Copyright : © Luca Capuano

Dans le brouhaha de la Corderie de l’Arsenal, ensiégés par le bruit d’installations vidéo voisines et par un cercle de voyeurs, deux artisans en gho1 et baskets, arborant un badge du couple royal, sculptent deux poutres en bois tandis qu’un robot travaille sur l’une de deux autres. Une originalité, au sein de la Biennale, que de donner à voir le travail en œuvre.

 

Les quatre poutres forment une diagrille prémonitoire de la structure du futur Gelephu International Airport, porte d’entrée à la Gelephu Mindfulness City, un mégaprojet annoncé par le roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck en décembre 2023 et situé à la frontière avec l’Inde, premier partenaire économique du Bhoutan. Voyant grand, il en a confié le masterplan à BIG (Bjarke Ingels Group). Si les investissements permettent la réalisation de sa vision ambitieuse, la ville, destinée à enrayer l’émigration et le vieillissement de la population bhoutanaise, sera la nouvelle capitale administrative et économique du petit royaume bouddhiste. Elle couvrira 1 000 km2, soit 2,5 % du territoire national, encore couvert à 70 % de forêts riches en diversité biologique. Elle sera une « zone économique spéciale alternative », la première au bilan carbone négatif. Elle incarnera « le business conscient et durable ». On peut se demander comment l’écologie jusqu’ici bien gardée du Bhoutan résistera aux 123 vols par jour et au 1,3 million de passagers par an espérés d’ici 2040 pour l’aéroport de 70 000 m2 (pour comparaison : 130 000 touristes en 2023). Dans cette ville construite en matériaux biosourcés, BIG promet un équilibre entre tradition et technologie, culture et innovation. Une incantation familière depuis au moins cent ans dans toute situation où les seconds de ces dichotomies s’apprêtent à prendre le dessus, et où l’on oublie que la tradition est technologique et la culture inventive (plutôt qu’innovative), mais depuis leur propre sens.

À Venise, les deux artisans creusent le bois avec leur burin, y appliquent la pression de leur corps, soufflent en même temps. Le robot, lui, est en train de caresser les poutres avec une petite brosse, époussetant les motifs fraisés d’avance au Danemark par des robots guidés par l’IA.  L’inclinaison interrogative de sa tête lui donne un air presque mignon. Au centre de la diagrille, le moteur du robot et les verres d’eau des artisans. À voir ouvriers humains et ouvrier robot travailler dos à dos sans dialogue, chacun selon son propre métabolisme, on a du mal à saisir en quoi s’opère, selon les revendications de BIG, une « rencontre de la main et du code ». Une juxtaposition, plutôt.  (...)

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