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À l’heure où les architectes s’engagent pour la zéro artificialisation des sols, peut-on encore décemment construire des maisons sur des terrains agricoles et concevoir des villas entièrement en béton alors que l’on cherche à privilégier les matériaux moins énergivores ? Ce sont les questions que j’ai d’emblée posées à Gaëtan Le Penhuel lorsqu’il m’a invité à visiter la casa Bendico qu’il venait de construire en Sicile pour son compagnon Gianluca. Avec sa piscine de rêve et son minimalisme chic, ce projet n’aurait-il pas mieux sa place dans AD que dans d’a ? Je cédais cependant bien volontiers à la curiosité de découvrir cette maison sur les collines du val di Noto, prétextant que le voyage me donnerait l’opportunité de réfléchir sur les contradictions des injonctions environnementales lorsqu’elles s’affranchissent de la spécificité de chaque situation.

 

Depuis le haut du terrain, la vue vers la mer au loin est magnifique et si rien ne vient gâcher ce spectacle, c’est que Gaëtan et Gianluca ont longtemps cherché un point de vue ainsi préservé, tant cette côte sicilienne a été abîmée par l’industrialisation et la périurbanisation. N’y aurait-il pas fallu laisser ces collines vierges de toute construction ? Si elles ne sont pas visibles depuis la villa, beaucoup d’autres constructions, souvent balnéaires, sont déjà disséminées dans les alentours proches. Les pentes caillouteuses de cette côte est, où seuls poussent les oliviers et les amandiers, sont souvent abandonnées car les rendements ne sont pas suffisants. Or, sur ces terres propices aux incendies, chaque propriétaire est responsable du défrichage. Un champ non exploité est donc une charge. Construire, c’est donc aussi prendre la responsabilité d’une terre et se faire jardinier. Quelques citronniers et orangers et pas moins de 450 oliviers ont ainsi été plantés ici, certains remplaçant des amandiers sénescents. Une zone non cultivée avec des végétaux sauvages typiques de la réserve de Vendicari toute proche a également été plantée pour constituer un refuge de biodiversité.

2024 08 06 Bendico Le Penhuel Sicile Caille 19© Emmanuel Caille

Monolithe

Implantée en haut de ce verger, la villa s’ouvre sur les flancs de collines qui descendent jusqu’à la mer, à quelques kilomètres au sud-est. Son plan rectangulaire et sa toiture à deux pentes lui confèrent dans ce paysage rural une banalité bienvenue. Beaucoup de vieux bâtiments agricoles de la région, souvent en pierre, sont d’ailleurs recouverts de ciment brut pour masquer leurs nombreuses fissures. Ce n’est qu’en s’en approchant depuis la route en contrebas que l’architecture de la casa Bendico dévoile son écriture singulière : un béton planchette recouvrant murs, cheminées et toiture, donnant l’impression que nous sommes en présence d’un monolithe. Les chéneaux sont encastrés et la seule modénature est le motif laissé par les banches. Une grande baie vitrée sur chaque pignon trahit également sa contemporanéité.

L’usage du béton est justifié selon l’architecte par une contrainte majeure. Nous sommes en effet à moins de 100 kilomètres des pentes de l’Etna et le ciment armé reste la technique antisismique la plus sûre. Si Noto est un des plus beaux sites patrimoniaux de Sicile, on le doit paradoxalement au terrible tremblement de terre de 1693 qui détruisit la ville. Celle-ci dut être entièrement reconstruite quelques kilomètres plus au sud, un projet planifié en un magnifique ensemble de baroque tardif. À la casa Bendico, le béton doit sa teinte ocre-grise, qui semble directement issue du sol sur lequel il se dresse, à l’emploi de pouzzolane locale extraite des pentes du volcan. La légèreté que ces scories volcaniques basaltiques apportent, comparativement à un béton standard de type Portland, permet également d’alléger la structure en diminuant la proportion de sable par deux. Mais sous le soleil accablant des contreforts des monts Hybléens, c’est aussi pour son inertie thermique que le béton est choisi, d’autant qu’il est mis en œuvre en double mur et couplé avec un système de puits climatique qui assure un rafraîchissement naturel et une ventilation continue grâce auxquels aucune climatisation n’est nécessaire. En pénétrant dans la maison à midi en plein été, la sensation de fraîcheur est impressionnante. (...)

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