Définir l’architecture est une gageure. Mais à l’heure de la remise en cause, plus que légitime et nécessaire, de l’hégémonie de la construction neuve, nous ne pouvons faire l’économie de repenser, après tant d’autres, ce qui caractérise l’architecture. Au risque, sinon, de souffler le froid et le chaud sur son avenir, sans que l’on sache bien si c’est de la discipline ou de la profession, ou encore d’autre chose dont on parle. Au risque surtout de manquer sa cible.
Ces derniers temps, les prises de position se multiplient en faveur d’une révolution architecturale. L’intersection entre les luttes écologiques, paysannes, féministes et décoloniales produit de stimulantes publications dont les récents dossiers de d’a se sont fait l’écho. Notamment, Mathias Rollot appelle à réinventer une manière non extractiviste de construire pour résister aux systèmes de domination en place (Décoloniser l’architecture, Le Passager clandestin, 2024). Les désastres écologiques invitent à repenser l’ordre du monde et l’architecture ne saurait y rester extérieure. Approuvons et engageons-nous collectivement dans cette voie.
Non sans une réserve majeure. En effet, à tant se focaliser sur la dimension politique de l’architecture, certaines publications en viennent à invisibiliser sa dimension sensible, formelle, esthétique, en un mot : artistique. Osons ces mots pour qu’ils ne deviennent pas tabous. L’enjeu n’est pas ici de tempérer les appels à la révolution de la discipline, car ceux-ci nous obligent, mais plutôt de préciser quelques-unes de ses notions pour penser la refonte de l’architecture et non sa mort.
Les contradictions de l’architecture…
Appelons architecture l’art de bâtir un espace sensible et habitable. Cette définition, sûrement trop longue pour faire figure d’aphorisme, tente de réunir en une formule deux grandes contradictions qui la constituent. D’une part, c’est un art au sens artisanal – la maîtrise des techniques de conception et de construction (neuve ou non) de l’espace – autant qu’un art au sens artistique – une quête esthétique, l’art de l’espace sensible. D’autre part, en tant qu’art, elle relève d’une rationalité autonome, cristallisée notamment autour de la question de la forme des espaces. Mais c’est un art utile, condamné à être financé, construit et habité par d’autres. En ce sens, comme nous le rappelle Jeremy Thill (Architecture Depends, MIT Press, 2013), la discipline est hétéronome et politique. L’architecture porte en elle cette double contradiction que Vitruve avait déjà saisie avec sa triade. Dit autrement, l’architecture et le beau adviennent avec le bien construit et l’utile, et non en deçà1. C’est sa croix, mais aussi sa richesse inestimable, et pour tout dire sa raison d’être.
… et ses ambiguïtés
Soulignons trois autres facettes qui, à la différence de ce qui précède, ne constituent pas des contradictions, mais rendent possiblement ambigu tout discours sur l’architecture. D’abord, il faut bien faire la distinction entre l’architecture et les architectes, catégorie qui, sauf précision contraire, désigne les professionnels de la conception du bâti, dont le titre est protégé par leur Ordre. Ces architectes ordonnés n’ont pas le monopole sur l’architecture. Ou plus exactement, ce monopole en France n’est que juridique. L’architecture préexiste à l’Ordre et lui survivra. Ensuite, l’architecture constitue à la fois un art (pratiqué canoniquement dans les agences et sur les chantiers), une discipline (enseignée dans les écoles d’architecture et ailleurs) et le produit de cet art, une œuvre : un espace bâti, sensible et habitable (qui n’est pas nécessairement un chef-d’œuvre). Enfin, cet art ne produit pas uniquement des espaces. Il engendre également de la pensée, ou plutôt des pensées, qui sont de deux natures.
Les deux pensées à l’œuvre
Le premier type de pensée est physiquement matérialisé dans l’espace bâti. Celui-ci est bien le fruit d’une pensée en œuvre, une intention qui outrepasse la seule résolution d’un problème technique et lui confère sa cohérence interne. Cette pensée est plus ou moins intuitive ou conscientisée chez ses maîtres d’œuvre. En ce sens, l’architecture-œuvre peut donc se définir comme le produit (au sens mathématique) entre le bâti matériellement présent et la pensée qu’il incarne :
une architecture-œuvre = un espace bâti × une pensée en œuvre
Le second type de pensée constitue l’intellectualité de l’architecture – critique, dogmatique et théorique – matérialisée, le plus souvent, dans des écrits ou des conférences. C’est une pensée réflexive, une pensée sur l’œuvre. Ainsi l’architecture-art produit des œuvres bâties et des idées.
l’architecture-art = des architectures-œuvres × des pensées sur les œuvres (...)