Deux entretiens individuels en visio avec les commissaires de l’exposition 4°C entre toi et moi : l’un avec Philippe Rahm depuis un lieu indéterminé en Europe ; l’autre, avec Sana Frini depuis Mexico… Des localisations moins séparées par des milliers de kilomètres que par quelques degrés Celsius, une nouvelle manière d’aborder le monde que ces deux architectes vont nous faire découvrir à l’ENSA Versailles à partir du 6 mai…
ENTRETIEN AVEC PHILIPPE RAHM
D’a : Comment avez-vous été amené à vous occuper, avec Sana Frini, de la Biennale d’architecture et du paysage 2025 ?
Cette biennale est composée de deux volets distincts dont l’un se tiendra à l’École du paysage, l’autre à l’École d’architecture. Nous avons été sélectionnés après avoir déposé ensemble un dossier de candidature pour être les commissaires de la partie concernant plus spécifiquement l’architecture…
Notre travail part d’un constat : celui de l’ancien ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, qui a annoncé officiellement en 2023 que la France connaîtra d’ici 2100 une hausse des températures moyennes de plus de 4 °C. Le climat de notre pays, aujourd’hui tempéré, va devenir subtropical et son architecture devra rapidement s’adapter pour protéger l’ensemble des habitants de la chaleur montante.
Les constructions de demain – qui se conçoivent dès aujourd’hui – vont être soumises à ces nouvelles conditions climatiques et devront se tourner vers des typologies qui existent déjà dans les pays du sud de l’Europe, du nord de l’Afrique, de l’Amérique centrale : des zones notamment caractérisées par une chaleur constante, des pluies torrentielles et des inondations… Nous entrons peu à peu dans un monde où les canicules ne se compteront plus en jours mais en semaines et où l’air sera de moins en moins sec et de plus en plus humide…
D’a : Pourquoi ce titre assez énigmatique : 4 degrés Celsius entre toi et moi ?
Nous avons monté cette exposition en nous appuyant sur nos parcours respectifs très contrastés, ce qui explique le titre. Sana est une architecte d’origine tunisienne ancrée dans le Sud, qui a fait une partie de ses études au Portugal avant de fonder avec Jachen Schleich l’agence Locus à Mexico, tandis que je suis plutôt du Nord : j’ai été formé en Suisse, je suis depuis longtemps installé à Paris et j’enseigne à Versailles et aux États-Unis.
Face au réchauffement climatique, notre ambition n’est pas de présenter des solutions mais des outils et des modèles éprouvés afin que les étudiants, les concepteurs, les décideurs comme l’ensemble des citoyens puissent s’en emparer et réfléchir à une architecture mieux à même de les protéger… L’architecture française, qui a historiquement exercé son influence de l’Allemagne à la Russie, doit maintenant regarder les pays du Sud et s’en inspirer si elle veut survivre.
D’a : Comment allez-vous mettre en scène ce constat qui peut a priori paraître assez abstrait ?
Notre exposition se tiendra dans la grande nef de l’école et se divisera en trois parties : le passé, le présent et le futur… Le public entrera d’abord dans un sas « atmosphérique » dont la température sera très fortement augmentée par des infrarouges et la lumière réfléchie par des rideaux dorés sur lesquels seront projetés les films introduisant à la thématique et réalisés par deux cinéastes : l’un tunisien, Younès Ben Slimane ; l’autre espagnol, Manuel Muñoz Rivas… Les visiteurs accéderont ensuite à la galerie d’exposition, après avoir été rafraîchis par un ventilateur placé dans une chicane.
Contre l’un des murs de cette longue salle se déploiera un cabinet de curiosités rassemblant des documents concernant l’architecture vernaculaire des pays chauds : des photos, des dessins et notamment une sélection de maquettes réalisées dans les années 1970 à l’École d’architecture de Lausanne… Des documents qui permettront de comprendre les solutions naturelles apportées par ces architectures traditionnelles au problème du bien-être climatique sous des latitudes tropicales. Ainsi seront mis en exergue les nombreux mécanismes employés dans ces constructions artisanales pour obtenir un environnement bien tempéré avant l’invention de l’air conditionné. Parmi ces documents seront aussi exposés des objets qui ne sont pas considérés comme des éléments de l’architecture mais qui servent à se protéger efficacement de la chaleur, comme des éventails, des chapeaux et d’autres pièces vestimentaires… (...)