Une chronique de la série "Malentendus sur l'architecture et abus de langage de ses disciples" par Lorenzo Diez

Avez-vous déjà été surpris du peu de fois où l’on entend le mot « architecture » dans les discussions ? Qu’elles soient savantes ou populaires d’ailleurs ; et ne parlons pas des écrits ! Je parle bien du mot « architecture » et non « architecte », disciple du premier. Après « le Projet », c’est l’usage fait du terme « architecture » que cette deuxième chronique propose d’examiner et par conséquent des malentendus qu’il induit. Mais plus que d’un abus de langage, c’est d’une absence dont on parlera.

Lorsque le terme « architecture » apparaît au détour des conversations, on est vite déçu car c’est souvent pour désigner autre chose que le premier des quatre beaux-arts. « Architecture informatique » est le plus habituel. « Architecture », a-t-on entendu lors du débat de la présidentielle de 2022, mais c’était de celle « du plan sanitaire » qu’il s’agissait. Et lorsqu’il s’agit de parler vraiment d’architecture, d’autres termes apparaissent comme « construction » ou « immeuble », parfois « édifice ». Le plus prospère, y compris chez les architectes, est assurément « bâtiment ». Vocable qui renvoie à la filière du BTP dans lequel chacun sait que les architectes se sont taillé une place… de choix.

Mais de quoi parle-t-on vraiment dans les discussions lorsque survient le mot « architecture » ? C’est probablement là que réside une des raisons de l’infortune du précieux vocable. Il ne s’agit pas de se lancer ici dans une définition de l’architecture, mais plutôt dans une présentation du terme. L’architecture, comme les trois autres beaux-arts, désigne aussi bien la pratique que l’objet, résultat de cette pratique. C’est le sens du suffixe « -ure » comme me l’a appris l’architecte et enseignant Christian François, qui s’est penché très sérieusement sur l’étymologie du terme. Ainsi, « je fais de la peinture », qui désigne la pratique, côtoie « Quelle belle peinture ! », qui désigne le résultat. Force est de constater que l’on entend très rarement dire « je fais de l’architecture ». Et si on l’entend, c’est plutôt une assertion permettant à certains d’indiquer qu’ils seraient au-dessus de la mêlée en désignant ainsi l’objet plutôt que l’action. L’emploi du mot « architecture » pour signaler l’action est rare. Sans parler du verbe « architecturer », jamais utilisé alors qu’il est fréquent, y compris dans les écoles d’architecture, de « peindre », « graver » ou « sculpter ». Ici mon hypothèse serait que c’est l’institutionnalisation de l’architecture qui, s’élevant au rang de profession, aurait masqué peu à peu cette possibilité.

 

Un imaginaire sémantique

Le mot « architecture » n’a guère plus de succès lorsqu’il s’agit de nommer la chose. Si beaucoup d’architectes la pratiquent, j’ai remarqué que peu désignent leurs productions par le même mot, lui préférant visiblement celui de « bâtiment » précité ou encore « Projet » (voir d’a n° 313). Et lorsqu’il est livré, ce bâtiment devient le « patrimoine immobilier » de son propriétaire. Quelques années plus tard, on l’appellera « patrimoine », précieux vocable populaire, fourre-tout génial, qui permet d’éclipser (sémantiquement) toute l’architecture en tant qu’objet. Et sans parler du terme creux et inconsistant de « déjà-là ». Mais la pire contrariété sémantique que doit affronter le mot « architecture » est probablement la suivante. On dit en effet « quelle belle peinture » ou encore « j’aime la sculpture de Rodin ». Mais on dit bien « cet aéroport est remarquable » ou même, plus commun, « quelle belle maison ». C’est ici le travers, mais également la force de l’architecture : elle se désigne par son usage, au point que ce dernier empêche de la nommer.

Voilà comment, à ne nommer ni l’action ni la chose, on ajoute au malheur de ce monde. Paradoxalement, on pourrait voir dans cette absence du mot « architecture » le témoignage d’une habileté des architectes à masquer l’ambiguïté d’un mot qui, comme l’indiquait l’architecte et historien Jean-Pierre Epron, leur permet d’adapter leur discours et donc leur stratégie professionnelle à toute actualité. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui pour tout le monde, « architecture » et « architecte » se confondent dans un seul et même imaginaire sémantique. Le second étant protégé, le premier devient inaccessible. Fort de toutes ces considérations, que faire ? Probablement s’obliger à utiliser le mot « architecture » en déployant toutes ses nuances afin qu’il acquière sa juste place dans le vocabulaire de droit commun car, rappelons-le, seul le titre d’« architecte » est protégé ! L’architecte semble tout désigné pour cette tâche. Sommes-nous cependant prêts pour cela à ré-interroger le sens et la portée de quelques-unes de nos citations fétiches ? En effet, dans la sentence de Le Corbusier « La construction, c’est pour faire tenir ; l’architecture c’est pour émouvoir » ou celle de Gromort « L’architecture, c’est la poésie de la construction » se glissent sans doute quelques malentendus. Nous le verrons dans notre prochaine chronique. »