Peu ou pas de maquettes, de perspectives, de photos ou de vidéos de projets iconiques dans « Intelligens, Natural. Artificial. Collective », l’édition 2025 de la Biennale internationale d’architecture de Venise, qui a ouvert ses portes en mai dernier… Mais beaucoup de concepts, de questionnements et de remises en cause pour repenser la discipline de A à Z afin de faire face au basculement climatique.
Le Pavillon central étant fermé pour travaux cette année, l’exposition principale s’installe dans la Corderie de l’Arsenal. Dans cette grande nef, le commissaire général Carlo Ratti, architecte-ingénieur italien et professeur au Massachusetts Institute of Technology où il dirige le Senseable City Lab, s’est entouré de nombreux professionnels, des architectes et des ingénieurs bien sûr, mais aussi des généticiens et des climatologues, des mathématiciens et des informaticiens, des fabricants de robots et des agriculteurs pour tout reprendre à zéro afin d’imaginer une refonte radicale de la manière de projeter et de construire le monde habitable. Le public est d’abord invité à traverser un sas sombre envahi d’une eau noire où règne une chaleur intense, afin de pouvoir mesurer les effets du réchauffement climatique sur son propre métabolisme et de comprendre l’urgence de la situation. Il est plongé ensuite dans un milieu très dense où se bousculent toutes sortes d’installations parfois très spectaculaires qui, sans apporter de solutions, l’incitent à imaginer des pistes pour sortir de l’impasse où, d’après le commissaire, nous nous sommes engagés…
C’est une biennale aussi qui remet en cause toutes les oppositions traditionnelles – celle de la nature et de l’artifice, du sujet et de l’objet, de l’organique et de l’inorganique – et qui convoque tous les sens en mettant souvent la vue entre parenthèses pour mieux immerger les visiteurs dans un monde qui semble se rapprocher de celui décrit par Ovide dans ses Métamorphoses, où les dieux se transforment en cygne ou en pluie d’or, les déesses en génisses, les nymphes en sources ou en lauriers et les chasseurs en gibiers…
Dom-Ino, la cabane de Kengo Kuma
Dépassement des oppositions
Beaucoup d’arbres et de végétaux dans cette biennale. On remarquera d’emblée dans la Corderie l’installation de Kengo Kuma, un habitué des lieux, qui présente une structure composée d’éléments hétérogènes : un arbre vivant associé à des troncs et à des branchages morts, arrachés après le passage de la tempête Vaia qui a saccagé en 2018 le nord de l’Italie. La morphologie de ces éléments atypiques a été étudiée par une intelligence artificielle qui a ensuite trouvé la meilleure manière de les articuler ensemble en tenant compte de leurs caractéristiques. La solidarisation de ces éléments est assurée par des joints en caoutchouc de synthèse, réalisés par une imprimante 3D, qui donnent à l’ensemble un maximum de souplesse. Un projet qui se voudrait une maison Dom-Ino augmentée 3.0 mais qui renvoie surtout à la cabane primitive de l’Abbé Laugier, composée d’arbres vivants dont les branches auraient été tressées ensemble. Comme si la forme première de l’habitat humain était déjà une production de la nature à peine déviée par l’intervention de l’esprit et de la main…Après le dépassement de l’opposition entre nature et culture, Andrés Jaque nous invite à faire de même avec le vivant et l’inerte… Il est difficile d’échapper à Stonelife, une intervention qui peut rappeler le travail de Joseph Beuys, toujours à la limite du chamanisme, notamment Olivestones, ces bassins de gré du XVIIIe siècle destinés à récolter de l’huile d’olive, complétés et fermés pour ressembler à des sarcophages. L’architecte espagnol a dressé comme des stèles antiques de grandes pierres brutes parfois scarifiées de figures géométriques d’où semble exhaler une vapeur dense, comme si elles respiraient. Le prétexte des microorganismes symbiotes qui se développe à la surface de ces monolithes permet de minimiser l’opposition essentielle dans la pensée occidentale entre l’animé et l’inanimé, une opposition qui reste cependant beaucoup plus floue dans les cultures primitives…
Mais venons-en à l’eau, qui est l’élément essentiel des métamorphoses. Indispensable à la vie, elle passe constamment d’un corps à l’autre sans en être elle-même affectée. Dans son installation L’architecture de l’eau virtuelle, Benedetta Tagliabue a cherché à rendre compte de l’odyssée invisible de l’eau à travers les canalisations qui irriguent secrètement toutes les constructions humaines, afin qu’elle puisse sans arrêt nous apporter ses bienfaits. Les visiteurs sont ainsi invités à s’allonger sur de grands coussins pour s’immerger à 360 degrés dans un univers sonore où ils pourront suivre le parcours de l’eau dans les trois dimensions de l’espace. À cette installation fait écho, en bordure des darses, le café Canal de Diller Scofidio + Renfro… Un mécanisme néoconstructiviste y puise l’eau saumâtre de la lagune, la fait passer à travers de multiples filtres avant de la transformer en expresso : miracle de l’eau qui se transforme en boisson très prisée après avoir peut-être traversé des glaciers ou charrié des excréments dans toutes sortes d’égouts…
Les blocs de terre armés du pavillon mexicain © Andrea Avezzu
Retour aux fondamentaux
Certains pavillons nationaux situés dans l’Arsenal ont abordé la question de la terre… Ainsi les Mexicains présentent-ils un mode de culture traditionnel pratiqué depuis des millénaires et impliquant une intime collaboration de la nature et de l’artifice. Ils exposent des chinampas, des blocs monumentaux de sédiments armés de branchages qui, avant d’être plantés, attendent d’être immergés dans les zones lacustres des environs de Mexico. (...)