Retrouvez l'analyse du projet par d'architectures : « Un coup d’aile ivre » La fondation Louis-Vuitton
DA : Vous dites souvent que la relation avec votre client est un élément important de votre manière de travailler. Pouvez-vous nous dire comment s’est passée votre collaboration avec Bernard Arnault et Suzanne Pagé ?
FG : Bernard Arnault est quelqu’un qui sait ce qu’il veut.On a fait la première maquette, ça lui a plu, et après il n’a pas voulu que je change ! Il a ainsi préempté en quelque sorte ma manière de travailler, et donc mes souffrances. Il est difficile de dire si c’est une bonne chose ou pas. Quand j’ai fait Bilbao, je me suis aperçu, après l’achèvement du bâtiment, qu’il était déjà dans mon premier croquis. Mais cela a pris des années. Avec Bernard Arnault, mon premier sketch lui a plu et on l’a construit. Normalement, j’agonise pendant longtemps avant d’arriver à un résultat. (...)
DA : La conception du projet a donc été très rapide ?
FG : Rapide pour trouver l’idée, mais pas facile à construire…
DA : est-ce le bâtiment le plus complexe que vous ayez construit à ce jour ?
FG : Probablement, oui, car il a une double peau. Pour répondre à l’environnement du parc, il devait être en verre. Mais vous ne pouvez pas accrocher de l’art sur du verre.
DA : Avez-vous eu le sentiment que tout était possible ?
FG : Je traverse des phases d’évaluation et de réévaluation où j’agonise. Oui, je souffre, mais c’est une souffrance positive !
DA : Vous aimez ça ?
FG : Cela m’empêche parfois de dormir ! Je pense que de tout mon travail, ce bâtiment est celui qui est le plus proche de mes premières esquisses. Il est en quelque sorte un croquis figé. C’est inhabituel pour moi. Cela a été difficile de conserver cette spontanéité. La qualité de la construction est excellente. Ils ont très bien travaillé.
DA : Vous parlez souvent du mouvement figé, ce thème revient constamment dans votre œuvre. La fondation Louis-Vuitton en est peut-être l’incarnation la plus aboutie. Pourquoi cette idée est-elle si importante pour vous ?
FG : Avec ce bâtiment, ça marche ! Il y a cette sensation que quelque chose est en train d’advenir. Je fais souvent référence aux sculptures de Phidias sur les frises du Parthénon qui sont conservées au British Museum et à la figure de Shiva en train de danser. Ici c’est la même chose.
DA : C’est une manière d’évoquer la vie ?
FG : C’est le monde dans lequel on vit, où tout est en mouvement ; le bâtiment doit refléter ce monde et en faire partie.
DA : L’architecture ne doit-elle pas au contraire être un lieu de stabilité ?
FG : Il y a de la stabilité ici ! Mais quand quelque chose se passe, ce n’est pas statique, c’est en mouvement ; le bâtiment change avec le ciel, avec le monde qui l’entoure, il bouge constamment.
DA : La fondation Louis-Vuitton est le bâtiment le plus en mouvement que vous avez construit. Cela a-t-il à voir avec le contexte ?
FG : Il y a le Jardin d’acclimatation, avec des enfants, des manèges. La fondation peut être un lieu de découverte pour les enfants. Cela ne ressemble pas à leur maison ou à leur école, donc ils seront curieux de la traverser. Le bâtiment reflète l’esprit du jardin d’enfants. C’est un antidote au bâtiment noir voisin (Gehry fait référence au musée des Arts et Traditions populaires). Ce n’est pas un bâtiment complaisant, c’est un lieu de création, inspiré. C’est difficile d’en parler. Le bâtiment est ce qu’il est. J’ai ma propre opinion. Mais la beauté est dans les yeux de celui qui regarde.
DA : Quand nous avons visité le bâtiment, il était encore vide de ses collections. Pouvez-vous nous parler de la place de l’art dans la fondation ?
FG : Je ne peux pas.
DA : !!! Vous n’avez jamais vu la collection de Bernard Arnault ?
FG : J’en ai vu une partie, mais pas tout. C’est Suzanne Pagé qui s’occupe de ça.
DA : Est-ce une fondation qui peut accueillir tout type d’art ou a-t-elle été conçue pour une collection particulière ?
FG : Suzanne Pagé a demandé des espaces d’exposition « classiques », donc c’est ce que nous avons fait. Mais ce ne sont pas des galeries si classiques que ça. Je pense qu’elles sont sereines et plus nobles. Tous les musées, toutes les galeries sont des cubes blancs et ils sont tous pareils. Un grand nombre de mes amis artistes détestent ces espaces. Mais la plupart des conservateurs et des directeurs de musée ne jurent que par ça. Le monde est fatigué et il y en a marre de ces conneries. Le musée d’Art moderne de New York (MOMA) est un désastre et ils doivent le reconstruire aujourd’hui. Vous savez, quand vous êtes dans ces espaces rigides, en enfilade, que l’on parcourt dans un sens, c’est mortel. Ici ils ont demandé ce type d’espace car ils ont des collections qui le nécessitent. Mais ils ont aussi des espaces avec lesquels ils peuvent composer et faire des choses. Je crois qu’il y en a une variété suffisante pour que les artistes puissent les investir. On le verra au fil du temps. Boltanski par exemple a choisi un recoin inattendu pour installer une de ses œuvres. Si l’on m’avait demandé de choisir un espace pour Boltanski, j’aurais choisi la grotte. Mais il ne l’a pas choisi. C’est difficile d’anticiper et de pontifier sur ce qu’est un espace d’exposition. J’ai personnellement dû faire des expositions dans de nombreux musées construits ces quinze dernières années, c’est difficile car les espaces peuvent être écrasants.
DA : Au musée Guggenheim de Bilbao, vous aviez proposé d’un côté des galeries classiques pour la collection permanente et de l’autre des espaces plus singuliers pour que des artistes vivants puissent les investir. Vous ne semblez pas avoir eu cette liberté ici…
FG : Les clients sont différents. On m’a demandé ici ce type d’espace. Il y a toutefois de la variété, les espaces ne sont pas tous les mêmes. Les galeries sont épisodiques, elles ont différentes tailles et différentes formes. Elles sont rectangulaires et blanches, mais les puits de lumière ne sont pas au centre. Il y a plus de liberté. J’espère que ce n’est pas trop rigide. Mes amis artistes trouveront des lieux pour faire des choses. Ils me disent qu’ils n’aiment pas les cubes blancs. La notion qui prévaut, c’est que les « white box » ne sont pas intrusives pour l’art, mas ce n’est pas vrai : elles sont tellement parfaites qu’elles deviennent une imposition.
DA : Vous parlez souvent d’un moment de vérité durant le processus de conception, qui est similaire pour un artiste et pour un architecte. Quand avez-vous ressenti ce moment pour ce projet ?
FG : Quand j’ai terminé le design. Mais je suis toujours très peu sûr de moi, ce qui est bien, je pense. Donc je ne regarde jamais en arrière, je regarde toujours en avant. Le problème c’est que quand le bâtiment est fini, dix ans plus tard, je l’observe et je vois toutes les choses que j’aurais dû faire. C’est donc compliqué. C’est le mauvais moment pour m’interviewer, attendez quelques mois pour que cela se décante !
DA : Vous avez dit que l’œuvre de l’artiste et architecte Gian Lorenzo Bernini vous a beaucoup influencé. Est-ce visible dans ce bâtiment ?
FG : J’ai parlé de cet artiste pour le plissé des façades de la tour de New York. Pas pour la fondation. Je ne sais pas qu’elles sont les influences ici. Celle des voiles de bateaux…
DA : Pouvons-nous dire du bâtiment qu’il est baroque ?
FG : Oui, bien sûr, un certain baroque. Je crois qu’il faut attendre de voir comment l’art va trouver sa place dans le bâtiment. Il y a un programme très riche qui a été élaboré et qui va constamment changer.
DA : Avez-vous envisagé de mettre des œuvres d’art sur les terrasses en toiture ?
FG : J’aimerais mettre des œuvres dans le vide entre les voiles de verre et les volumes de l’iceberg. Il semble que cela soit plus difficile que je ne pensais. Mais j’espère que l’on arrivera à le faire. C’est mon idée depuis le départ (Gehry cherche une photo de maquette sur son portable). Je pense que cela fonctionne ici à cause du jardin d’enfants. C’est une tradition française d’avoir des sculptures sur les bâtiments : la cathédrale de Chartres et celle d’Autun ont des sculptures à l’extérieur. C’est donc une variation sur ce thème : mettre de l’art derrière le verre. J’en ai parlé à des artistes qui aiment cette idée. Mais Suzanne Pagé m’a répondu : « Oh non, Frank ! » Je crois qu’il faut attendre que tout le monde se soit calmé et on le fera progressivement.