Depuis très longtemps, les hommes
savent se protéger du froid en hiver. Ce qu'ils savent moins bien
faire, c'est se garder de la chaleur estivale. La climatisation
artificielle, dont l'histoire est finalement assez récente,
incarne, à l'heure des inéluctables économies d'énergie,
l'impasse dans laquelle se trouve une civilisation par trop
machiniste. Les architectes sont en bonne position pour proposer des
solutions innovantes ; pourtant, nombre d'entre eux se
contentent d'appliquer sans imagination des réglementations qui
servent encore et toujours les intérêts de l'industrie du
bâtiment.
Gilles Perraudin est l'un des rares
qui apportent au problème que pose la thermique d'été une
réponse aussi originale qu'efficace. Plutôt que de s'en
remettre à tel appareillage technique ou à tel isolant sophistiqué,
l'architecte met en avant la conception bioclimatique et la
construction en pierre massive. Il a ainsi montré à travers
plusieurs projets qu'en travaillant avec des espaces tampons, en
utilisant la ventilation manuelle et surtout en se servant de
l'inertie de murs épais, il est possible d'habiter avec grand
confort les régions les plus méridionales.
Sur le versant ouest du Cap corse, dans
la Conca d'Oro, quelques cabanes en pierre sèche, les pagliaghji, témoignent de l'art ancestral de se protéger des
grandes chaleurs estivales. Gilles Perraudin, connaisseur s'il en
est de l'architecture vernaculaire, s'est inspiré de ces
modestes constructions pour réaliser au cœur du village de
Patrimonio un ensemble de dix pavillons de plan carré, tous
légèrement différents. D'environ 10 mètres de côté, ils sont
enchâssés dans un dédale de plates-formes empierrées qui
s'étagent sur la pente du terrain. La relation harmonieuse entre
espaces intérieurs et extérieurs rappelle celle qui prévaut au
Centre de formation des apprentis de Nîmes-Marguerittes, dessiné
par l'architecte il y a une dizaine d'années. Cette fois, ce ne
sont pas les oliviers mais la collection de vignes méditerranéennes
recouvrant les pergolas qui projettera bientôt ses ombres mouvantes
sur les lourds murs de pierre. C'est sous le soleil de midi que
l'on apprécie le mieux le microclimat qui règne ici. Les bassins
installés le long des bâtiments libèrent par évaporation un air
frais que captent vers l'intérieur de larges baies pivotantes.
L'enceinte de calcaire – 60 centimètres d'épaisseur – de
chaque pavillon restitue la fraîcheur qu'elle a emmagasinée
durant la nuit. La masse des toitures végétalisées protège enfin
d'un rayonnement solaire qui peut être redoutable ici. Au-dedans
comme au-dehors, le visiteur s'attarde ainsi volontiers dans cet
environnement bien tempéré.
Durable, cette architecture l'est par
son mode constructif. Les soubassements en béton cyclopéen ont été
réalisés en défaisant un mur de schiste présent sur le site.
Dépourvus de tout isolant, les murs des pavillons ont été montés
avec de gros blocs venus pour partie d'une carrière de Bonifacio
et pour partie du Lubéron. Sur une trame répétitive serrée, la
charpente est réalisée dans un bois local non traité. Il y a
finalement peu de matériaux ici qui ne pourraient pas être
récupérés et réutilisés à l'avenir.
Durable, cette architecture l'est
aussi par sa capacité à accueillir de multiples usages. Si à
chaque pavillon correspond aujourd'hui une fonction –
dégustation, exposition, réunion, administration –, on imagine
aisément d'autres affectations. Pour reprendre la distinction
faite par Herman Hertzberger, les espaces ne sont ni flexibles, ni
neutres, mais polyvalents*. Par leurs dimensions, leurs proportions –
deux tiers d'espaces servis, un tiers d'espaces servants – et
leur forme caractéristique, ils encouragent toutes sortes
d'appropriations. En cela, comme les $pagliaghji$, les dix
pavillons du Musée du vin et de l'académie de guitare
s'inscrivent pour longtemps dans le paysage de la Conca d'Oro.
L'architecture que propose ici Gilles
Perraudin inspire la sympathie, moins par la prodigalité de son
dessin que par la puissance de sa matérialité : la pierre
brute de sciage, le pin odorant de la charpente, le châtaignier
massif des huisseries intérieures, etc. Comme dans la nature
environnante, tous les sens sont sollicités et l'évidente
photogénie dont font preuve le musée des Vins et l'académie de
guitare de Patrimonio doit apparaître comme une simple invitation à
une dégustation plus approfondie.
* Herman Hertzberger, « Fonctionnalité,
flexibilité et polyvalence», in Leçons d'architecture, In
Folio éditions, 2010.
Maîtres d'ouvrages : Commune de Patrimonio
Maîtres d'oeuvres :
Perraudin architectes
Entreprises :
BET : économiste, GEC Rhône-Alpes ;
structure, Anglade structure bois ; fluides, Setam ingénierie ; OPC,
Graziani expertises.
Surface SHON :
musée des Vins : accueil, vinothèque, espace
terroir, bureaux et gustarium sur 500 m2 de Shon et 500 m2
de jardin ampélographique ; académie de guitare : accueil, parthothèque,
salle de musique, bureaux et cafétéria sur 340 m2 de Shon et
190 m2 de jardin ampélographique.
Cout :
1 million d'euros pour le musée et
750 000 euros pour l'académie
Date de livraison :2011