétisée par des tables rondes avec les professionnels puis par l’exposition « Hors-site (mais pas hors-sol)1 » qui s’est tenue à la Maison de l’architecture d’Île-de-France à l’automne 2023. Parallèlement s’est noué un partenariat avec l’ENSA Versailles pour engager des réflexions communes sur différents thèmes, dont le hors-site qui s’est traduit par un colloque « Le hors site face à l’anthropocène » organisé par Eva Madec (doctorante Cifre chez I3F) et Stéphane Berthier de l’ENSA. Finalement, le milieu des architectes s’est emparé du sujet, malgré leurs réticences initiales.
D’a : Craintes que vous ne partagiez pas. De quel constat est né votre intérêt pour le hors-site ?
Cela fait près de quarante-cinq ans que je suis dans ce métier, et la façon dont on construit a très peu évolué.Le bâtiment est l’une des rares industries à ne pas avoir connu sa révolution. Les conditions d’organisation de chantiers restent difficiles, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, on casse pour reconstruire et le déficit de main-d’œuvre qualifiée s’amplifie. Et que dire des réserves qui s’accumulent en fin de chantier, que l’on finit parfois par abandonner, faute de parvenir à les lever ? C’est une situation insatisfaisante pour tous les acteurs : entreprises, maîtrise d’œuvre, maîtrise d’ouvrage. Parallèlement, les exigences techniques n’ont cessé d’augmenter, depuis la première réglementation thermique de 1974 jusqu’à la RE2020, en passant par les seuils prévus pour 2028 et 2031. Le gap d’exigence est devenu considérable.
D’a : Vous déplorez une qualité de la construction qui ne cesse de se dégrader…
Absolument. Je donne toujours cet exemple, parce qu’il est assez parlant : le test d’étanchéité à l’air dans un logement, qui est obligatoire depuis la RT2012. On met en place une porte soufflante pour identifier toutes les fuites… qu’on viendra ensuite colmater au joint à la pompe. En somme, on applique des exigences proches de celles de l’industrie automobile, alors même que le bâtiment repose encore largement sur des techniques comme l’empilement de parpaings ou le coulage de béton, avec des coefficients d’erreur de l’ordre du centimètre. C’est assez décalé ! Lorsque j’aborde ces questions avec les professionnels, ils partagent ce constat.
D’a : Le hors-site serait donc le salut pour mieux construire ?
Je ne défends pas le hors-site pour faire du hors-site. Mon objectif, c’est de mieux construire, d’être plus qualitatif à tout point de vue. Aujourd’hui, on a atteint les limites d’un système. Les ouvriers travaillent dans des conditions difficiles. Les chantiers génèrent beaucoup de déchets, de poussières, consomment énormément d’eau. Ils ne sont pas du tout inclusifs : il n’y a quasiment aucune femme sur les chantiers. On est aussi confrontés à unecrise des savoir-faire et à de grandes difficultés de recrutement.Construire devient de plus en plus cher et prend beaucoup plus de temps qu’avant. Tout le monde s’épuise dans ce système. Le triptyque maîtrise d’œuvre-maîtrise d’ouvrage-entreprises doit se réinterroger dans ses façons de faire. Parallèlement, la VEFA conduit souvent à l’abandon de la mission complète par les architectes. Aujourd’hui, les jeunes architectes qui entrent dans les agences ne vont plus sur les chantiers. Dans dix ans, on aura des architectes confirmés qui n’auront jamais fait de chantier. Ce qui pose un vrai problème.
D’a : Qu’entend-on exactement par « hors-site » ?
J’entends le hors-site dans toutes ses dimensions : cela englobe l’ensemble des composants préfabriqués, qu’ils soient en 1D, 2D ou 3D.On peut tout à fait imaginer préfabriquer des salles de bains ou des modules de chambres pour étudiants. Ce n’est pas une idée absurde, à condition que les architecteschallengent le système, plutôt que d’y opposer des freins. Au-delà de ces éléments non structurels– comme les balcons ou les escaliers, déjà largement fabriqués hors site –, le hors-site concernetous les matériaux. Je ne crois pas autout bois, mais plutôt à lamixité, à l’hybridation intelligente : utiliser le bon matériau, au bon endroit, dans la juste quantité, nécessaire et suffisante, pour éviter les gaspillages. Il s’agit aussi dechoisir les matériaux en fonction de leur provenance.Par exemple, la filière chanvre en Seine-et-Marne prend tout son sens. Une filière locale, c’est aussi unefilière économique, ce qui peut mobiliser les élus, traditionnellement peu impliqués sur les questions de construction. Par ailleurs, le hors-site est un mode constructif qui impose derepenser la structure même du bâtiment. Il amène à se poser des questions d’assemblage, comme le font les charpentiers. C’est un champ de réflexion extrêmement riche qui ouvre aussi à la question del’évolution et de la transformation du bâtiment dans le temps.
D’a :Pourquoi les réticences restent-elles tenaces ?
Je suis architecte. Mon objectif n’est pas de défendre un système technique mais bien l’architecture. Et d’éviter que les architectes se fassent dépasser par les industriels ou par les entreprises qui, eux, vont naturellement s’emparer du sujet. La crise actuelle pousse chacun des acteurs à s’interroger, ce qui est plutôt positif. Dans ce contexte, je crois que le hors-site a vraiment sa place. On arrive à un moment où ce discours devient plus audible, même si des réticences persistent.
D’a : Quels sont les impacts du hors-site sur l’organisation des métiers et la phase de conception d’un projet de construction ?
Le hors-site transforme en profondeur les processus de production, ce qui impacte directement les pratiques de chaque métier. Il impose une réflexion en amont plus poussée et allonge considérablement la phase de conception. Cela requiert un investissement conséquent et une prise de risque, plus accessible sans doute dans cette première phase d’apprentissage aux foncières et aux maîtres d’ouvrage publics, capables de mobiliser du temps – et donc des moyens financiers – en amont, qu’aux promoteurs – excepté ceux d’entre eux qui ont déjà intégré le hors-site.Penser un projet en hors-site implique de mener des études plus approfondies, dont la valeur doit être reconnue et rémunérée. Ce modèle présente également des avantages : il permet de redéfinir clairement le rôle de chaque acteur dans le déroulé du projet.
D’a : Pourquoi les acteurs iraient-ils sur ce terrain s’il leur est financièrement défavorable ?
La RE2020l’exige etagit comme un véritable levier pour tous les acteurs. Elle impose une forte réduction des émissions carbone à l’horizon 2028 et 2031, ce qui pousse à repenser en profondeur les systèmes constructifs. Cela favorise notamment les structures poteaux-poutres avec des éléments de remplissage en 2D. Par exemple, chez 3F, en 2024, 50 % de nosOS(ordre de service, ndlr) travaux intégraient des panneaux 2D, alors qu’il y a dix ans il n’y en avait pratiquement pas. Lesévolutions se font pas à pas. La réglementation nous pousse vers la décarbonation et des modes de constructifs différents, et j’ai envie de croire que ce changement va porter ses fruits. Ce modèle est indéniablement plus vertueux, à la fois sur les plans environnemental et sociétal. Il ne faut pas oublieruneproblématique majeure : la pénurie de main-d’œuvre. Le hors-site, c’est aussi moins de poussière, moins de bruit, et des chantiers plus propres. C’est une approche qui peut réconcilier les riverains avec la construction.
D’a : En 2024, vous créez avec d’autres acteurs l’association Filière Hors-site France, présidée par Stéphan de Faÿ, directeur général de Grand Paris Aménagement. Quel en est l’objectif ?
Effectivement avec la SGP et GPA, 3F a été à l’initiative de cette association. La première étape de notre démarche a été de définir ce qu’est réellement le hors-site. Pendant neuf mois, nous avons travaillé avec dix grands acteurs publics franciliens, en y associant dès le départ l’Ordre des architectes, dont la participation nous a semblé évidente à tous. Ce travail collaboratif a abouti à la publication d’un référentiel présenté en octobre 2023, accompagné de l’annonce de la création d’une association dédiée. Celle-ci a pour vocation de devenir une véritable plateforme de diffusion, de formation, de lobbying auprès des instances concernées, mais aussi de production d’outils concrets. Le succès a été immédiat. Notre ambition est claire : rassembler l’ensemble de la chaîne des acteurs de la construction. Nous avons rapidement mis en place des groupes de travail autour de thématiques clés pour structurer et développer la filière : mesure d’impact, modèle économique d’une opération en hors-site, levée des freins réglementaires, assurantiels et techniques, ainsi que définition du déroulé d’une opération hors-site.
D’a : Quelles solutions sont envisagées concernant ce déroulé ?
Avec des études amont bien plus conséquentes et un temps de chantier raccourci pour une durée globale à peu près équivalente, la question qui se pose est : comment faire travailler plus tôt l’architecte, l’entreprise et l’industriel ? Pour y répondre, nous testons trois modèles chez 3F, notamment « la loi MOP inversée », qui consiste à consulter d’abord une entreprise avec un système constructif, sur la base d’une faisabilité, du cahier des charges de 3F, et des éléments tels que la fiche de lot de la ZAC. Cela nous a permis de désigner dès le départ un groupement entreprise-industriel, sur un modèle constructif et un prix.
Une fois ce groupement identifié, nous avons lancé une consultation classique de maîtrise d’œuvre, en invitant quatre agences d’architecture à challenger la proposition constructive, non pas comme une contrainte, mais comme un cadre créatif. C’est l’agence Odile+Guzy qui a été retenue. Le système reste perfectible – toute la chaîne de production est concernée – mais c’est précisément ce qui en fait l’intérêt. Plutôt que de s’opposer ou de craindre la remise en cause de la loi MOP, nous préférons expérimenter des modèles alternatifs tout en restant dans le cadre de la commande publique.
Nous avons testé également sur une opération parisienne « Chapelle-Charbon » avec l’architecte Raphaël Gabrion une consultation d’entreprises sur étude d’avant-projet, qui permet d’élaborer la phase d’étude de projet (PRO) avec des entreprises en interrogeant les modèles constructifs. On a lancé récemment un OS avec l’entreprise Bouygues, qui a été retenue à l’issue de cette consultation. Avec l’association Filière Hors-site France, nous avons engagé la réalisation d’un guide à l’usage de la commande publique, en partenariat avec la MIQCP, qui permettra d’apporter des outils aux différents donneurs d’ordre (sortie du guide prévue en septembre).
D’a : Se pose tout de même la question du chantier, pour laquelle certains architectes se battent. Quelle est leur place sur un chantier hors-site ?
C’est une bonne question, mais n’oublions pas que le hors-site n’est jamais total. S’il l’était, l’architecte aurait effectivement un champ d’intervention à la fois beaucoup plus réduit sur les tâches « traditionnelles » mais plus concentré sur les aspects constructifs et d’assemblage. Nous en sommes encore loin.
D’a : Quelle proportion prend le hors-site sur un chantier aujourd’hui ?
Chez 3F, on doit tangenter les 15 % sur les opérations exemplaires. Mais la moyenne des opérations est à 3 %. On est sur vraiment une courbe d’apprentissage.
D’a : Ce chiffre est intéressant car il permet de relativiser les craintes…
Aujourd’hui, nous sommes dans une phase d’apprentissage. Le marché n’étant absolument pas mature, il reste encore très traditionnel. L’association est à l’origine d’unechartesignéeavec leCnoa et le groupe de travail des acteurs franciliens2,à l’origine de la réflexion menée en 2022 visant à ce que 50 % des programmes neufs en maîtrise d’ouvrage publique intègrent le hors-site d’ici 2031. Atteindre cet objectif ne sera pas simple et il est probable que tous n’y parviendront pas, mais c’est un bon signal pour la filière qui a besoin de visibilité. Nous sommes encore loin d’un recours généralisé au hors-site.
D’a : Est-ce d’ailleurs un objectif ?
Ce qui m’intéresse, c’est la qualité de nos chantiers avec un prix soutenable et de meilleurs délais de réalisation.Le hors-site n’est pas une fin en soi, mais un levier pour améliorer la qualité de la construction. Je pense que nous sommes aujourd’hui au bon moment pour accélérer cette transition. L’objectif, ce n’est pas le hors-site pour le hors-site, mais de mieux construire.
1. L’exposition sera présentée à Nantes, au siège de l’Ordre des architectes – Conseil régional des Pays de la Loire (17, rue La Noue-Bras-de-Fer), du 16 octobre à fin novembre, en partenariat avec l’USH des Pays de la Loire.
2. CDC habitat, Groupe ADP, EpaMarne-Epa France, EPF, GPA, Groupe RATP, 3F, Espaces Ferroviaires SNCF, SGP.