Propriétaires
de quelque 50000 logements, environ 30 % du parc locatif de la ville, les coopératives
de logements (Baugenossenschaften) sont un acteur incontournable du secteur
du logement à Zurich. Hier encore endormies sur un patrimoine foncier
sousdensifié, elles sont redevenues hyperactives. Sous l’impulsion de
quelques citoyens engagés et avec le soutien de la municipalité en
faveur de grands logements pour placer des familles, au cours de la
dernière décennie non seulement elles ont multiplié les opérations
mais nombre de celles-ci sont remarquables au plan architectural (voir le dossier
« Zurich : plus que du logement », d’a n° 229, septembre 2014). Mais
l’achèvement, en juillet de cette année, de l’opération Hunziker Areal –
plus de 450 logements à la limite nord de la ville – marque, plus
qu’un changement d’échelle, une nouvelle ambition des coopératives. Ici,
sur cette friche industrielle, ce n’est pas un grand ensemble, mais un
quartier, dense et diversifié, qu’elles ont créé. L’impulsion est
venue en 2007 à l’occasion du centenaire de la création des premières coopératives
à Zurich. Pour le président de l’association des coopératives zurichoises, ce
centenaire devait être l’occasion de marquer, par une opération
exceptionnelle, la capacité retrouvée des coopératives d’être à nouveau
un acteur de la transformation urbaine et sociale de la ville. L’affaire
aura été menée avec détermination. Dès décembre 2007, 35
coopératives, rejointes en cours de route par quelques autres,
s’associaient et fondaient la coopérative Mehr als Wohnen, en quelque
sorte une super coopérative. Son objet : réaliser un ensemble modèle
(Mustersiedlung), une sorte de quartier du futur. Alors que la négociation
avec la ville pour le terrain patine (la municipalité finira par le louer avec
un bail de soixante ans renouvelable) un concours d’idées est lancé sur le
thème « Comment vivrons-nous demain ? » Ses résultats, diffusés à
grand renfort de manifestation festive, viendront s’ajouter aux multiples
réunions et débats associant dirigeants des coopératives, coopérateurs, experts,
simples citoyens. La concertation n’est pas un vain mot pour les
coopératives. Toute cette activité finira par être traduite dans un
volumineux cahier des charges qui servira de base au lancement d’un
nouveau concours international, cette fois pour choisir l’architecte
du master plan.
UN
QUARTIER, PAS UN GRAND ENSEMBLE
Deux très
jeunes agences de Zurich presque inconnues, et qui s’étaient associées
pour le concours, Futurafrosch et Duplex, arrivèrent en tête devant
des bureaux chevronnés : Müller-Sigrist, Miroslav Sik, Pool
Architekten. Leur proposition s’articulait autour d’un slogan qui ne
pouvait pas ne pas rencontrer l’adhésion des coopérateurs : « un
quartier, pas un grand ensemble » (ein Quartier, keine Siedlung). Ils
répartissaient le programme dans des bâtiments épais (de 20 à 30 mètres de
côté), prenant comme référence les palazzine des rationalistes
italiens Mario Ridolfi ou Luigi Moretti. L’implantation précise de ces
trapèzes irréguliers permettait de définir un jeu de places et de
passages plus ou moins larges (jusqu’à seulement 9 mètres, de façon à
rappeler les « gasse », ces rues étroites zurichoises). Deux axes
principaux assuraient la liaison du nouveau quartier avec la voie
urbaine. Comme prévu dans le règlement du concours, la réalisation
des logements fut répartie entre les cinq bureaux : deux pour chaque
bureau auteur du masterplan, trois pour chacun des trois autres architectes. Pendant
six mois, une phase de dialogue entre masterplanners, architectes et
client a permis d’harmoniser les propositions individuelles et de
fixer le schéma urbain définitif. Les architectes avaient établi des
règles du jeu simples : la position de chaque bâtiment pouvait être
avancée ou reculée de 1 mètre ; leur enveloppe devait être réduite de
10 % par des découpes libres dans le volume ; les commerces, activités et
services devaient être placés dans des rez-de-chaussée hauts (4,50
mètres) ; les deux entrées de chaque immeuble devaient être localisées sur
les rues et jamais sur les places. Afin d’assurer la cohérence économique
et technique, experts et économistes participèrent à cette phase, qui
s’est terminée à l’été 2009. Les architectes reprenaient alors leur autonomie
et achevaient de mettre au point techniquement chaque bâtiment. L’ensemble
allait bientôt passer dans les mains, et sous les fourches caudines, d’une entreprise
générale qui allait entreprendre la construction simultanée des 13
bâtiments. Et, pour des questions d’économie et de tenu des délais,
imposer quelques solutions uniques, en particulier pour les parties
collectives des bâtiments (revêtement de sol, garde-corps, luminaire).
Mais sans grande conséquence sur la qualité générale de l’ensemble
qui témoigne de la solidité de la construction suisse.
MICROCOSME
URBAIN
Situé dans
la zone de Leutschenbach, non loin de l’aéroport de Kloten, l’ensemble Hunziker
Areal est au voisinage immédiat de la sculpturale école de verre de
Christian Kerez. Occupant la limite sud-est du site, cette icône de
l’architecture contemporaine est comme un contrepoint au registre plus
traditionnel des 13 bâtiments qui se serrent les uns contre les autres à
l’autre extrémité. Une configuration qui ellemême contraste avec les
longs immeubles voisins qui, bien que récents, suivent le modèle des
grands ensembles modernistes. Tel était bien l’objectif affiché par les
initiateurs du projet : rompre avec ce modèle et, à l’inverse,
constituer un microcosme urbain. C’est-à-dire un lieu où l’on retrouve les
ambiances – densité et proximité des constructions – mais aussi la variété
et les qualités des relations humaines d’un quartier. Et pour
l’atteindre, les dirigeants de la coopérative Mehr als Wohnen n’ont pas
ménagé leurs efforts et ont activé tous les leviers possibles. D’abord,
celui de la mixité programmatique. À Hunziker Areal, il y a deux
restaurants, une résidence hôtelière, un café, des commerces,
plusieurs ateliers et bureaux, un club musical, une galerie d’exposition…
un jardin d’enfants, une crèche. Au total 7000 m2 d’activités et de
services divers viennent compléter les 40000 m2 de logements. Un vrai
pari pour les coopératives, peu habituées à sortir de l’activité
résidentielle. Ensuite, ils se sont efforcés d’élargir la diversité
sociale. Si la majorité des logements sont de grands appartements (quatre et
cinq pièces) destinés à des familles (sur les 1400 habitants, il y a 300
enfants), la gamme des typologies couvre le champ de la vie, depuis
les étudiants, en passant par les jeunes couples et jusqu’aux personnes seules
ou âgées ; 20 % des logements sont attribués à des familles aidées,
réparties dans divers bâtiments afin d’éviter les ghettos. La
communauté accueille également un groupe de handicapés et des orphelins.
PROFUSION
ET DENSITÉ
Enfin,
c’est bien évidemment dans la conception même du quartier, qui
s’accompagne ici d’une typologie particulière des bâtiments, que se
joue la rupture avec la conception des ensembles traditionnels. C’est
bien la massivité et la proximité des palazzine qui donnent son caractère
essentiel au quartier : celui d’un ensemble dense. Les places, les
décalages des bâtiments, les encoches dans les volumes ouvrent des perspectives
et apportent un peu de pittoresque. Places et passages étant généreusement plantés,
la profusion paysagère accompagne et absorbe la densité urbaine. Contrairement
au souhait de certains, la concertation ne s’est pas poursuivie sur le traitement
des façades. Une certaine diversité d’expressions architecturales, qui
reste cependant mesurée, marque le quartier. La grande majorité des
constructions sont d’une facture traditionnelle. Quelques exceptions
cependant : l’exploration, par Pool Architekten, des possibilités
architectoniques du béton isolant massif (Haus G) et de la
construction en bois (Haus J) ; la façade végétalisée de la Haus E de
Müller- Sigrist. Tout autant que leur implantation, c’est la forte
épaisseur des palazzine qui donne son caractère au quartier. Cette
volumétrie a ses avantages. Elle favorise, par la multiplication des
logements et la générosité des circulations, la vie collective à l’intérieur
de chaque bâtiment. Les larges cages d’escalier sont de véritables espaces collectifs
baignant dans la lumière naturelle généreusement déversée par des
verrières zénithales. Par la réduction de la surface de l’enveloppe,
la typologie de la palazzina est un facteur d’économie (coût de
construction, énergie). Mais elle a ses inconvénients, le moindre n’étant
pas la difficulté d’éclairement naturel de logements très profonds.
Une difficulté que les architectes ont généralement maîtrisée en
multipliant les appartements d’angle. Mais quelques-uns ont su aussi
explorer les possibilités spatiales que peuvent offrir les longs
appartements traversants. Car si les programmes étaient lourds et précis, chaque
bureau restait libre de ses choix. Aussi, derrière des volumétries
extérieures souvent très voisines se cache une grande diversité des
plans.
HAUS A,
DUPLEX ARCHITEKTEN
Dans la
Haus A, Duplex Architekten reprend la solution proposée avec Futurafrosch pour le
concours : les appartements sont des clusters de petits logements dans lesquels
s’organise la cohabitation vie privée-vie collective. On ne peut qu’être
frappé par la similitude du plan d’étage avec le master plan : il apparaît
comme le quartier en réduction. Chaque étage comprend deux appartements,
(400 et 320 m2), chacun comprenant cinq ou quatre petits logements (une ou
deux pièces avec salle de bains et coin cuisine) pouvant accueillir des
personnes seules ou des couples. Le reste de l’appartement est un espace
collectif avec grande cuisine et coin salon à la disposition de tous.
Chaque logement dispose d’un balcon, l’espace commun se prolongeant vers
l’extérieur par une large loggia. Il communique également par une haute
fenêtre avec la cage d’escalier, considérée comme une rue verticale et
dont l’animation peut être ainsi perçue par les habitants des appartements. Avec quelque
100 locataires et la présence, sur chaque palier, des services collectifs
(laverie, petit atelier), l’animation est continue. Le rez-de-chaussée
accueille un groupe de jeunes handicapés mentaux, renforçant la diversité
sociale. Avec ses fenêtres verticales à la française, l’enduit clair des
façades de la Haus A cherche à dialoguer avec les immeubles voisins de Miroslav
Šik.
HAUS G,
POOL ARCHITEKTEN
Située au
centre du quartier, en relation avec les trois places, la Haus G apparaît comme un
monolithe, un cube en béton de sept niveaux et de 30 mètres de côté. Par sa
massivité, il est comme un stabilisateur, une sorte de monument sur la
place principale. Les architectes, Pool Architekten, sont parvenus à
donner ce caractère massif en associant le béton isolant (Misapor,
épaisseur 49 et 80 cm) pour l’enveloppe et du béton armé pour les murs intérieurs.
Une continuité de matière a ainsi pu être obtenue entre l’intérieur et
l’extérieur. Les architectes ont réglé la question de l’éclairement en plaçant
entrée et salles de bains en fond d’appartement, les chambres près des
angles et les séjours au centre. Par de profondes entailles pratiquées
dans le volume, une partie des séjours se développe sur deux niveaux. Initialement,
ces hauts espaces devaient être extérieurs. Pour des raisons d’isolation, ils
ont été fermés par des fenêtres dont les menuiseries sont directement
intégrées dans les murs, ce qui renforce l’apparence d’un monolithe. Une
cage d’escalier impressionnante accueille les locataires. Le sous-sol
étant occupé par le parking pour l’ensemble du quartier, chaque étage
dispose d’un local à vélos et poussettes desservi directement par un ascenseur
particulier. Au dernier, un sauna est accessible à tous les résidents du
quartier.
HAUS C,
MIROSLAV ŠIK
Avec ses
fenêtres verticales à la française, sagement alignées les unes au-dessus des
autres, le fin barreaudage métallique de ses garde-corps de balcon et loggias, la
délicate modénature de ses façades en enduit, Miroslav Šik a cherché à donner
à la Haus C un caractère très urbain, presque zurichois. Sur un socle de
ton clair, s’élèvent des façades bleu pâle qui répondent à la teinte plus
soutenue de l’immeuble voisin de Müller-Sigrist. À la différence des
autres bâtiments où dominent les grands, voire très grands appartements,
ce bâtiment comprend 34 appartements de deux pièces et demie et de trois
pièces et demie plutôt destinés à des couples. L’épaisseur du bâtiment permet
de disposer sept appartements par étage, distribués sur un palier en forme
de double T. Pour ces appartements de plan compact, Miroslav Šik reprend
l’organisation traditionnelle des beaux appartements bourgeois de Prague
ou de Vienne. L’extrémité du palier est traitée comme une antichambre. De
l’entrée, une diagonale conduit à la loggia en traversant le séjour. Cette
loggia est conçue comme une extension du séjour : l’intimité peut être
obtenue en tirant un simple rideau suspendu à un rail au plafond.
HAUS D,
MÜLLER ET SIGRIST
De
l’extérieur, la Haus D, des architectes Müller et Sigrist, est une énigme. Sur les
angles, on dirait un immeuble de cinq niveaux ; en façade, il semble y en avoir
sept. Tel est bien le nombre exact. Mais si l’apparence du bâtiment est trompeuse,
c’est que l’architecte, pour apporter suffisamment de lumière naturelle dans
les grands appartements, a donné aux séjours et loggias une hauteur d’un
étage et demi, les chambres conservant une hauteur normale. Pour compenser cette
différence de hauteur, utilisant le principe du split-level, l’architecte a
intégré de petits appartements de hauteur normale. À l’intérieur du bloc,
les appartements se développent en spirale d’étage en étage, de petits appartements
classiques, s’intercalant entre les grands appartements. Deux cages d’escaliers
desservent l’immeuble, les ascenseurs pouvant desservir les demi-niveaux.
HAUS F,
FUTURAFROSCH
La Haus F,
livrée par Futurafrosch, a deux visages. Le long de la Hagenholzstrasse,
la voie qui borde le quartier, elle présente une façade plate, sans autre
élément que la répétition de fenêtres. Vers le quartier, c’est l’opposé :
de longues terrasses sont projetées vers le sud. Soudain, les appartements semblent
suspendus au-dessus du quartier. Même opposition au niveau du
rez-de-chaussée : sur rue, un salon de coiffure ; sur l’intérieur, la
salle commune du quartier. Les terrasses constituent le vrai luxe de ces
logements, qui sont les plus économiques de l’ensemble de l’opération. Des
appartements traversants : sur la rue, les chambres, devant un grand espace libre
avec un bloc sanitaire au milieu. La position décalée des terrasses, qui libère
une double hauteur sous chacune, autorise les conversations d’un balcon à
l’autre. Mettant les appartements à l’ombre en été, ces projections laissent le
soleil d’hiver pénétrer dans le séjour.
Densité, mixité, diversité. À la limite nord de Zurich, 35 coopératives de logements se sont groupées pour réaliser un véritable quartier de 450 logements. Conçus par cinq architectes, les treize épais bâtiments forment un microcosme urbain. Il y a un an nous vous présentions ce projet pour lequel deux jeunes agences ici associées – Duplex Architekten et Futurafrosch – avaient été choisies sur concours devant la fine fleur des architectes helvétiques. L’idée était de faire un quartier de ville et non un grand ensemble. Les deux agences dessinent le plan-masse mais ils partagent avec les trois autres équipes lauréates la construction des treize bâtiments. La grande épaisseur des blocs poussant chacun à inventer des formes particulières de distribution.






