Copyright : © Arthur Crestani

Alberto Moravia disait de l’Inde en 1961 que « c’est un pays qui contraint le voyageur à “prendre position”1 ». C’est précisément cet idéal que poursuit Arthur Crestani avec cette série réalisée en 2017, parallèlement à son mémoire de fin d’études à l’École Louis-Lumière, consacré à l’engagement photographique dans la représentation des villes indiennes depuis les années 1990. Fort de cet état de l’art photographique et familier de l’Inde depuis plusieurs années, Arthur Crestani n’est déjà plus un simple touriste lorsqu’il engage ce projet.

 

Nous sommes à Gurgaon, une ville d’un million et demi d’habitants située à 30 kilomètres au sud de New Delhi. D’après Wikipédia, Gurgaon est le « deuxième plus grand centre informatique de l’Inde, le troisième plus grand centre financier et bancaire et le siège indien de très nombreuses multinationales. On y trouve également une des plus fortes concentrations de centres commerciaux du pays ». À partir des années 1970, l’urbanisation est galopante et partout se dressent des « forêts de centaines de tours » pour reprendre l’expression du photographe Johann Rousselot cité lors d’un entretien avec Arthur Crestani. Les sociologues indiens Gavin Shatkin et Sanjeev Vidyarthi, également convoqués par Arthur Crestani dans son mémoire, remarquent que « même à Gurgaon, le symbole de la transformation urbaine indienne, l’aménagement paysager s’arrête aux portails des complexes de bureaux et les rues au-dehors vibrent de l’agitation des rickshaws, des vendeurs ambulants et des embouteillages interminables2 ». Comme si la ville était double et que le facteur humain, si caractéristique des villes indiennes, parvenait à habiter malgré elle une ville incontrôlable, sans qualités ni limites.

C’est dans ce contexte, à la fois diffus et confus, que s’inscrit le projet d’Arthur Crestani. Avec, en préambule, une question sous-jacente : que pourrait-il apporter d’inédit au corpus photographique déjà riche d’une ville largement explorée par les photographes du monde entier ? Comment ne pas tomber dans ce qui pourrait bien être un « piège à photographes », une mise en garde énoncée par Olivier Culman, également cité par Arthur Crestani, et qui fut lui-même confronté à ce dilemme.

ArthurCrestani BadCityDreams 2017 Arete© Arthur Crestani

Pour surmonter cet écueil et se démarquer de ses prédécesseurs et de ses contemporains (souvent illustres), Arthur Crestani imagine un protocole qui réunit la photographie urbaine et la prise de vue en studio sur fond peint, une pratique ancienne toujours très active en Inde comme dans d’autres contrées. Il choisit d’utiliser comme toile de fond des images issues de brochures immobilières, qu’il qualifie de « mirages », ce qu’étaient aussi les toiles peintes des studios fixes ou ambulants, porteuses d’ambiances oniriques prélevées dans un corpus de références populaires (la plus fameuse de ces photos est celle que Michael Nash a réalisée à Varsovie en 1946 au milieu des ruines de la ville).  (...)

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