Une chronique de la série "Malentendus sur l'architecture et abus de langage de ses disciples" par Lorenzo Diez

Ce sont deux dynamiques différentes et pourtant, en y regardant de plus près, leurs significations sont assez apparentées. Pour cette quatrième chronique, nous rapprocherons la procédure de conception-réalisation et la récente posture d’architecte-artisan. Une manière de poser la question du rôle et de la place de l’architecte dans la fédération d’artisans et de techniques qu’est le chantier. Un bon sujet pour clore le premier volet de cette série.

Elle n’aura échappé à personne cette montée en puissance d’une véritable génération de jeunes diplômés constructeurs. Non pas au sens traditionnel où ils construisent avec des entreprises, dirigeant le chantier, mais bien où ils se font maçon, charpentier ou tout autre métier du bâtiment. Au début, ils s’appelaient « collectif », presque abusivement et étaient impatients d’en découdre avec le chantier – il s’agissait probablement de se désintoxiquer du tout numérique et de vérifier leurs hypothèses en profitant des « Grands Ateliers » ou d’autres plateformes d’expérimentation « Échelle 1 » des écoles. Accompagnant ce mouvement, j’avais même créé, lorsque j’étais directeur d’école d’architecture, l’« Atelier national des collectifs d’architecture » afin d’aider à sa professionnalisation. Aujourd’hui, on entend moins parler de « collectif » et tout laisse croire qu’ils sont devenus architecte-artisan. Un terme plus explicite et plus juste.

L’aspiration à un continuum entre la conception et la réalisation d’une œuvre n’est pas nouvelle. Elle anime tous praticiens réflexifs, comme l’indique le pédagogue Donald Schön. Toutefois, en architecture, la situation est particulière et, à nouveau, les malentendus s’insinuent si l’on ne prend pas la peine d’explorer le sens des mots. Il ne s’agit pas de remettre en cause la posture de l’architecte-artisan mais bien de comprendre le sens de cette récente évolution pour en mesurer les conséquences socioprofessionnelles. L’étymologie du mot architecture, dont nous avons déjà parlé dans notre deuxième chronique, nous livre une piste. Préfixe et suffixe de notre terme encadrent le radical « tekt » qui désigne par extension le tekton : pas seulement le charpentier, mais plus largement l’artisan. Ainsi mis ensembles, « archi » et « tekt » désigneraient logiquement l’artisan en chef qui aurait pris la maîtrise de l’œuvre. Celui également qui serait au commencement de l’œuvre, voire même en amont, avant le chantier, dans cet espace mental que l’on appelle abusivement entre nous « le Projet ».

L’architecte, artisan parmi d’autres, gagne ainsi peu à peu le statut d’inventeur, de maître et de responsable de l’œuvre. Mais cette ascension ne s’arrête pas là. Les querelles françaises au XVIIIe siècle entre académies et corporations vont élever l’architecture au rang des arts libéraux. Le XIXe siècle parachèvera cette institutionnalisation en faisant de l’architecture non plus un métier, mais une profession, qui plus est réglementée parce que libérale justement. Mais par cette origine, une ambiguïté demeure : à servir tantôt le monde des idées et tantôt celui des techniques, l’architecte finit par ne plus appartenir ni à l’un, ni à l’autre. Et la fédération des artisans et des techniques à l’œuvre sur le chantier ne reconnaît plus celui qui, comme le confirme Karl Bötticher1, est passé d’artisan en chef à chef des artisans et « ne met plus sa propre main sur le matériau » (1844).

Sous cet angle, il est encore difficile de dire si le rôle d’architecte-artisan est une reconquête ou un repli. Force est de constater qu’aujourd’hui cette question d’origine de l’« archi-teckt » est encore évitée. En effet, si l’architecte-artisan d’aujourd’hui est bien un chef, il ne l’est finalement, à ce stade, que de lui-même. La vraie question est celle du maître de cette fédération d’artisans à l’œuvre sur chantier. La nature ayant horreur du vide, de nouveaux tekton ont pris la tête. Désignés communément par le terme vague d’« entreprise générale », ils laissent les architectes à leur espace mental. S’ils sont étrangers au monde des arts libéraux, ils ne le sont pas à celui du libéralisme. La procédure dite « conception-réalisation », qu’ils pratiquent, peut être vue également comme un retour aux origines. La différence étant que ces nouveaux chefs des artisans sont reconnus par leurs pairs : ils ont encore – mais pour combien de temps ? – la « main sur le matériau ».

Quoi qu’on en pense, cette longue ascension de l’architecture – qui légitime tout de même l’existence de 22 écoles – est un capital. Le faire fructifier, notamment par la voix de cette nouvelle figure d’architecte-artisan, c’est comprendre et agir habilement dans ces jeux subtils de positions inscrits dans une longue histoire des corps socioprofessionnels. C’est transformer en opportunité l’ambiguïté du lien entre arts libéraux et mécaniques qui nous fonde. Gageons qu’ainsi la nouvelle position d’architecte-artisan ne sera pas un repli mais plutôt une reconquête, une forme de « New Bauhaus ».

 

1. Je remercie à nouveau l’architecte Christian François pour cette heureuse référence d’outre-Rhin.