Copyright : © Ivan Mathie

Parmi les agences incarnant les « nouvelles pratiques » qui, depuis une décennie, transforment doucement mais sûrement le visage de la scène architecturale française, il y a Compagnie architecture, menée depuis 2018 par Chloé Bodart et Jules Eymard. Depuis Bordeaux, ils composent au fil de leurs réalisations un corpus à l’esthétique singulière, dont les contours relèvent d’une volonté de rendre lisibles leurs choix constructifs autant que d’une « écoute active » portée aux usagers et aux habitants.

 

En février 2025, Compagnie architecture remportait, pour la ville de Nantes, le concours pour la réalisation du Port des Arts Nomades (PAN) dédié à la création circassienne. Comme à son habitude, l’agence bordelaise s’est écartée du programme primitif en proposant, pour les 25 associations concernées, une rue centrale protégée plutôt qu’un simple passage sous bâches. À entendre Chloé Bodart et Jules Eymard, la remise en question du cahier des charges initial est leur « devoir d’architecte ». Ils s’y penchent avec leurs maîtrises d’usage au démarrage des études, conduites pour l’essentiel dans le cadre de commandes publiques. Mais attention, « pas de “coconception”. À chacun son rôle, la réussite du projet en dépend ». À la MO les arbitrages financiers, à la MU le programme, aux architectes de le remettre en question… pour à nouveau le soumettre aux principaux concernés afin d’en vérifier les hypothèses programmatiques et spatiales.

Ainsi, dans le cadre des projets de rénovation-extension de la salle de musiques actuelles le Krakatoa à Mérignac (33), dont la livraison est prévue en 2026, ou de la Manufacture CDCN, à Bordeaux (fin 2026), l’agence a mené différents ateliers thématiques (« projet architectural », « acoustique », « scénographie ») pour présenter ses choix et recueillir la parole des futurs usagers. Il ne s’agit pas là de simples réunions visant à fluidifier la communication entre les acteurs du projet. En se montrant attentive aux besoins, intégrés dans un diagnostic préalable au dessin, Compagnie pratique une forme « d’écoute active » qui favorise l’appropriation des bâtiments ; lors de leur ouverture, ils appartiennent déjà à celles et ceux à qui ils s’adressent.

Compagnie GSFrida Kahlo cour1 Photo Ivan MathieGroupe scolaire Frida-Kahlo, Bruges, Gironde, 2022

Par ailleurs, l’agence prévoit généralement des retours d’expériences plusieurs mois après les livraisons. Ce fut le cas pour le groupe scolaire Frida-Kahlo à Bruges (voir notre article dans le no 305 de d’a, mars 2023), en Gironde, livré en 2022, où des visites furent organisées à destination des élus, des représentants des services techniques, des équipes enseignantes et du périscolaire. À l’occasion de tels retours, Compagnie prend note des écueils, comme les bruits d’impact sur le plancher en bois de l’école Frida-Kahlo. Dans le cas de la salle de musiques actuelles le Quai M à La Roche-sur-Yon, en Vendée (2022), y revenir a engagé des ajustements plus techniques, d’ordre acoustique.

La construction d’une culture partagée

Cette façon de faire projet à partir d’échanges réguliers avec les habitants des lieux trouve racine dans l’expérience acquise par Chloé Bodart auprès de Patrick Bouchain au début des années 2000. Compagnie architecture fait partie des agences et collectifs qui ont hérité et redéfini à leur manière « la permanence architecturale », désignant à l’époque (c’est-à-dire en 2004, avec la scène nationale Le Channel à Calais) un chantier habité et le lieu de définition du programme. Avec Jules, Chloé a progressivement enrichi cette démarche pour composer ce qu’ils appellent une « culture partagée » des projets. Il s’agit donc en premier lieu d’habiter et d’animer le chantier. Celles et ceux qui y étaient se souviennent du concert donné par The Green Line Marching Band en 2021 dans la salle en construction du Quai M. Malgré les fortes contraintes dues au confinement en vigueur, et grâce au concours de Benoît Benazet, directeur de la salle, l’événement avait popularisé le lieu avant même son ouverture au public. (...)

Pour lire l’article, commandez votre magazine sur notre boutique en ligne