S’il est une maison qui déjoue les clichés sur la « maison d’architecte », c’est bien celle que Gilles Perraudin à construire sur la rive nord du Siné-Saloum pour lui et sa femme Rama, née dans cette région du Fatik. Elle est en effet moins la somme de tous les savoir-faire techniques acquis tout au long d’une riche carrière que le reflet d’une attitude qui serait l’essence même du rôle de l’architecte : laisser chaque situation remettre en cause ses propres connaissances pour les confronter à chaque lieu, chaque époque et chaque manière d’habiter, quitte à assumer une certaine imperfection. En voyage au Sénégal en janvier dernier, je décidais de passer leur rendre visite.
Djilor Djidiack est un modeste village situé au bord d’un bolong – un chenal d’eau salé – du delta du Siné-Saloum. Le fleuve fait presque 200 mètres de large pendant la saison des pluies mais se retire en un étroit cours d’eau l’hiver en saison sèche, découvrant les tannes, ces terres salées incultivables mais où s’épanouit la mangrove. Depuis longtemps les habitations ne sont plus faites en bois ou en terre, mais de parpaings et de tôles, parfois de béton pour les plus grandes. Arrivant sur la place centrale du village au bord du bolong par l’une des deux routes bitumées, j’aperçois une des rares maisons avec un étage et recouverte de chaume. Car plutôt que de s’installer sur les rives sauvages de la mangrove comme le font beaucoup de lodges touristiques, Gilles et Rama ont choisi de s’installer au cœur du modeste village de Djilor Djidiack.
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Toujours se remettre en question
Construire avec les matériaux d’origine locale disponibles et des techniques traditionnelles peut sembler aller de soi vu d’Europe, mais ça ne l’est malheureusement plus dans une grande partie de l’Afrique tant le ciment et la tôle sont partout disponibles et a priori bon marché. Les savoir-faire ancestraux et les filières ont ainsi presque entièrement disparu. Bâtir en terre locale s’impose alors comme un choix presque politique et non dénué de risques de mise en œuvre. Devenu la figure tutélaire de l’architecture de pierre massive, Gilles Perraudin avait cependant expérimenté une première fois la terre crue en 1981 lors de l’opération expérimentale du village en pisé de L’Isle-d’Abeau avec son associée d’alors, Françoise-Hélène Jourda, mais il n’avait jamais eu l’occasion de réitérer l’aventure.
Pour se protéger des crues du bolong et éviter les remontées d’eau, la maison a d’abord été surélevée sur un lit de pierre. Les murs sont en pisé de latérite crue et les voûtains sont en brique terre-ciment (BTC) ; la structure de l’étage et sa toiture sont réalisées à partir de poteaux téléphoniques recyclés ; le toit est en chaume de typha, une plante invasive de la mangrove. (...)