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  • Centre communautaire de Sömeru

    [ Maîtres d'œuvre : Salto (Maarja Kask, Karli Luik, Ralf Lõoke avec Kristiina Arusoo et Margit Argus) – Calendrier : concours, 2004 ; réalisation, 2010 ]

  • Deux tours en une. Illumination de la tour Zamansky à Jussieu, Paris

    Rénovée et nouvellement éclairée, la tour Zamansky réapparaît dans le ciel nocturne parisien, cinquante ans après son inauguration. Selon l'intention projectuelle de Thierry van de Wyngaert, chargé de la réhabilitation du bâtiment, l'illumination matérialise la tour qu'Édouard Albert aurait voulu construire.

  • École Kesklinna, Tartu

    [ Maître d'ouvrage : Ville de Tartu – Maîtres d'œuvre : Salto (Maarja Kask, Karli Luik, Ralf Löoke) – Surface : 2 500 m2 – Calendrier : concours, 2005 ; livraison, 2007 ]

  • Entretien avec Mart Kalm, historien de l’architecture, doyen de la Faculté d’art et de culture, Tallinn

    DA : L'Estonie est un pays jeune, qui n'acquiert son indépendance qu'en 1920 et pour à peine deux décennies. Quand est apparue la première architecture proprement estonienne et quelles en ont été les caractéristiques ? A-t-on cherché, comme cela a pu être le cas dans des pays comme la Hongrie ou la Slovénie sortant de l'Empire austro-hongrois, à définir un style national ?

    Mart Kalm : L'architecture estonienne émerge un peu avant l'Indépendance, à partir des années 1910. Karl Burman peut être considéré comme le premier architecte vraiment estonien. Au départ, l'écriture architecturale était plutôt classique. Puis est venu un premier boom de la construction, entre 1920 et 1930. Le style international a eu alors beaucoup de succès dans le pays. Il était porté par des figures comme Olev Siinmaa, le plus avant-gardiste des architectes estoniens, un moderniste influencé par Le Corbusier mais qui ne fut toutefois pas aussi radical que le célèbre architecte franco-suisse !


    DA : Vinrent ensuite la guerre et plusieurs occupations : soviétique, nazi, puis soviétique de nouveau. Comment la scène architecturale estonienne a-t-elle traversé ces périodes ?

    MK : Durant les années soixante, l'architecture estonienne a été organisée selon le système soviétique. Les agences ont disparu au profit de grands instituts d'État, regroupant des centaines d'architectes dont la tâche était plutôt de savoir comment réaliser la norme, c'est-à-dire le maximum d'immeubles de logements préfabriqués !

    On notait tout de même une influence des architectes modernistes, notamment scandinaves, perceptible dans des réalisations comme le gymnase de l'université technique de Tallinn, dessiné par l'architecte Raine Karp, fortement inspiré du gymnase d'Arne Jacobsen à Karlskrona en Suède.

    Le goût pour l'architecture organique, les édifices utilisant – à la manière d'Aalto – la brique et le bois, est également très prégnant dans ces années-là. Il tient aussi au rapport étroit qu'ont toujours eu les Estoniens et les Finlandais, même durant la guerre froide.


    DA : Un mouvement peu connu se fait jour à partir des années soixante-dix. Pouvez-vous nous décrire la pensée architecturale de ce groupe qui, à l'instar des 5 de New York, se faisait appeler les « Tallinn 10 » ?

    MK : Dans les années soixante-dix, quand le modernisme version soviétique semblait vraiment à bout de souffle à force de préfabrication à outrance, un groupe de professeurs et d'architectes liés à l'Académie des beaux-arts de Tallinn1 – la seule école d'architecture du pays, encore aujourd'hui – s'est lancé dans une critique sévère de l'architecture officielle. On peut affirmer que les Tallinn 10 sont devenus les architectes les plus avant-gardistes de tout le bloc soviétique. Leur doctrine architecturale initiale pouvait être rattachée au néorationalisme. Elle partait donc d'un refus des compromis d'alors affadissant les principes de la modernité et valorisait au contraire le modernisme d'avant-guerre.


    DA : Ils ont rencontré beaucoup de succès auprès du grand public. Comment sont-ils parvenus à toucher une audience habituellement peu concernée par les questions d'architecture ?

    MK : Les 10 de Tallinn étaient tous de bons architectes, mais aussi de très bons écrivains ; ils pouvaient diffuser facilement leurs thèses auprès du public. Leurs propos ne paraissaient certes pas dans les revues centrales du parti communiste, mais plutôt dans Sirp ja Vasar(le marteau et la faucille), un magazine culturel, ou dans des revues de décoration, telle Kunst ja Kodu (art et foyer).

    Le grand public suivait ces polémiques architecturales, pas uniquement par goût pour cet art, mais aussi parce que la critique du style cachait une critique implicite du système soviétique. Le débat, qui se déroulait dans une discipline périphérique de la société, pouvait facilement passer pour un conflit de générations, une dimension également présente dans cet affrontement. C'est pourquoi les architectes ont pu construire sans être inquiétés, en dépit de leurs propos contestataires. À partir des années soixante-dix, les Tallinn 10, à l'instar de Jencks, Norberg-Schulz ou Venturi, ont délaissé le néomodernisme pour le postmodernisme.


    DA : Ils trouveront des commanditaires dans un milieu étrange : les fermes collectives. Comment en sont-ils venus à construire des programmes aussi saugrenus ?

    MK : Les fermes collectives fonctionnaient comme des coopératives. Elles étaient relativement indépendantes et pouvaient posséder leurs propres agences d'architecture intégrées, les EKE Projekt (Eesti Kolhoosi Ehitus/Construction pour les kolkhozes d'Estonie), donc se placer hors du volant de commandes attribué aux instituts d'architecture étatiques. En outre, elles étaient très riches : l'agriculture était prospère et avait pour client l'Union soviétique, un marché sans fond. Alors que l'État estonien se montrait indolent, les fermes collectives étaient au contraire ambitieuses : elles investissaient une grande partie de leurs revenus dans l'architecture, réalisant des écoles, des bureaux, des cantines, confiant parfois aux architectes jusqu'au dessin des étables !


    DA : Que sont devenus les « 10 » après la chute du système communiste ?

    MK : Le groupe s'est dissous au cours des années quatre-vingt-dix. Certains de ses membres sont devenus des architectes d'affaires à succès, d'autres ont au contraire cessé toute activité de maître d'œuvre. Leur influence sur l'architecture est restée forte, ne serait-ce qu'à travers leur enseignement à l'Académie des beaux-arts de Tallinn.


    DA : Un aspect frappant de l'architecture estonienne est l'extrême jeunesse des agences d'architecture. D'où vient cette particularité ?

    MK : Peu de temps après la chute du régime communiste, une série de réformes ont été entreprises, qui ont permis au pays de sortir des travers du système soviétique. Nous avons réussi à prendre un bon virage, le niveau de vie a augmenté et une nouvelle classe de dirigeants est apparue. C'était une opportunité inouïe pour tous les jeunes : un de nos Premiers ministres de l'époque avait trente ans ! Les nouveaux riches, tous jeunes, constituaient une nouvelle maîtrise d'ouvrage, plus ouverte et en demande de nouveauté. Je dirais que très simplement, un jeune entrepreneur s'entendra plus facilement avec un architecte de sa génération, d'autant que l'un et l'autre se seront probablement côtoyés sur les bancs de l'école !

    Un dernier facteur tient sans doute à la mentalité égalitariste et luthérienne profondément enracinée dans la culture estonienne. Nous n'attachons pas une importance démesurée à la hiérarchie et il n'y a pas de problème à confier à un jeune une commande importante. Nous n'avons pas eu besoin de système de type NAJA pour aider les maîtres d'ouvrage à intégrer la maîtrise d'œuvre débutante ! C'est une qualité qui peut générer également ses problèmes. Le Musée national à Tartu et l'Académie des beaux-arts à Tallinn, confiés à des équipes françaises et danoises peu expérimentées, sont très en retard dans leur construction et ont connu beaucoup de problèmes de mise au point.

    DA : L'essor de la jeune architecture estonienne s'expliquerait par le boom immobilier. N'a-t-il eu que des effets bénéfiques ?

    MK : Non. Le boom de la construction a permis aux jeunes agences de se lancer dans la construction, car elles étaient plus réactives, s'adaptaient plus facilement aux nouveaux outils de travail et de production du système post-soviétique impliquant de nombreux concours. Après, il est vrai que tout n'a peut-être pas été très bon, mais comme dans tout boom immobilier. J'aurais tendance à dire qu'une grande partie des constructions issues de ces périodes de fièvre ne peut pas rester dans l'Histoire.

    La chance de l'Estonie est toutefois d'avoir une maîtrise d'ouvrage privée relativement éclairée. Dans le domaine de la maison individuelle, les jeunes nouveaux riches – de toute façon, il n'y avait pas d'anciens riches – ont fait montre d'une véritable attention et d'un goût sûr pour l'architecture contemporaine. Ils ont immédiatement rejeté les solutions plus stéréotypées, traditionalistes, l'équivalent estonien des maisons sur catalogue en somme.


    DA : La production architecturale qui figure dans l'exposition « Boom Room - nouvelle architecture estonienne », présentée à la dernière Biennale de Venise et prochainement à Paris2, démontre une vitalité et une qualité architecturales qui placent l'Estonie dans les meilleurs exemples européens. Le seul regret que l'on pourrait formuler est peut-être sa trop grande ressemblance avec le reste de cette production. On cherche en vain son identité ?

    MK : La recherche d'un style national existe dans tous les pays. Je trouve que par bien des aspects, c'est un faux problème : une architecture est produite en fonction de conditions techniques, sociales, climatiques… Le style international lui-même n'a d'international que le nom et l'on a bien vu qu'en dépit de ses prétentions à l'universalité, il a fait l'objet d'innombrables adaptations en fonction du contexte local. En un siècle, le système politique, social et économique estonien a changé quatre fois, passant de l'Empire russe à l'État nation, puis sont venus l'Empire soviétique et maintenant le libéralisme. À chaque changement, les systèmes politiques, sociaux et économiques ont été radicalement transformés. La propriété des sols et la structure foncière sont passées par des phases de redistribution, nationalisation, privatisation. Ces conditions changeantes laissent peu de place aux problématiques de style national !

    Je dirais toutefois que l'architecture estonienne présente des constantes, comme l'attention au contexte, très aiguës chez les jeunes architectes. Ils partagent également une haute idée du rôle de l'architecte : l'idée que l'architecte n'est pas là pour faire de l'argent est très forte. C'est peut-être un autre effet de notre culture luthérienne.


    DA : Une autre caractéristique de l'architecture estonienne est de laisser une large place à l'écriture moderne. Comment se concilient ce modernisme et le contexte historique des villes estoniennes ? Tallinn, Tartu possèdent une identité très liées au tissu historique…

    MK : Les règles pour la préservation du patrimoine et l'attention qui lui est portée sont fortes, en particulier à Tallinn où le centre historique est classé au patrimoine mondial de l'Unesco. La protection historique a parfois été invoquée pour freiner des opérations de spéculation, près de l'ensemble hôtelier Viru par exemple. Les architectes du patrimoine ont empêché la construction d'une tour jumelle à celle construite dans les années soixante-dix pour cet hôtel-vitrine. Elle aurait eu un fort impact sur la silhouette de la ville. Mais dans l'ensemble, conservation et rénovation urbaine réussissent à cheminer de pair. Les logements de la rue Aia par l'agence Kosmos (2003-2009), les bureaux livrés par l'agence Koko sont des exemples de bâtiments ultra-contemporains construits dans un contexte urbain que l'on peut encore considérer comme un centre-ville.


    DA : La crise immobilière a calmé la frénésie constructive, laissant place à une période moins active mais plus propice à la réflexion. Quelles sont, selon vous, les lacunes qu'il faudrait aujourd'hui pallier ?

    MK : Il manque un secteur du logement social et ce n'est plus une préoccupation du gouvernement, très à droite aujourd'hui. Quand bien même la population estonienne diminue, du fait de la baisse de la natalité et du départ du pays d'une partie des russophones, de nouveaux logements sociaux pourraient remplacer un parc social hérité des Soviétiques très dégradé, et privatisé d'ailleurs à partir de 1991.

    Un autre besoin serait de former des maîtres d'œuvre capables d'affronter les questions d'infrastructures et de grands paysages. On ressent un réel manque à ces échelles. Par exemple, l'Union européenne a injecté récemment d'énormes sommes d'argent dans la modernisation des routes : les travaux ont été réalisés par des bureaux techniques de façon très archaïque, ils auraient gagné à ce que des paysagistes ou des urbanistes participent à leur édification et à leur intégration dans le paysage. Cela serait utile dans les villes portuaires qui bordent le littoral, dont on devrait repenser la relation à la mer, totalement interrompue durant la période soviétique.


    Notes

    1. L'équipe des Tallinn 10 comprenait les architectes suivants : Vilen Künnapu, Leonhard Lapin, Jüri Okas, Tiit Kaljundi, Veljo Kaasik, Toomas Rein, Avo-Himm Looveer, Ignar Fjuk, Jaan Ollik, Aïn Padrik.

  • HMONP, épisode 3. Bilan d’étape pour les "HMONPistes"

    Avec l'avis des jeunes architectes s'achève notre enquête sur l'HMNOP. Nous avons également interrogé le directeur de l'Architecture au ministère de la Culture et de la Communication sur les points forts et les aspects perfectibles du dispositif. Si les plus déterminés à s'engager en maîtrise d'œuvre voient l'HMO comme une étape d'information précieuse, se faire repérer tôt par ses professeurs reste un atout pour aborder la carrière d'architecte.
  • Immeuble de logements rue Koidula, Tallinn

    [ Maître d'ouvrage : privé – Maîtres d'œuvre : 3+1 Architects (Markus Kaasik, Andres Ojari, Ilmar Valdur, Merjer Müürisepp) – Paysagiste : atelier Le Balto, Berlin (Marc Pouzol, Véronique Faucheur) – Surfaces : rénovation, 694 m2 ; extension, 1 267 m2 – Calendrier : conception, 2002 ; livraison, 2005 ]

  • Jean-Christophe Ballot : Damas, le décor d’une tragédie à venir…le reportage en intégralité

    En quarante-neuf ans de dictature, Damas ne s'est presque jamais ouverte au travail des journalistes et des photographes.Dans le cadre d'une résidence d'artiste, Jean-Christophe Ballot a eu la chance d'être l'un des seuls photographes mais surtout le dernier à parcourir cette agglomération de 6,5 millions d'habitants. Il le doit au soutien du Centre culturel français de Damas et de son directeur, Patrick Pérez.  En avril dernier, accompagné d'un guide interprète et d'une autorisation du « ministère de l'Information » à renouveler quotidiennement, Jean-Christophe Ballot a posé son trépied et sa chambre 4x5 dans les rues de la capitale syrienne.


  • L'accord-cadre de maîtrise d'oeuvre : les pièges à éviter

     

    D'une durée pouvant atteindre quatre années, l'accord-cadre est un mode de sélection particulier qui repose sur l'engagement d'un maître d'ouvrage d'attribuer tous les marchés d'un domaine donné à des architectes préalablement sélectionnés. Il peut-être mono-attributaire lorsqu'un seul candidat est retenu ou multi-attributaire lorsqu'ils sont plusieurs.

  • L'imaginaire du concepteur lumière. Entretien avec François Migeon, concepteur lumière et président de l'ACE

    Concepteur lumière associé avec Georges Berne à l'agence 8'18", François Migeon préside depuis 2010 l'Association des concepteurs éclairagistes (ACE). Il nous révèle les enjeux de cette profession et les problématiques auxquelles elle est confrontée.

  • La bande, le grand 8 et les plots. Trois propositions pour le concours du parc des expositions de l'agglomération toulousaine.

    Ce concours lancé par l'agglomération toulousaine permet d'appréhender trois différentes manières de poser la question du parc des expositions d'aujourd'hui. Un équipement paradoxal qui, connecté aux aéroports ainsi qu'aux autoroutes et lié organiquement au territoire, semble toujours hanté par laquestion de « faire » ville. 

    Le site retenu pour le nouveau parc des expositions (PEX) se trouve au bout des pistes de l'aéroport de Toulouse-Blagnac et doit répondre aux contraintes de hauteur définies par les cônes d'atterrissage et de décollage des avions. 


  • Le Corbusier, Lucien Hervé. Une oeuvre dans l'oeuvre

    Par sa capacité à rendre spécifiquement compte de l'espace, la photographie est sans doute la compa-gne la plus intime de l'architecture. Et son point de vue n'est pas dénué de subjectivité. L'ouvrage Le Corbusier, Lucien Hervé, contacts révèle avec brio la manière dont Lucien Hervé se saisit d'une gageure : photographier l'œuvre de Le Corbusier.


    En 1949, le hasard conduit Lucien Hervé à réaliser un reportage sur le chantier de l'unité d'habitation de Marseille, alors qu'il ignore tout de l'architecture contemporaine. C'est pour lui l'opportunité de découvrir une œuvre et l'occasion d'une révélation. La singularité de son regard n'échappe pas au maître : « Monsieur, vous avez l'âme d'un architecte », lui écrit Le Corbusier, après avoir pris connaissance des six cent cinquante clichés exécutés en une seule journée. La réaction immédiatement enthousiaste de ce dernier, pourtant réputé pour sa froideur, montre la convergence de leurs regards. Lucien Hervé devient dès lors son photographe. Loin de se limiter au documentaire, ses prises de vue exaltent véritablement la dimension plastique et spatiale des édifices.

  • Les nouvelles années lumières: 1 - la lumière artificielle

    Lumière : chaque époque aurait la sienne. Mystique, philosophique, scientifique, quel que soit l'adjectif qui la complète, elle est ce paradoxal matériau immatériel de l'architecture. L'époque moderne fut prodigue en dispositifs constructifs visant à la capter, tout en exploitant son potentiel expressif. 

  • Lumière: les avatars d'un artifice

    Sécurité, hygiène, identité, publicité, mémoire, animation, cohérence, abondance… En près de deux siècles d'existence, la lumière artificielle s'est incarnée, parfois simultanément, dans de multiples avatars. Ses formes d'hier nous aideront-elles à percevoir ses formes de demain ? La question se pose, à l'heure où l'actualité pousse à ranger ce matériau dans la liste des facteurs de nuisance, voire de pollution de l'environnement.

  • L’Estonie : un petit pays pour grands architectes

    Le bloc de l'Est : quarante-cinq ans d'occupation soviétique ont donné un semblant d'unité à un ensemble qui n'en avait guère sur le plan géographique, historique ou linguistique. Quel point commun entre les Balkans, les restes de l'Empire hongrois et les franges baltiques ? Une fois disloqué le grand aplat rouge sur la carte, les particularités réapparaissent et les nations annexées reprennent le cours d'une histoire en pointillés.

    Parmi les confettis de l'Empire, un pays d'un million deux cent mille habitants, l'Estonie, souvent associé à la Lituanie et à la Lettonie dans l'ensemble dit « des pays baltes ». Le regroupement de ces trois nations de tailles et d'histoires similaires, de population semblable (numériquement), est tentant. Soulignant les différences linguistiques entre les trois pays, les Estoniens rejettent cependant tout rapprochement et voient dans les deux autres pays baltes des voisins plutôt que des frères. Car l'Estonien a toujours regardé vers son voisin du Nord, la Finlande. Lors de la première indépendance, entre 1920 et 1939, les architectes finlandais ont été très présents sur le sol estonien. Aalto a construit une petite résidence à Tartu. Eliel Saarinen a réalisé plusieurs immeubles à Tallinn. On lui doit également un plan général d'urbanisme de la ville resté à l'état de projet.


    À l'Est, rien de nouveau ?

    La nouvelle Estonie s'édifie en grande partie sur les ruines de l'ère soviétique. Celle-ci avait influé profondément sur l'organisation des villes, planifiant la reconstruction qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, tout en gelant une grande partie du territoire à des fins militaires.

    Toutefois, l'Occupation n'avait jamais muselé la scène architecturale estonienne. Lorsqu'elle était l'une des républiques de l'URSS, l'Estonie faisait montre d'un certain dynamisme architectural. Dans les années soixante, un plan de modernisation de la ville prévoyait la transformation de Tallinn en métropole hérissée de gratte-ciel. Seul a été construit l'hôtel Viru, vitrine du régime et obélisque solitaire aujourd'hui concurrencé par plusieurs rutilants édifices de grande hauteur que les communistes n'avaient pas su construire.

    En 1980, la ville a reçu les épreuves nautiques des Jeux olympiques de Moscou. Des édifices étranges ont été construits pour accueillir l'événement, tel le Palais des congrès. Aujourd'hui délabré et couvert de nombreux graffitis, il se présente comme une suite d'esplanades superposées face à la Baltique. Architecturalement parlant, l'ensemble se situe entre le bunker et le temple aztèque dépouillé d'ornements et devrait ravir les chasseurs de bâtiments estampillés CCCP. Autre vestige de ces temps révolus, mais en meilleur état, la Bibliothèque nationale, une pyramide juchée sur des murailles massives. Les traits postmodernes de cet immeuble officiel rappellent que l'Académie des beaux-arts, unique école d'architecture du pays, savait trouver des références par-delà le rideau de fer. Elle a également été un foyer de contestation architecturale et politique, formant un terreau suffisamment fertile pour alimenter, à travers différents relais, la génération de jeunes architectes qui a pu manifester son talent à la faveur d'une grande explosion immobilière débutée en 2000 et stoppée brutalement par la crise de 2008.


    Un boom immobilier et architectural

    S'il y a eu dans l'Occident d'après-guerre la génération des baby-boomers, l'Estonie post-communiste a vu l'explosion des archi-boomers. Trois ans après la fin de l'explosion, l'exposition « Boom Room » donne un panorama assez complet de la scène architecturale estonienne*. L'afflux de constructions remarquables s'explique par la modernisation d'équipements obsolètes et l'apparition de besoins jusqu'alors inexistants : demande en nouveaux logements (immeubles et maisons individuelles) ; besoins en bâtiments tertiaires et d'équipements touristiques en phase avec les nouvelles orientations économiques ; besoin de créer les symboles de la nouvelle société, à travers des équipements et des musées, voire des édifices cultuels.

    Une grande partie de la production a été générée par le secteur privé, mais pas exclusivement. La commande publique a joué également un rôle important en organisant de nombreux concours et en attribuant la construction de bâtiments à de jeunes équipes estoniennes ou même internationales. La promotion de l'architecture contemporaine préoccupe d'ailleurs les pouvoirs publics estoniens. Toutes les grandes villes du pays disposent d'architectes municipaux. Dans les communes de taille plus modeste, une sur cinq en est dotée.

    Du côté des instances professionnelles, l'ordre des architectes s'emploie à promouvoir la jeune architecture. Il décerne chaque année un prix à un jeune architecte. Le lauréat, choisi par un jury réunissant entrepreneurs, architectes et représentants des revues internationales, ne reçoit pas une commande – il en sera déjà bien pourvu – mais une bourse qui lui permettra de voyager à l'étranger pour parfaire sa formation.


    Une ville laide ?

    « Tallinn est une ville incroyablement laide », déclarait Siiri Vallner dans un entretien au journal A10. Un constat partagé par nombre de ses confrères : la ville s'est énormément transformée au début de ce siècle et une bonne partie de l'enlaidissement est imputée à la spéculation immobilière des années du boom. Certes, certaines opérations sont des plus banales – les très anonymes tours de l'ensemble mixte Ja Kortermaja –, mais on reste loin des ravages provoqués par les rénovations urbaines qui ont frappé les villes d'Europe occidentale au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

    La critique pointe également le manque de coordination des opérations entre elles. Un mal qui est peut-être celui de la ville estonienne en général. Elle répond en effet merveilleusement à la figure de la ville-archipel : une multitude de quartiers coexistent sans réelles liaisons entre eux. Une caractéristique soulignée dès 1996 par un professeur de l'Académie des beaux-arts, Toomas Tammis, dans un article intitulé « City of Interruptions ».

    Tallinn est sans doute le meilleur exemple de cette réalité urbaine. À côté d'un centre historique médiéval se transformant à grande vitesse en foire touristique, on trouve des quartiers plus modernes mités par les démolitions de la guerre, de grandes zones vertes, des ensembles industriels désaffectés, des tissus urbains du début du XXe siècle promis à une modernisation qui n'arriva jamais et, en lointaine périphérie, des quartiers de logements sociaux préfabriqués construits par les Soviétiques, totalement privatisés au début des années quatre-vingt-dix. S'ajoute à cela des problématiques nouvelles d'étalement urbain, même si, pour un observateur français, le risque de mitage semble encore loin.


    Qui va construire l'espace public ?

    Ces caractéristiques pourraient également faire la spécificité et l'identité de la ville estonienne. Le quartier de Rotterman, construit sur une ancienne friche industrielle dont elle intègre plusieurs éléments, en bordure du noyau historique, fait figure de réussite. L'aménageur privé y a constitué un espace public autour de bâtiments de logements et d'un centre commercial. Mais il reste une exception.

    Les soucis majeurs des architectes et urbanistes estoniens sont la prise en compte et l'aménagement de l'espace public. Le privé rechigne à investir dans ces espaces, arguant parfois que le climat estonien ne les rendrait utiles que durant un tiers de l'année. La puissance publique, restructurée après l'Indépendance sur le modèle tatchérien, ne possède plus les outils légaux et opérationnels pour le contrôler et orienter le développement du territoire. Les besoins sont pourtant là. Les villes estoniennes doivent faire face à l'augmentation du trafic automobile, qu'elles ne parviennent pas à gérer. À Tallinn, une bande littorale, dont la longueur est parfois estimée à 40 kilomètres, est entièrement à réaménager, après le départ des troupes soviétiques qui l'ont occupée pendant cinq décennies. Le privé pourra-t-il réaliser de tels travaux ?

    Sans attendre un nouveau boom qui permettrait de vérifier la capacité ou non du privé à retisser l'espace public, de nombreux architectes en appellent à la puissance publique et réclament la mise en place de nouveaux outils de gouvernance, des agences d'urbanisme par exemple. La Biennale d'architecture de Tallinn, en septembre dernier, avait d'ailleurs mis en avant le thème du Lanscape Urbanism. Il est temps pour les architectes estoniens de traiter les vides qui séparent les bâtiments qu'ils ont si bien su réaliser…


    * Capitale de l'Estonie, Tallinn est aussi la capitale européenne de la culture 2011. Deux expositions d'architecture sont programmées dans le cadre de la Saison estonienne organisée par l'Institut français, à partir du 7 octobre 2011. « Boom Room », panorama itinérant de la jeune architecture estonienne, réalisée par l'ordre des architectes de Tallinn et déjà présentée dans différentes villes européennes, fera étape à l'Ensa Paris-Val de Seine du 17 octobre au 12 novembre 2011. De son côté, l'Ensa Paris-Belleville présentera, du 28 novembre au 17 décembre 2011, l'exposition « 100 maisons » créée pour l'édition 2010 de la Biennale d'architecture de Venise. Un colloque proposé par le Centre d'architecture d'Estonie se tiendra dans les mêmes lieux.

    Informations sur le site de la Saison estonienne : <www.estonie-tonique.com>.

  • Manfred Draxl, Conceptlicht, "Atmosphère, athmosphère..."

    La lumière d'une pièce nous en donne la première impression, affirme ce concepteur lumière autrichien, qui s'est donné pour credo de créer pour chaque projet l'atmosphère la plus juste. Un but soutenu par sa maîtrise incontestée des appareils et ses outils conceptuels.

  • Mario Nanni, l'ingénieux illuminé

    Prosélyte généreux et infatigable de l'éclairage sous toutes ses formes, Mario Nanni semble s'être donné pour mission de pallier le manque survenu depuis que la lumière, en devenant artificielle, s'est détachée du projet d'architecture. À quatorze ans, Mario Nanni commence à travailler comme électricien. C'est sur les chantiers qu'il côtoie les architectes et apprend à résoudre les problèmes qui surviennent au cours de la réalisation d'un projet. 

  • Museum Aan de Stroom (MAS), Anvers

    La scène architecturale néerlandaise est, on le sait, particulièrement riche et vivante. Parmi les très nombreux anciens collaborateurs de l'OMA, Willem Jan Neutelings est l'un de ceux qui tracent les voies les plus singulières. À la manipulation koolhaasienne des données programmatiques, il ajoute un travail audacieux sur le symbolisme et l'ornementation, qui renvoie au meilleur du postmodernisme, façon Venturi ou Hollein. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, l'agence Neutelings & Riedijk, basée à Rotterdam, imagine ainsi des édifices curieux, iconiques et mystérieux, amusants et intimidants, fantaisistes et rationnels. Sans jamais céder aux provocations gratuites, elle produit une architecture publique qui ne laisse personne indifférent.


    En 1999, Willem Jan Neutelings et son associé Michiel Riedijk frappaient un grand coup en remportant le concours pour le MAS, un important musée historique à construire sur les bords de l'Escaut à Anvers. Le bâtiment vient d'entrer en service et s'impose déjà comme une attraction majeure de la ville. Installé sur un môle, au cœur du quartier portuaire d'Eilandje aujourd'hui en profond renouvellement, il prend la forme d'une structure de 65 mètres de haut de plan carré. Le principe en est très simple et repose sur l'empilement de dix boîtes rectangulaires et identiques qui pivotent d'un quart de tour à chaque étage. Les volumes pleins sont recouverts d'une pierre rouge orangé, tandis que les vides sont ceints d'un verre ondulé, le même que celui utilisé par l'OMA dans la Casa da musica à Porto. De près comme de loin, et grâce à l'étonnante transparence des parois vitrées, l'édifice se découpe spectaculairement sur le ciel anversois. La ville tient là son effet Guggenheim.

    La visite du bâtiment consiste à cheminer à l'intérieur de cette structure spiralée grâce à des escalators qui se glissent entre les boîtes suspendues. Cette promenade – comme ce fut le cas à l'origine au centre Pompidou – est assimilée à un espace public et reste pour l'instant librement accessible du matin au soir. À chaque niveau, on peut pénétrer dans un espace d'exposition payant, tout comme contempler le paysage urbain sous un angle différent. L'enchaînement de ces belvédères manque cependant de diversité ; la même configuration spatiale se répète avec monotonie d'étage en étage et rien, si ce n'est la vue, ne distingue ainsi le deuxième du sixième. L'aménagement des espaces d'exposition, confié à B-architecten, est plus convaincant. La muséographie est riche et variée, quel que soit le thème abordé : le pouvoir, la métropole, le port, etc. Parvenu au sommet, le restaurant panoramique ne révèle guère de surprise.

    La construction du bâtiment est parfaitement documentée dans un ouvrage récemment paru1. Autour d'un noyau creux en béton, un treillis de poutres en acier de 12 mètres de profondeur a été progressivement déployé. Des panneaux préfabriqués y ont été accrochés afin de former, avec des planchers coulés sur place, les boîtes d'exposition. L'ensemble de cette imposante structure en béton a été ensuite revêtu de dalles de pierre de sable rouge venues d'Inde. Les façades ont été complétées par l'installation de plaques de verre cintrées en S de 5,5 mètres de hauteur et dont les ondulations atteignent 60 centimètres. Poste lourd, vingt escalators ont été disposés dans le bâtiment. En ce qui concerne les finitions, deux éléments ornementaux sont à noter. D'une part, trois mille petites mains en aluminium ont été fixées sur la façade ; renvoyant à une légende locale, elles peuvent être acquises par ceux qui souhaitent sponsoriser le MAS et contribuent à rythmer les façades. D'autre part, on trouve à l'intérieur du bâtiment trois mille médaillons scellés dans la pierre rouge qui accompagnent la promenade publique et dissimulent nombre de dispositifs techniques. Au final, le budget dévolu à la construction de l'édifice n'a été que marginalement dépassé.


    Willem Jan Neutelings, Belge originaire d'Anvers, livre donc ici une œuvre maîtrisée. Plus de vingt ans après avoir publié une étude iconoclaste sur l'autoroute qui ceinture la métropole2, il participe aujourd'hui à la reconquête de son territoire portuaire. De son intérêt pour la métropole générique, il semble être passé à un travail sur l'identité singulière de sa ville natale dont il n'a pas une vision étroite, comme certains acteurs politiques locaux. Comment construire des équipements culturels qui contribuent à renforcer les liens sociaux ? Voilà une question qu'il se pose en architecte et à laquelle il répond avec brio.


    Notes

    1. The Making of the MAS, Mas Books, 2011, 200 pages, 52 € env.

    2. Willem Jan Neutelings, De Ringcultuur, Vlees en Beton Publishers, 1988.



    Maîtres d'ouvrages :   Ville d'Anvers. Maître d'ouvrage délégué, AG Vespa. 
    Maîtres d'oeuvres :   conception, Neutelings & Riedijk architecten ; exécution, Bureau Bouwtechniek nv ; muséographie, B-architecten.  
    Entreprises :   construction, Interbuild (direction de chantier) ; gros œuvre, Cordeel ; installations techniques, Willemen.    
    Surface SHON :   emprise au sol, 1 500 m; surface utile, 20 000 m; surface d'exposition, 5 700 m2   
    Cout :   budget construction, 33,5 millions d'euros ; budget total, 56 millions d'euros.   
    Date de livraison : mai 2011

     
  • Richard Kelly, la structure de la lumière

    Pionnier de ce qu'on appelle aujourd'hui la conception lumière, Richard Kelly éclaira les projets de Philip Johnson, Louis Kahn, Mies et bien d'autres. Un ouvrage nous permet d'approcher le travail de cette figure exceptionnelle, qui s'attacha à théoriser le rôle et la place de la lumière artificielle dans l'architecture.