C’est lorsque toutes les qualités pour faire un bon projet sont réunies que la pression est la plus forte, tant le résultat est chargé d’exigences et d’expectatives. Née à Hanovre et diplômée de l’Université technique de Dresde et de l’École de Chaillot, Jennifer Didelon est architecte praticienne à Paris et enseignante à l’ENSA de Normandie. Valéry est professeur, lui aussi à l’ENSAN, mais surtout critique pour d’a depuis bientôt vingt ans et cofondateur de la revue Criticat (2008-2018). Autant dire qu’à l’heure où construire du neuf est devenu suspect, surtout s’il s’agit d’une maison individuelle, le couple était attendu au tournant.
Pour Valéry, qui a passé son enfance en Normandie et y enseigne désormais, comme Jennifer, l’idée était de construire une maison pour y vivre de façon intermittente, puis permanente. Ils avaient auparavant racheté une ancienne épicerie dans un village situé à 2 kilomètres de la Côte d’Albâtre, entre Dieppe et Saint-Valéry-en-Caux. Jennifer en avait piloté la restauration dans les règles de l’art, mais la bâtisse implantée à l’angle d’un carrefour souffrait de l’augmentation du trafic automobile.
À quelques kilomètres de là, à La Chapelle-sur-Dun, une amie, architecte elle aussi, a réhabilité une petite maison. À quelques mètres derrière son jardin se dresse une banale grange-étable. Construite il y a cinquante ans, celle-ci n’est plus utilisée. Modèle industriel que l’on trouve fréquemment dans la région, elle a la beauté des bâtiments fonctionnels. La charpente en bois est en bon état et Jennifer et Valéry parviennent à l’acquérir.
Si Valéry connaît bien l’architecture américaine des années 1960 et 1970 à travers l’œuvre de Robert Venturi et Denise Scott Brown, auxquels il a consacré de nombreuses recherches1, c’est surtout un intérêt partagé avec Jennifer pour les réalisations de Charles Moore (1925-1933) dans le nord de la Californie qui les a guidés dans leur projet. « Le Sea Ranch Condominium et plusieurs autres maisons construites sur la côte du Sonoma County se présentent comme des granges modernes à l’intérieur desquelles sont construits des édicules accueillant différentes fonctions : dormir, travailler, se laver, cuisiner, etc., explique Valéry. En Normandie, nous avons nous aussi occupé, structuré et domestiqué le vaste volume d’une grange en y logeant une série de pièces conçues comme autant de microarchitectures que nous habitons successivement au fil des journées. »

© Daniele Rocco
Les boîtes dans la boîte
Ces dernières années, on a vu beaucoup de projets utilisant l’enveloppe de bâtiments anciens en pierre ou en bois pour se glisser à l’intérieur, boîtes dans la boîte dont quelques éléments ostentatoirement contemporains émergent par les ouvertures. Même si Valéry et Jenny ont aussi adapté la stratégie du bernard-l’hermite, c’est un peu l’attitude inverse qu’ils adoptent à La Chapelle-sur-Dun, où la grange est surtout un grand toit sous lequel on viendrait discrètement s’abriter. Dans un premier projet, les architectes imaginaient investir la petite étable dont la toiture s’abaissait très bas vers le sud, se réservant au nord le grand vide de la grange comme un espace en plus. Mais cette solution rendant l’ouverture vers la lumière du sud presque impossible, ils décident, alors qu’un premier permis a été déposé, d’inverser complètement leur projet. Ils font démolir l’étable, se plaçant ainsi plus à distance de la maison de leur voisine, et abritent la nouvelle habitation sous la spacieuse toiture. (...)