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Les Critiques

L'artothèque de Mons - L’Escaut et Atelier Gigogne

En 1952, l’architecte allemand Hans Döllgast est chargé de rénover l’Ancienne Pinacothèque de Munich. Initialement conçue par Leo von Klenze en 1836, elle a été lourdement endommagée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Döllgast s’est refusé à réparer l’édifice selon les canons de la restauration classique. Son but : mettre l’accent sur l’importance de l’histoire sans accepter le moindre compromis. Autrement dit, des pans de la façade détruits devaient rester visibles. Il les a ainsi reconstruits en briques en omettant sciemment la finition avec l’enduit ocre et les ornements d’origine. Par ce geste simple mais fort, la confrontation avec l’histoire est devenue à ce point manifeste que l’édifice demeure encore aujourd’hui un objet d’étude saisissant. Nul besoin d’explications détaillées, l’observateur saisit d’emblée que quelque chose est arrivé à l’édifice, un événement destructeur qu’il ne faut pas oublier. Si le parti pris de Döllgast a été controversé à l’époque, il a su fédérer au fil du temps des partisans toujours plus nombreux. À l’intérieur, l’architecte a appliqué le même principe provocateur qu’à l’extérieur en conservant les murs nus où cela était nécessaire. Il a aussi redonné toute sa fonctionnalité au grand escalier qui mène du vestibule aux salles d’exposition à l’étage supérieur. Se divisant selon deux directions parallèles à la façade extérieure, cet escalier crée aussi une élévation intérieure : les visiteurs avancent alors entre les deux façades de briques avant d’entrer dans l’espace néoclassique de von Klenze. 



RÉNOVATION VISIBLE 

En transformant le couvent des Ursulines en une vitrine de présentation et de conservation du patrimoine de Mons, les architectes bruxellois de l’Atelier Gigogne et de L’Escaut ne subissaient pas l’ombre écrasante de l’histoire, comme ce fut le cas pour Döllgast. Bien qu’une partie du couvent ait également été bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, le projet de transformation confié aux architectes en 2013 ne concernait que la chapelle qui portait les stigmates de son âge. Ici, la problématique de la préservation du monument, soulevée par Döllgast il y a soixante ans, reste tout aussi pertinente. Pour le couvent, les architectes ont été bien sûr confrontés au déclin d’une vénérable bâtisse de 350 ans qui avait subi d’inévitables rénovations pour survivre. Mais en 2013, le bâtiment devait être repensé entièrement pour devenir un lieu public qui accueillerait le patrimoine municipal de Mons. Il y a eu une tendance architecturale à conserver des parties de la construction d’origine. Celle-ci s’affiche très subtilement dans les rénovations telles que celle de la Tate Britain, par Caruso St John (2010), où l’original est indemne et se ponctue de quelques éléments contemporains discrets, ou dans la confrontation directe avec l’histoire, la voie choisie par David Chipperfield Architects pour le projet du Neues Museum à Berlin (2009). L’approche des architectes pour l’Artothèque porte aussi les traces de cette tendance. Elles sont néanmoins plus visibles que pour les rénovations précitées. À Mons, l’intérieur de la chapelle accueille un nouveau volume divisé en espaces de stockage et en un étage de bureaux. Ce volume occupe un peu plus de la moitié de la longueur de la chapelle, ménageant un espace d’entrée modeste. Dans la largeur du bâtiment existant, le nouveau volume est séparé des murs et de la chapelle par ce que les architectes appellent une faille : une distance physique qui accueille toute la circulation. Étroit et droit, un escalier en béton conduit directement au premier niveau et se prolonge par une rampe pour atteindre l’escalier en colimaçon à l’arrière, trait d’union entre les niveaux supérieurs. Au rez-de-chaussée, la faille assure également la circulation horizontale, permettant une connexion visuelle avec le stockage des peintures et un accès direct à la sacristie. Celle-ci est désormais la salle d’exposition de l’Artothèque virtuelle, qui affiche la face cachée de cette grande collection à l’aide d’écrans tactiles. Les architectes y ont joué les scénographes d’un espace virtuel, orchestrant, dans le mobilier simple, les objets se référant à ceux utilisés dans les laboratoires et le stockage. Les vitrines verticales sont utilisées avec parcimonie et abritent de nombreuses pièces qui sont expliquées sur les écrans tactiles et peuvent être consultées en détail. Ce mode de gestion de la collection constitue une partie importante du projet, étant donné que l’espace accessible au public est limité à la sacristie à côté de la nef de la chapelle qui contient déjà le nouveau volume. Grâce à une interface simple et efficace, le visiteur peut facilement et avec plaisir découvrir toute la collection – une priorité pour les architectes qui ont su persuader le bon programmeur de créer leur scénographie virtuelle. 



STIGMATES 

Contrairement à cet espace d’exposition quasi dématérialisé, le nouveau volume inséré dans le bâtiment existant en impose par sa présence matérielle. Rappelant l’élévation intérieure créée par Döllgast avec l’escalier de l’Ancienne Pinacothèque, le volume résulte en une façade dominante avec un motif rhomboïdal créé par des éléments structurels en forme de V peints en blanc et qui font écho aux pilastres de la nef. L’ensemble de la construction s’incline vers le plafond de la chapelle et brille de sa propre personnalité, faisant obstinément face aux vieilles pierres de la chapelle, comme s’il en était le petit-fils. Mais cette présence architecturale n’est perceptible que si l’observateur regarde vers le haut, car la ligne de faille limite la distance permettant d’embrasser la façade du regard. Le volume rigide – un bâtiment en lui-même – semble bloqué dans l’ancienne chapelle, et crée un contraste volontaire avec son enveloppe. Les lieux illustrent cette interprétation : les éléments ajoutés sont les témoins du présent, le passé ne peut être ignoré, mais ne peut plus être modifié. À cet égard, les architectes ont adopté une attitude très rationnelle face au projet, en faisant du programme et de son accessibilité les principales questions. Au lieu de redonner son lustre d’antan à la chapelle et d’y placer un élément sans grande inspiration, les fonctions envahissent littéralement l’espace intérieur préexistant avec ce nouveau volume. Celui-ci intègre le mur de la chapelle uniquement sur la face ouest et associe ainsi parfaitement son visage buriné au nouvel intérieur. On assiste à un dialogue très direct entre l’ancien et le nouveau, entre les finitions et l’infrastructure, comme le démontre l’escalier en colimaçon à l’arrière, sur le quatrième niveau, où la structure de bois grossière du toit de la chapelle est totalement exposée. Dans le même temps, cet escalier s’élève dans le nouveau volume, de la même manière que l’escalier du clocher bordant leur mur mitoyen, clairement comparable à une coupe longitudinale. Alors que l’ancien bâtiment reste décelable sur les surfaces de l’ensemble de sa structure, avec les stigmates du temps, l’intérieur de la chapelle est devenu un volume d’organisation efficace. En dépit de ces confrontations, voire de ces conflits, tant sur le plan des matières que de l’attitude, la perception générale de tous les espaces est remarquablement claire. Les gestes posés par les architectes dans le cadre de ce projet permettent d’aller à la rencontre de l’histoire sans perdre de vue le présent, ou inversement, et en résulte une démarche sui generis rafraîchissante.  



MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE MONS

MAÎTRE D’OEUVRE : L’ESCAUT ET ATELIER GIGOGNE

ÉTUDE DE STABILITÉ : JZH & PARTS

PROGRAMME : RÉHABILITATION DE L’ANCIENNE CHAPELLE DU COUVENT DES URSULINES EN
ARTOTHÈQUE

SURFACE : 2 200 M2

COÛT : 7,2 MILLIONS D’EUROS
LIVRAISON : AVRIL 2015

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Asli Çiçek logo
11 décembre 2015
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Les Critiques

Extension d’une maison à Waterloo, Belgique


L’histoire raconte qu’à l’issue d’un projet, le client se fâche systématiquement avec son architecte. Cette extension figure parmi les exceptions qui confirment la règle. Le contexte est celui d’une aventure au long cours, empreinte d’une fidélité plutôt rare en la matière. Entamée il y a une quinzaine d’années, la collaboration entre Louis Paillard et son maître d’ouvrage s’est nouée autour du Nouveau Casino, créé en 2001 à Paris par cet entrepreneur au nez fin. Alors que Louis Paillard fait encore partie de Périphériques, qu’il quittera en 2003, ils réalisent ensemble cette salle de concert située dans le quartier Oberkampf. Suivront d’autres lieux de la vie nocturne parisienne et autant d’expériences venues solidifier cette relation entre l’architecte et son client qui se connaissent donc très bien. Ce pourrait être un frein, c’est au contraire leur moteur. Ils savent travailler ensemble mais partagent aussi leurs accointances artistiques respectives, s’échangent les derniers livres lus – La Septième Fonction du langage de Laurent Binet le jour de notre visite. Leur dernière collaboration en date se trouve en Belgique, à Waterloo, où vit le client qui s’est à nouveau tourné vers Louis Paillard afin de lui confier la réalisation d’un programme atypique, de ceux qu’affectionne particulièrement cet architecte qui a construit en 2009 pour son propre compte une maison coiffée d’un gymnase pour pratiquer le trapèze. Car l’extension a ici pour objectif non pas de créer de simples mètres carrés supplémentaires, mais d’accueillir des œuvres d’art et l’univers singulier du maître d’ouvrage qui habite en couple dans cette bâtisse deux fois centenaire. Pour autant, une maison pour des collectionneurs n’est pas un musée. Il s’agit bel et bien de concevoir un lieu de vie au milieu des œuvres, sans céder à la tentation scénographique d’une remarquable collection incluant entre autres des dessins de Yona Friedman et des photographies de Michel Houellebecq. Situé dans un quartier résidentiel, l’édifice existant est installé en contrebas d’un jardin aussi invisible qu’impressionnant de beauté, témoignant de l’attention que lui portent les propriétaires, également passionnés de jardinage. La topographie est pour le moins surprenante. Depuis la rue, rien ne laisse deviner la présence de ces 4000 m2 aménagés avec soin, auxquels on accède par un escalier étroit et raide. Mais Louis Paillard connaît déjà les lieux : une dizaine d’années plus tôt, il avait entièrement réaménagé cette longère mariant briques blanches et tuiles, alors peu fonctionnelle et vieillotte, mais dotée d’un certain charme, qu’une réhabilitation mesurée avait su valoriser. 



APPROCHE LOW-TECH 

Le nouveau volume est accolé à la maison existante, à laquelle il est raccordé par le R+1. Le rez-de-chaussée est contenu dans un socle en béton encastré dans la colline, où se trouvent un garage et une réserve pour stocker les œuvres dans de bonnes conditions. Au-dessus et en léger porte-à-faux pour retrouver l’alignement sur rue, la partie supérieure comprend la grande pièce dotée d’un étage partiel en mezzanine. La topographie dicte la volumétrie singulière de l’extension qui, issue d’une forme archétypale, se déforme en trois dimensions, s’élève jusqu’en haut du talus pour aller chercher l’accès direct au jardin. Sur la rue au sud, la façade demeure fermée afin de protéger les œuvres. La lumière naturelle est dispensée à la fois zénithalement et au nord par de grandes baies ouvertes sur le jardin désormais desservi par une passerelle métallique. Le bois est le matériau privilégié du projet, au service de l’approche low-tech ici menée par l’architecte. Le volume supérieur est en ossature de mélèze. Des panneaux de contreventement en bois sont vissés sur les faces intérieures et extérieures de cette charpente tandis que l’isolation est réalisée par soufflage. Pour éviter la présence d’entraits, deux grands portiques en acier viennent renforcer la structure. Une vêture en lames verticales de douglas enveloppe l’ensemble, excepté la couverture traitée par un bardage métallique ondulé noir. L’échelle modeste de l’opération – un peu moins de 100 m2 – a permis à Louis Paillard de pousser assez loin la notion de « surmesure », dessinant jusqu’aux meubles. Le lot menuiserie intérieure a ainsi fait l’objet d’une attention toute particulière. L’espace est régi par les différences de niveaux (estrade, mezzanine) et les aménagements sont impeccablement menuisés, tels l’escalier, les grandes bibliothèques qui intègrent çà et là des œuvres spécifiques, les tiroirs logés dans les séparatifs, les garde-corps de la mezzanine qui enclosent vitrines et rangements ou ceux, épais, de l’estrade qui se font présentoirs. Une façon de hiérarchiser un volume dépourvu de tout cloisonnement pour faire la part belle aux œuvres, tout en offrant la fonctionnalité nécessaire sans encombrer visuellement l’espace.  



Maîtrise d’ouvrage : privée

Maîtrise d’œuvre : Louis Paillard

Entreprise charpente, couverture, menuiseries extérieures et vêture bois : bois émois

Maçonnerie (socle) : Maisium

Menuiserie intérieure, meubles, escalier, salle de bains et parquet : Raymond Boyer

Habillages intérieurs et peinture : Cobalt-Indigo

Electricité et chauffage : Parteno

Shab : 90 m²

Coût : 300 000 euros HT

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5 novembre 2015
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Les Critiques

Transformation de 530 logements, cité du Grand-Parc à Bordeaux

Maîtres d'ouvrages : Aquitanis, office public d’HLM de la communauté urbaine de Bordeaux 

Maîtres d'oeuvres : Anne Lacaton & Jean-Philippe Vassal, Fréderic Druot, Christophe Hutin, avec Marion Cadran, Vincent Puyoo, Julien Callot, Marion Pautrot

Entreprises : Batscop, Laurent Chapus, Mathieu Cenedese 

Surface SHON : 44210 m2 existant + 23500 m2 extensions 

Coût : 27,2 millions d’euros HT (transformation), 1,2 million d’euros HT (nouveaux logements) 

Date de livraison : 2016

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2 novembre 2015
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Zurich : le quartier Hunziker

Propriétaires de quelque 50000 logements, environ 30 % du parc locatif de la ville, les coopératives de logements (Baugenossenschaften) sont un acteur incontournable du secteur du logement à Zurich. Hier encore endormies sur un patrimoine foncier sousdensifié, elles sont redevenues hyperactives. Sous l’impulsion de quelques citoyens engagés et avec le soutien de la municipalité en faveur de grands logements pour placer des familles, au cours de la dernière décennie non seulement elles ont multiplié les opérations mais nombre de celles-ci sont remarquables au plan architectural (voir le dossier « Zurich : plus que du logement », d’a n° 229, septembre 2014). Mais l’achèvement, en juillet de cette année, de l’opération Hunziker Areal – plus de 450 logements à la limite nord de la ville – marque, plus qu’un changement d’échelle, une nouvelle ambition des coopératives. Ici, sur cette friche industrielle, ce n’est pas un grand ensemble, mais un quartier, dense et diversifié, qu’elles ont créé. L’impulsion est venue en 2007 à l’occasion du centenaire de la création des premières coopératives à Zurich. Pour le président de l’association des coopératives zurichoises, ce centenaire devait être l’occasion de marquer, par une opération exceptionnelle, la capacité retrouvée des coopératives d’être à nouveau un acteur de la transformation urbaine et sociale de la ville. L’affaire aura été menée avec détermination. Dès décembre 2007, 35 coopératives, rejointes en cours de route par quelques autres, s’associaient et fondaient la coopérative Mehr als Wohnen, en quelque sorte une super coopérative. Son objet : réaliser un ensemble modèle (Mustersiedlung), une sorte de quartier du futur. Alors que la négociation avec la ville pour le terrain patine (la municipalité finira par le louer avec un bail de soixante ans renouvelable) un concours d’idées est lancé sur le thème « Comment vivrons-nous demain ? » Ses résultats, diffusés à grand renfort de manifestation festive, viendront s’ajouter aux multiples réunions et débats associant dirigeants des coopératives, coopérateurs, experts, simples citoyens. La concertation n’est pas un vain mot pour les coopératives. Toute cette activité finira par être traduite dans un volumineux cahier des charges qui servira de base au lancement d’un nouveau concours international, cette fois pour choisir l’architecte du master plan. 



UN QUARTIER, PAS UN GRAND ENSEMBLE 

Deux très jeunes agences de Zurich presque inconnues, et qui s’étaient associées pour le concours, Futurafrosch et Duplex, arrivèrent en tête devant des bureaux chevronnés : Müller-Sigrist, Miroslav Sik, Pool Architekten. Leur proposition s’articulait autour d’un slogan qui ne pouvait pas ne pas rencontrer l’adhésion des coopérateurs : « un quartier, pas un grand ensemble » (ein Quartier, keine Siedlung). Ils répartissaient le programme dans des bâtiments épais (de 20 à 30 mètres de côté), prenant comme référence les palazzine des rationalistes italiens Mario Ridolfi ou Luigi Moretti. L’implantation précise de ces trapèzes irréguliers permettait de définir un jeu de places et de passages plus ou moins larges (jusqu’à seulement 9 mètres, de façon à rappeler les « gasse », ces rues étroites zurichoises). Deux axes principaux assuraient la liaison du nouveau quartier avec la voie urbaine. Comme prévu dans le règlement du concours, la réalisation des logements fut répartie entre les cinq bureaux : deux pour chaque bureau auteur du masterplan, trois pour chacun des trois autres architectes. Pendant six mois, une phase de dialogue entre masterplanners, architectes et client a permis d’harmoniser les propositions individuelles et de fixer le schéma urbain définitif. Les architectes avaient établi des règles du jeu simples : la position de chaque bâtiment pouvait être avancée ou reculée de 1 mètre ; leur enveloppe devait être réduite de 10 % par des découpes libres dans le volume ; les commerces, activités et services devaient être placés dans des rez-de-chaussée hauts (4,50 mètres) ; les deux entrées de chaque immeuble devaient être localisées sur les rues et jamais sur les places. Afin d’assurer la cohérence économique et technique, experts et économistes participèrent à cette phase, qui s’est terminée à l’été 2009. Les architectes reprenaient alors leur autonomie et achevaient de mettre au point techniquement chaque bâtiment. L’ensemble allait bientôt passer dans les mains, et sous les fourches caudines, d’une entreprise générale qui allait entreprendre la construction simultanée des 13 bâtiments. Et, pour des questions d’économie et de tenu des délais, imposer quelques solutions uniques, en particulier pour les parties collectives des bâtiments (revêtement de sol, garde-corps, luminaire). Mais sans grande conséquence sur la qualité générale de l’ensemble qui témoigne de la solidité de la construction suisse. 



MICROCOSME URBAIN 

Situé dans la zone de Leutschenbach, non loin de l’aéroport de Kloten, l’ensemble Hunziker Areal est au voisinage immédiat de la sculpturale école de verre de Christian Kerez. Occupant la limite sud-est du site, cette icône de l’architecture contemporaine est comme un contrepoint au registre plus traditionnel des 13 bâtiments qui se serrent les uns contre les autres à l’autre extrémité. Une configuration qui ellemême contraste avec les longs immeubles voisins qui, bien que récents, suivent le modèle des grands ensembles modernistes. Tel était bien l’objectif affiché par les initiateurs du projet : rompre avec ce modèle et, à l’inverse, constituer un microcosme urbain. C’est-à-dire un lieu où l’on retrouve les ambiances – densité et proximité des constructions – mais aussi la variété et les qualités des relations humaines d’un quartier. Et pour l’atteindre, les dirigeants de la coopérative Mehr als Wohnen n’ont pas ménagé leurs efforts et ont activé tous les leviers possibles. D’abord, celui de la mixité programmatique. À Hunziker Areal, il y a deux restaurants, une résidence hôtelière, un café, des commerces, plusieurs ateliers et bureaux, un club musical, une galerie d’exposition… un jardin d’enfants, une crèche. Au total 7000 m2 d’activités et de services divers viennent compléter les 40000 m2 de logements. Un vrai pari pour les coopératives, peu habituées à sortir de l’activité résidentielle. Ensuite, ils se sont efforcés d’élargir la diversité sociale. Si la majorité des logements sont de grands appartements (quatre et cinq pièces) destinés à des familles (sur les 1400 habitants, il y a 300 enfants), la gamme des typologies couvre le champ de la vie, depuis les étudiants, en passant par les jeunes couples et jusqu’aux personnes seules ou âgées ; 20 % des logements sont attribués à des familles aidées, réparties dans divers bâtiments afin d’éviter les ghettos. La communauté accueille également un groupe de handicapés et des orphelins. 



PROFUSION ET DENSITÉ 

Enfin, c’est bien évidemment dans la conception même du quartier, qui s’accompagne ici d’une typologie particulière des bâtiments, que se joue la rupture avec la conception des ensembles traditionnels. C’est bien la massivité et la proximité des palazzine qui donnent son caractère essentiel au quartier : celui d’un ensemble dense. Les places, les décalages des bâtiments, les encoches dans les volumes ouvrent des perspectives et apportent un peu de pittoresque. Places et passages étant généreusement plantés, la profusion paysagère accompagne et absorbe la densité urbaine. Contrairement au souhait de certains, la concertation ne s’est pas poursuivie sur le traitement des façades. Une certaine diversité d’expressions architecturales, qui reste cependant mesurée, marque le quartier. La grande majorité des constructions sont d’une facture traditionnelle. Quelques exceptions cependant : l’exploration, par Pool Architekten, des possibilités architectoniques du béton isolant massif (Haus G) et de la construction en bois (Haus J) ; la façade végétalisée de la Haus E de Müller- Sigrist. Tout autant que leur implantation, c’est la forte épaisseur des palazzine qui donne son caractère au quartier. Cette volumétrie a ses avantages. Elle favorise, par la multiplication des logements et la générosité des circulations, la vie collective à l’intérieur de chaque bâtiment. Les larges cages d’escalier sont de véritables espaces collectifs baignant dans la lumière naturelle généreusement déversée par des verrières zénithales. Par la réduction de la surface de l’enveloppe, la typologie de la palazzina est un facteur d’économie (coût de construction, énergie). Mais elle a ses inconvénients, le moindre n’étant pas la difficulté d’éclairement naturel de logements très profonds. Une difficulté que les architectes ont généralement maîtrisée en multipliant les appartements d’angle. Mais quelques-uns ont su aussi explorer les possibilités spatiales que peuvent offrir les longs appartements traversants. Car si les programmes étaient lourds et précis, chaque bureau restait libre de ses choix. Aussi, derrière des volumétries extérieures souvent très voisines se cache une grande diversité des plans.



HAUS A, DUPLEX ARCHITEKTEN 

Dans la Haus A, Duplex Architekten reprend la solution proposée avec Futurafrosch pour le concours : les appartements sont des clusters de petits logements dans lesquels s’organise la cohabitation vie privée-vie collective. On ne peut qu’être frappé par la similitude du plan d’étage avec le master plan : il apparaît comme le quartier en réduction. Chaque étage comprend deux appartements, (400 et 320 m2), chacun comprenant cinq ou quatre petits logements (une ou deux pièces avec salle de bains et coin cuisine) pouvant accueillir des personnes seules ou des couples. Le reste de l’appartement est un espace collectif avec grande cuisine et coin salon à la disposition de tous. Chaque logement dispose d’un balcon, l’espace commun se prolongeant vers l’extérieur par une large loggia. Il communique également par une haute fenêtre avec la cage d’escalier, considérée comme une rue verticale et dont l’animation peut être ainsi perçue par les habitants des appartements. Avec quelque 100 locataires et la présence, sur chaque palier, des services collectifs (laverie, petit atelier), l’animation est continue. Le rez-de-chaussée accueille un groupe de jeunes handicapés mentaux, renforçant la diversité sociale. Avec ses fenêtres verticales à la française, l’enduit clair des façades de la Haus A cherche à dialoguer avec les immeubles voisins de Miroslav Šik. 



HAUS G, POOL ARCHITEKTEN 

Située au centre du quartier, en relation avec les trois places, la Haus G apparaît comme un monolithe, un cube en béton de sept niveaux et de 30 mètres de côté. Par sa massivité, il est comme un stabilisateur, une sorte de monument sur la place principale. Les architectes, Pool Architekten, sont parvenus à donner ce caractère massif en associant le béton isolant (Misapor, épaisseur 49 et 80 cm) pour l’enveloppe et du béton armé pour les murs intérieurs. Une continuité de matière a ainsi pu être obtenue entre l’intérieur et l’extérieur. Les architectes ont réglé la question de l’éclairement en plaçant entrée et salles de bains en fond d’appartement, les chambres près des angles et les séjours au centre. Par de profondes entailles pratiquées dans le volume, une partie des séjours se développe sur deux niveaux. Initialement, ces hauts espaces devaient être extérieurs. Pour des raisons d’isolation, ils ont été fermés par des fenêtres dont les menuiseries sont directement intégrées dans les murs, ce qui renforce l’apparence d’un monolithe. Une cage d’escalier impressionnante accueille les locataires. Le sous-sol étant occupé par le parking pour l’ensemble du quartier, chaque étage dispose d’un local à vélos et poussettes desservi directement par un ascenseur particulier. Au dernier, un sauna est accessible à tous les résidents du quartier.



HAUS C, MIROSLAV ŠIK 

Avec ses fenêtres verticales à la française, sagement alignées les unes au-dessus des autres, le fin barreaudage métallique de ses garde-corps de balcon et loggias, la délicate modénature de ses façades en enduit, Miroslav Šik a cherché à donner à la Haus C un caractère très urbain, presque zurichois. Sur un socle de ton clair, s’élèvent des façades bleu pâle qui répondent à la teinte plus soutenue de l’immeuble voisin de Müller-Sigrist. À la différence des autres bâtiments où dominent les grands, voire très grands appartements, ce bâtiment comprend 34 appartements de deux pièces et demie et de trois pièces et demie plutôt destinés à des couples. L’épaisseur du bâtiment permet de disposer sept appartements par étage, distribués sur un palier en forme de double T. Pour ces appartements de plan compact, Miroslav Šik reprend l’organisation traditionnelle des beaux appartements bourgeois de Prague ou de Vienne. L’extrémité du palier est traitée comme une antichambre. De l’entrée, une diagonale conduit à la loggia en traversant le séjour. Cette loggia est conçue comme une extension du séjour : l’intimité peut être obtenue en tirant un simple rideau suspendu à un rail au plafond.



HAUS D, MÜLLER ET SIGRIST 

De l’extérieur, la Haus D, des architectes Müller et Sigrist, est une énigme. Sur les angles, on dirait un immeuble de cinq niveaux ; en façade, il semble y en avoir sept. Tel est bien le nombre exact. Mais si l’apparence du bâtiment est trompeuse, c’est que l’architecte, pour apporter suffisamment de lumière naturelle dans les grands appartements, a donné aux séjours et loggias une hauteur d’un étage et demi, les chambres conservant une hauteur normale. Pour compenser cette différence de hauteur, utilisant le principe du split-level, l’architecte a intégré de petits appartements de hauteur normale. À l’intérieur du bloc, les appartements se développent en spirale d’étage en étage, de petits appartements classiques, s’intercalant entre les grands appartements. Deux cages d’escaliers desservent l’immeuble, les ascenseurs pouvant desservir les demi-niveaux.



HAUS F, FUTURAFROSCH 

La Haus F, livrée par Futurafrosch, a deux visages. Le long de la Hagenholzstrasse, la voie qui borde le quartier, elle présente une façade plate, sans autre élément que la répétition de fenêtres. Vers le quartier, c’est l’opposé : de longues terrasses sont projetées vers le sud. Soudain, les appartements semblent suspendus au-dessus du quartier. Même opposition au niveau du rez-de-chaussée : sur rue, un salon de coiffure ; sur l’intérieur, la salle commune du quartier. Les terrasses constituent le vrai luxe de ces logements, qui sont les plus économiques de l’ensemble de l’opération. Des appartements traversants : sur la rue, les chambres, devant un grand espace libre avec un bloc sanitaire au milieu. La position décalée des terrasses, qui libère une double hauteur sous chacune, autorise les conversations d’un balcon à l’autre. Mettant les appartements à l’ombre en été, ces projections laissent le soleil d’hiver pénétrer dans le séjour. 

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