DA : L'Estonie est un pays
jeune, qui n'acquiert son indépendance qu'en 1920 et pour à
peine deux décennies. Quand est apparue la première architecture
proprement estonienne et quelles en ont été les caractéristiques ?
A-t-on cherché, comme cela a pu être le cas dans des pays comme la
Hongrie ou la Slovénie sortant de l'Empire austro-hongrois, à
définir un style national ?
Mart Kalm : L'architecture
estonienne émerge un peu avant l'Indépendance, à partir des
années 1910. Karl Burman peut être considéré comme le premier
architecte vraiment estonien. Au départ, l'écriture
architecturale était plutôt classique. Puis est venu un premier
boom de la construction, entre 1920 et 1930. Le style international a
eu alors beaucoup de succès dans le pays. Il était porté par des
figures comme Olev Siinmaa, le plus avant-gardiste des architectes
estoniens, un moderniste influencé par Le Corbusier mais qui ne fut
toutefois pas aussi radical que le célèbre architecte
franco-suisse !
DA : Vinrent ensuite la guerre et
plusieurs occupations : soviétique, nazi, puis soviétique de
nouveau. Comment la scène architecturale estonienne a-t-elle
traversé ces périodes ?
MK : Durant les années soixante,
l'architecture estonienne a été organisée selon le système
soviétique. Les agences ont disparu au profit de grands instituts
d'État, regroupant des centaines d'architectes dont la tâche
était plutôt de savoir comment réaliser la norme, c'est-à-dire
le maximum d'immeubles de logements préfabriqués !
On notait tout de même une influence
des architectes modernistes, notamment scandinaves, perceptible dans
des réalisations comme le gymnase de l'université technique de
Tallinn, dessiné par l'architecte Raine Karp, fortement inspiré
du gymnase d'Arne Jacobsen à Karlskrona en Suède.
Le goût pour l'architecture
organique, les édifices utilisant – à la manière d'Aalto –
la brique et le bois, est également très prégnant dans ces
années-là. Il tient aussi au rapport étroit qu'ont toujours eu
les Estoniens et les Finlandais, même durant la guerre froide.
DA : Un mouvement peu connu se
fait jour à partir des années soixante-dix. Pouvez-vous nous
décrire la pensée architecturale de ce groupe qui, à l'instar
des 5 de New York, se faisait appeler les « Tallinn 10 » ?
MK : Dans les années
soixante-dix, quand le modernisme version soviétique semblait
vraiment à bout de souffle à force de préfabrication à outrance,
un groupe de professeurs et d'architectes liés à l'Académie
des beaux-arts de Tallinn1 – la seule école d'architecture du
pays, encore aujourd'hui – s'est lancé dans une critique
sévère de l'architecture officielle. On peut affirmer que les
Tallinn 10 sont devenus les architectes les plus avant-gardistes de
tout le bloc soviétique. Leur doctrine architecturale initiale
pouvait être rattachée au néorationalisme. Elle partait donc d'un
refus des compromis d'alors affadissant les principes de la
modernité et valorisait au contraire le modernisme d'avant-guerre.
DA : Ils ont rencontré beaucoup
de succès auprès du grand public. Comment sont-ils parvenus à
toucher une audience habituellement peu concernée par les questions
d'architecture ?
MK : Les 10 de Tallinn étaient
tous de bons architectes, mais aussi de très bons écrivains ;
ils pouvaient diffuser facilement leurs thèses auprès du public.
Leurs propos ne paraissaient certes pas dans les revues centrales du
parti communiste, mais plutôt dans Sirp ja Vasar(le marteau et la
faucille), un magazine culturel, ou dans des revues de décoration,
telle Kunst ja Kodu (art et foyer).
Le grand public suivait ces polémiques
architecturales, pas uniquement par goût pour cet art, mais aussi
parce que la critique du style cachait une critique implicite du
système soviétique. Le débat, qui se déroulait dans une
discipline périphérique de la société, pouvait facilement passer
pour un conflit de générations, une dimension également présente
dans cet affrontement. C'est pourquoi les architectes ont pu
construire sans être inquiétés, en dépit de leurs propos
contestataires. À partir des années soixante-dix, les Tallinn 10, à
l'instar de Jencks, Norberg-Schulz ou Venturi, ont délaissé le
néomodernisme pour le postmodernisme.
DA : Ils trouveront des
commanditaires dans un milieu étrange : les fermes collectives.
Comment en sont-ils venus à construire des programmes aussi
saugrenus ?
MK : Les fermes collectives
fonctionnaient comme des coopératives. Elles étaient relativement
indépendantes et pouvaient posséder leurs propres agences
d'architecture intégrées, les EKE Projekt (Eesti Kolhoosi
Ehitus/Construction pour les kolkhozes d'Estonie), donc se placer
hors du volant de commandes attribué aux instituts d'architecture
étatiques. En outre, elles étaient très riches :
l'agriculture était prospère et avait pour client l'Union
soviétique, un marché sans fond. Alors que l'État estonien se
montrait indolent, les fermes collectives étaient au contraire
ambitieuses : elles investissaient une grande partie de leurs
revenus dans l'architecture, réalisant des écoles, des bureaux,
des cantines, confiant parfois aux architectes jusqu'au dessin des
étables !
DA : Que sont devenus les « 10 »
après la chute du système communiste ?
MK : Le groupe s'est dissous au
cours des années quatre-vingt-dix. Certains de ses membres sont
devenus des architectes d'affaires à succès, d'autres ont au
contraire cessé toute activité de maître d'œuvre. Leur
influence sur l'architecture est restée forte, ne serait-ce qu'à
travers leur enseignement à l'Académie des beaux-arts de Tallinn.
DA : Un aspect frappant de
l'architecture estonienne est l'extrême jeunesse des agences
d'architecture. D'où vient cette particularité ?
MK : Peu de temps après la chute
du régime communiste, une série de réformes ont été entreprises,
qui ont permis au pays de sortir des travers du système soviétique.
Nous avons réussi à prendre un bon virage, le niveau de vie a
augmenté et une nouvelle classe de dirigeants est apparue. C'était
une opportunité inouïe pour tous les jeunes : un de nos
Premiers ministres de l'époque avait trente ans ! Les
nouveaux riches, tous jeunes, constituaient une nouvelle maîtrise
d'ouvrage, plus ouverte et en demande de nouveauté. Je dirais que
très simplement, un jeune entrepreneur s'entendra plus facilement
avec un architecte de sa génération, d'autant que l'un et
l'autre se seront probablement côtoyés sur les bancs de l'école !
Un dernier facteur tient sans doute à
la mentalité égalitariste et luthérienne profondément enracinée
dans la culture estonienne. Nous n'attachons pas une importance
démesurée à la hiérarchie et il n'y a pas de problème à
confier à un jeune une commande importante. Nous n'avons pas eu
besoin de système de type NAJA pour aider les maîtres d'ouvrage à
intégrer la maîtrise d'œuvre débutante ! C'est une
qualité qui peut générer également ses problèmes. Le Musée
national à Tartu et l'Académie des beaux-arts à Tallinn, confiés
à des équipes françaises et danoises peu expérimentées, sont
très en retard dans leur construction et ont connu beaucoup de
problèmes de mise au point.
DA : L'essor de la jeune
architecture estonienne s'expliquerait par le boom immobilier.
N'a-t-il eu que des effets bénéfiques ?
MK : Non. Le boom de la
construction a permis aux jeunes agences de se lancer dans la
construction, car elles étaient plus réactives, s'adaptaient plus
facilement aux nouveaux outils de travail et de production du système
post-soviétique impliquant de nombreux concours. Après, il est vrai
que tout n'a peut-être pas été très bon, mais comme dans tout
boom immobilier. J'aurais tendance à dire qu'une grande partie
des constructions issues de ces périodes de fièvre ne peut pas
rester dans l'Histoire.
La chance de l'Estonie est toutefois
d'avoir une maîtrise d'ouvrage privée relativement éclairée.
Dans le domaine de la maison individuelle, les jeunes nouveaux riches
– de toute façon, il n'y avait pas d'anciens riches – ont
fait montre d'une véritable attention et d'un goût sûr pour
l'architecture contemporaine. Ils ont immédiatement rejeté les
solutions plus stéréotypées, traditionalistes, l'équivalent
estonien des maisons sur catalogue en somme.
DA : La production architecturale
qui figure dans l'exposition « Boom Room - nouvelle
architecture estonienne », présentée à la dernière Biennale
de Venise et prochainement à Paris2, démontre une vitalité et une
qualité architecturales qui placent l'Estonie dans les meilleurs
exemples européens. Le seul regret que l'on pourrait formuler est
peut-être sa trop grande ressemblance avec le reste de cette
production. On cherche en vain son identité ?
MK : La recherche d'un style
national existe dans tous les pays. Je trouve que par bien des
aspects, c'est un faux problème : une architecture est
produite en fonction de conditions techniques, sociales, climatiques…
Le style international lui-même n'a d'international que le nom
et l'on a bien vu qu'en dépit de ses prétentions à
l'universalité, il a fait l'objet d'innombrables adaptations
en fonction du contexte local. En un siècle, le système politique,
social et économique estonien a changé quatre fois, passant de
l'Empire russe à l'État nation, puis sont venus l'Empire
soviétique et maintenant le libéralisme. À chaque changement, les
systèmes politiques, sociaux et économiques ont été radicalement
transformés. La propriété des sols et la structure foncière sont
passées par des phases de redistribution, nationalisation,
privatisation. Ces conditions changeantes laissent peu de place aux
problématiques de style national !
Je dirais toutefois que l'architecture
estonienne présente des constantes, comme l'attention au contexte,
très aiguës chez les jeunes architectes. Ils partagent également
une haute idée du rôle de l'architecte : l'idée que
l'architecte n'est pas là pour faire de l'argent est très
forte. C'est peut-être un autre effet de notre culture
luthérienne.
DA : Une autre caractéristique de
l'architecture estonienne est de laisser une large place à
l'écriture moderne. Comment se concilient ce modernisme et le
contexte historique des villes estoniennes ? Tallinn, Tartu
possèdent une identité très liées au tissu historique…
MK : Les règles pour la
préservation du patrimoine et l'attention qui lui est portée sont
fortes, en particulier à Tallinn où le centre historique est classé
au patrimoine mondial de l'Unesco. La protection historique a
parfois été invoquée pour freiner des opérations de spéculation,
près de l'ensemble hôtelier Viru par exemple. Les architectes du
patrimoine ont empêché la construction d'une tour jumelle à
celle construite dans les années soixante-dix pour cet
hôtel-vitrine. Elle aurait eu un fort impact sur la silhouette de la
ville. Mais dans l'ensemble, conservation et rénovation urbaine
réussissent à cheminer de pair. Les logements de la rue Aia par
l'agence Kosmos (2003-2009), les bureaux livrés par l'agence
Koko sont des exemples de bâtiments ultra-contemporains construits
dans un contexte urbain que l'on peut encore considérer comme un
centre-ville.
DA : La crise immobilière a calmé
la frénésie constructive, laissant place à une période moins
active mais plus propice à la réflexion. Quelles sont, selon vous,
les lacunes qu'il faudrait aujourd'hui pallier ?
MK : Il manque un secteur du
logement social et ce n'est plus une préoccupation du
gouvernement, très à droite aujourd'hui. Quand bien même la
population estonienne diminue, du fait de la baisse de la natalité
et du départ du pays d'une partie des russophones, de nouveaux
logements sociaux pourraient remplacer un parc social hérité des
Soviétiques très dégradé, et privatisé d'ailleurs à partir de
1991.
Un autre besoin serait de former des
maîtres d'œuvre capables d'affronter les questions
d'infrastructures et de grands paysages. On ressent un réel manque
à ces échelles. Par exemple, l'Union européenne a injecté
récemment d'énormes sommes d'argent dans la modernisation des
routes : les travaux ont été réalisés par des bureaux
techniques de façon très archaïque, ils auraient gagné à ce que
des paysagistes ou des urbanistes participent à leur édification et
à leur intégration dans le paysage. Cela serait utile dans les
villes portuaires qui bordent le littoral, dont on devrait repenser
la relation à la mer, totalement interrompue durant la période
soviétique.
Notes
1. L'équipe des Tallinn 10
comprenait les architectes suivants : Vilen Künnapu, Leonhard
Lapin, Jüri Okas, Tiit Kaljundi, Veljo Kaasik, Toomas Rein, Avo-Himm
Looveer, Ignar Fjuk, Jaan Ollik, Aïn Padrik.