L’architecte Gricha Bourbouze, dont l’agence nantaise Bourbouze & Graindorge conçoit des logements sociaux depuis plus d’une décennie, s’interroge dans ce texte sur la propension délétère des architectes à la radicalité conceptuelle lorsqu’il s’agit de construire des bâtiments d’habitation. Une posture qui conduit au déni d’une certaine intimité et à la fascination pour la transparence, ou l’ouverture comme vertu indépassable de toute opération urbaine. EC

La prison de l’espace moderne

J’ai longtemps été fasciné par l’œuvre et le personnage de Ludwig Mies van der Rohe, sa rigueur et son ascétisme placide. J’ai longtemps essayé de décrypter la profondeur de ses aphorismes, y cherchant des clés pour appréhender de manière renouvelée la conception architecturale et urbaine, affranchie des tics et afféteries qui la sclérosaient au début des années 1990, quand j’ai entamé mon apprentissage. En effet, l’œuvre de Mies constitue un puissant désherbant pour penser notre discipline depuis ses fondations. Exaltante et séduisante, elle incarne un absolu esthétique d’une grande abstraction. Pourtant, selon les champs dans lesquels vous exercez le métier d’architecte, cette influence peut se révéler contreproductive, voire destructrice. Car il n’y a pas plus de profondeur dans les aphorismes de Mies que dans l’épaisseur de ses façades. Il n’y a pas de secret à décrypter, puisqu’il n’y a plus de porte (pour paraphraser un de ses compatriotes exilés), d’ailleurs pourquoi des portes s’il n’y a plus de famille ?

En effet, dans la carrière de Mies, continuités et ruptures s’articulent toutes autour de son départ définitif pour les États-Unis avant la Deuxième Guerre mondiale. Au chapitre des ruptures, outre femme et enfants, Mies abandonne définitivement deux éléments architecturaux lors de ce voyage transatlantique : la porte et la fenêtre. De fait, à partir de  (...)

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