Avec un budget limité mais une implication forte sur le chantier, Antoine Barjon, fondateur de REMAKE Architectes en 2019, parvient à remodeler en profondeur le visage et le fonctionnement d’un petit cinéma associatif, l’Espace Renoir, et à remettre en musique une situation urbaine composite dans le centre-ville de Roanne.
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Maître d’ouvrage : Association Ciné Rivage Maîtres d’œuvre : Remake Architectes (Antoine Barjon) ; conception graphique des enseignes : E+K ; BET structure : Christophe Pradon ; BET enveloppe : ETE Entreprises : Detroit D (démolition et désamiantage) ; Geoffrey Decoray (gros œuvre) ; Blanchet (menuiseries extérieures) ; Gardette (charpente et menuiseries intérieures) ; SauvElec (électricité) ; Desbenoit (fluides) ; Courbière (sols souples) ; Vervas Métal (serrurerie) ; CGDéco (rideaux) ; Lisa Desbois (tapisserie) Programme : restructuration partielle et extension des espaces d’accueil et de médiation d’un cinéma associatif de deux salles Surface : 250 m2 (surface totale de l’équipement : 950 m2) Coût : 367 000 euros HT Calendrier : livraison : automne 2024 |
Les transformations architecturales et urbaines sont parfois affaire de changement de génération. L’association Ciné Rivage, fondée en 1988 pour relancer l’exploitation d’un petit cinéma de quartier, Le Marivaux, fermé en 1985, s’adresse à des cinéphiles avertis, souvent enseignants dans le secondaire, une population qui ne se caractérise ni par le rajeunissement ni par l’accroissement. Pour attirer de nouvelles catégories de public, il ne suffit pas de repenser la programmation mais aussi les locaux eux-mêmes, pour faire du cinéma non pas un simple dispositif de visionnage de films – ce qu’il était, avec un confidentiel boyau d’accès – mais un véritable lieu de rencontre et de vie urbaine. Pour cela, l’association rachète en 2019 le bistrot mitoyen, annexe déclinante du lycée d’en face, et lance une petite consultation d’architecture pour la restructuration et l’extension des espaces d’accueil et de médiation : caisses, zone d’attente, espace polyvalent pour les évènements, petit lieu de documentation spécialisé.
Originaire de la région, Antoine Barjon remporte le marché fin 2021, avec un projet qui cherche l’architecture au croisement d’une stratégie matérielle et constructive très précise et d’une fine réflexion urbaine. Il s’intéresse aux deux immeubles de logements qui surplombent le cinéma, notamment celui, particulièrement bizarre, qui abrite l’ancien café : un corps de bâtiment étroit et mono-orienté, datant de 1969, occupant la totalité de sa parcelle triangulaire (4,70 mètres au plus large) et se terminant par une fine lame de béton, support vertical de l’enseigne de la salle comme à l’époque où les cinémas étaient les « temples de l’architecture moderne1 ».

© Antoine Séguin © Salem Mostefaoui
Le caractère d’un cinéma
Dans une économie de moyens, le projet de Remake aspire à étirer, au moins visuellement, la façade de l’Espace Renoir, de l’entrée du cinéma à son enseigne héroïque, du rez-de-chaussée à l’entresol – déjà occupé au-dessus de l’entrée par les bureaux de l’association, jusqu’à présent privés de lumière du jour par un grand dispositif d’accrochage des affiches de films. Déployée sur toute la largeur des locaux, une nouvelle enveloppe entièrement vitrée englobe désormais les deux niveaux, au maximum de l’emprise possible – notamment celle occupée par la véranda de l’ancien bar. L’architecte a également proposé d’investir des micro-locaux inoccupés et peu accessibles à l’entresol de l’immeuble-lame pour installer les trois premières grandes lettres lumineuses qui, de nuit, forment le mot « CINÉMA », sur une vingtaine de mètres de long. Chaque lettre, haute d’environ 1,20 mètre, dans une typo définie par les graphistes de E+K, s’inscrit dans une des travées de l’ossature béton de l’immeuble, le transformant en un colossal dispositif communicationnel.
Combinant charpente bois – en partie réemployée d’une ancienne mezzanine – et menuiseries métalliques, la nouvelle verrière, qui a absorbé presque la moitié du budget, est un objet complexe, marqué, au tiers de sa longueur, par la légère cassure d’une dizaine de degrés entre les façades respectives des deux bâtiments. La partie supérieure est inclinée, suspendue à l’encorbellement plus ou moins prononcée des immeubles. La partie inférieure est verticale. Devant l’immeuble de gauche, elle déborde de 1,50 mètre sur le trottoir, comme l’ancien café, et se compose de cinq grands châssis coulissants pouvant se rabattre complètement ; devant celui de droite, elle est au contraire à l’alignement.

© Antoine Séguin © Salem Mostefaoui
Pour éviter l’effet « véranda », l’architecte a volontairement accentué ces différences. À gauche, les menuiseries se font les plus fines possible, les vitrages sont fixes et légèrement plus penchés ; à droite, quatre châssis sur vérins s’ouvrent comme des ouïes, démultipliant, quand ils pivotent, les angles de la façade. Mais c’est aussi un subtil décalage des trames qui permet de dissocier encore les éléments. La trame de 4 mètres de l’ossature béton d’origine, le pas de 1,50 mètre des vitrages hauts et celui de 2,40 mètres des vitrages bas n’entrent en résonance que toutes les trois travées, ce qui tend à les autonomiser mutuellement, à introduire entre eux des relations dynamiques de glissement, de superposition, de coulisse.
Grande vitrine qui fait largement exister le cinéma sur la rue, de jour comme de nuit, cette boîte de verre équipée d’ouvrants de ventilation hauts et bas et de rideaux extérieurs et/ou intérieurs tempère également de manière passive le climat interne. (...)