Une chronique de la série "Malentendus sur l'architecture et abus de langage de ses disciples" par Lorenzo Diez

Récemment je demandais à des étudiants, après une session de soutenance de diplôme, pourquoi aucun n’avait utilisé le mot « architecture » lors de sa présentation de fin d’étude. La majorité m’indiquait que cela leur paraissait prétentieux à l’endroit de leur travail, notamment vis-à-vis de leurs enseignants. Instinctivement, il m’a semblé tenir ici un malentendu fructueux pour cette troisième chronique.

Cette réponse des étudiants, sans doute surpris par une question aussi incongrue, renvoie à l’exigence que l’on attribue culturellement à l’architecture. C’est un art difficilement accessible, qu’il s’agisse de la pratique ou encore de la chose comme nous l’avons vu dans la précédente chronique. Nous ne serions en présence d’architecture que si elle atteint l’excellence, contrairement aux autres beaux-arts. On décèle cet état d’esprit dans bon nombre de citations d’architectes, dont certaines font encore florès. Une des plus célèbres est celle de Le Corbusier, tirée de Vers une architecture (1923) : « La construction, c’est pour faire tenir. L’architecture, c’est pour émouvoir. » Une autre, plus tardive et qui dit la même chose, est due à l’un des derniers professeurs de théorie de l’École des beaux-arts, Georges Gromort : « L’architecture, c’est la poésie de la construction. » Certes, je suis le premier séduit par ces sentences qui nous fortifient sur l’autorité du premier des beaux-arts. Mais ici, il s’agirait de prendre le risque de les analyser sous un autre angle, plus actuel, afin de faire apparaître les malentendus qu’elles peuvent véhiculer au-delà d’un charme convenu.

Dans leurs sentences, nos maîtres opposent « architecture » et « construction ». Ils font exister la première en la distinguant de la seconde, la présentant comme supérieure en termes de valeur. L’architecture serait la mince part de la construction qui accéderait à un statut supérieur. C’est toujours plus flatteur pour l’architecte qui peut ainsi se penser poète, oubliant sans doute qu’il alimente au passage un lieu commun bien ancré dans le BTP. Toutefois, cette posture professionnelle est moins opérante si, pour mieux l’interroger, on la transpose dans un autre domaine d’activité. Du côté de la littérature, les débats sont assez similaires ; risquons-nous plutôt à prendre l’exemple du cinéma. C’est un peu comme si l’on considérait que, dans le septième des arts, seule la catégorie « Art et essai » peut être qualifiée de « Cinéma ». Or chacun sait qu’il existe aussi des blockbusters, des séries B ou encore des navets… Mieux : producteurs, acteurs, metteurs en scène ou machinistes se revendiquent tous protagonistes du « Cinéma », dont la force viendrait notamment de cette dimension œcuménique. Alors : « Prétentieux », disaient les étudiants ? Oui, car vu sous cet angle, les sentences de leurs maîtres les condamnent à faire de l’« Art et essai » ou à disparaître.

C’est donc probablement au niveau de la stratégie professionnelle des architectes que la vision contenue dans ces citations introduit le malentendu le plus redoutable. À l’époque où Le Corbusier et Gromort s’expriment, ils ne sont que quelques centaines en France à exercer le métier de « poète de la construction ». Le second le fait dans une ligne officielle devenue enkystée, celle qui produit les Prix de Rome ; le premier, encore dissident à l’époque, est une future voix officielle. Tous les deux se rejoignent dans leurs citations, qui servent la même stratégie professionnelle. C’est celle qu’emploie un petit groupe qui se positionne comme une élite : se tailler dans un secteur économique donné une petite place réservée. Mais le groupe s’est agrandi ! Avant mai 1968 déjà, Jean-Pierre Epron, vice-président militant de la SADG d’alors, parcourait la France avec une pancarte sur laquelle on pouvait lire « 4 000 architectes en France… 40 qui ont la commande ! » Aujourd’hui, ils sont quasiment 40 000 à porter le titre et chaque année les écoles en diplôment 2 000. Le métier ne se limite plus à une élite qui, pour accéder à la commande, utilise comme tactique « la poésie ». Utiliser ces sentences, quand bien même elles viennent de nos maîtres et nous bercent, relève aujourd’hui d’un anachronisme dangereux, en termes de stratégie professionnelle bien sûr.

Reprenant notre comparaison avec le septième art, nous aurions à mon sens tout intérêt à revendiquer que tout est architecture, ce que Bernard Rudofsky a tenté de faire avec l’exposition « Architecture sans architectes » (1964). À nous ensuite, par nos débats, de conserver l’autorité sur sa définition et ses éventuelles catégories. L’histoire nous montre que cette tentative d’OPA sémantique sur le BTP a échoué. Aussi, aujourd’hui, si j’étais Gromort ou Le Corbusier, je serais tenté de retourner avec malice leur citation en disant : « La construction ? C’est une des catégories de l’architecture. En effet, chacun sait que le verbe architecturer signifie construire avec rigueur. »