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Entretien avec Hélène Reinhard de l'agence SOL

En 2018, dans le cadre de la première Opérations de requalification des copropriétés dégradées d’intérêt national (ORCoD-IN), l’agence d’architecture SOL a été missionnée par l’EPF Île-de-France pour gérer l’attente au Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois, l’une des plus grandes copropriétés dégradées de France. Cette mission impliquait à la fois la mise en sécurité des barres de dix étages promises à la démolition et la réhabilitation des immeubles de quatre étages destinés à être préservés. Une décennie allait s’écouler, le temps d’exproprier les habitantes de ces 1 200 logements, de désamianter et de procéder à la démolition. Il fallait veiller à ce que le quartier demeure habitable, tant dans sa matérialité que dans son fonctionnement.

 

D’a : Hélène Reinhard, vous dirigez l’agence SOL et êtes experte dans la réhabilitation des grands ensembles en milieu occupé ; était-ce évident pour vous que le projet aille au-delà des simples réparations des fers à béton ou des garde-corps défaillants, et qu’il faille créer un meilleur environnement pour les habitantes ? Comment a démarré cette mission à Clichy-sous-Bois ?
Pendant cinq jours, nous avons fait du porte-à-porte sans rendez-vous préalable, réalisant 150 entretiens au total. L’enquête visait d’abord à établir un diagnostic technique des logements. Nous avons alors constaté de gros problèmes électriques et de canalisations qui n’étaient pas prévus au départ et pour lesquels nous avons demandé à la maîtrise d’ouvrage de faire évoluer la commande. Elle portait aussi sur la perception des habitantes vis-à-vis de leur quartier. Nous avons par exemple posé la question suivante : qu’est-ce qui est le plus important pour vous : réparer votre logement, votre immeuble ou votre espace extérieur ? Cette question peut sembler anodine mais, lorsque nous la posons sur différents projets, les réponses varient toujours.
Enfin, ce diagnostic nous a permis de nous faire connaître. Pour un projet de cette envergure, il est essentiel que nous soyons clairement identifiés comme les architectes, les interlocuteurs vers qui les habitantes peuvent se tourner. 

Résidence Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois © Clément Guillaume

D’a : En quoi consiste un projet de gestion de l’attente ?
Au Chêne-Pointu, nous avions proposé un projet global articulé autour de quatre axes. Le premier, technique, est axé sur la réparation des logements. Le second, artistique, visait à favoriser l’appropriation des lieux par les habitantes, presque comme une forme d’art-thérapie : repeindre ensemble les halls, les façades, s’exprimer librement avant la démolition. Nous ne cherchions pas à imposer une esthétique, mais à favoriser une création partagée, fruit d’un processus collectif. L’essentiel était que les habitantes se réapproprient leur cadre de vie et se sentent actrices de celle-ci, car dans ce type de projet elles sont ballottées, sans pouvoir de décision. Le troisième axe portait sur le jardinage, avec la création d’une entreprise d’insertion spécialisée en pépiniérisme pour faire pousser les futurs arbres du quartier. Enfin, nous proposions un quatrième axe majeur : la transformation des rez-de-chaussée, souvent les plus problématiques, en locaux actifs pour de nouveaux usages.

D’a : Très peu de ces propositions ont cependant été acceptées par l’administrateur judiciaire, maître d’ouvrage du projet. Pour les décisionnaires, l’amélioration du quotidien du quartier n’était-elle pas une priorité, au même titre que la mise en sécurité des bâtiments ?
La sûreté, malheureusement récupérée par l’extrême droite, est une notion essentielle, notamment pour les populations vulnérables. Activer les rez-de-chaussée crée une forme de contrôle social qui renforce le sentiment de sécurité.
Un jour, en discutant avec un habitant sur les motifs peints lors d’un atelier de peinture que nous avions organisé, il me demande s’ils ont une origine africaine. La conversation dérive sur sa magnifique tenue bleue. Il me propose alors de le suivre et m’emmène… dans un local poubelle de l’immeuble. Derrière la porte, un atelier de couture : six personnes sont derrière des machines à coudre, créant des vêtements sublimes. Puis il me montre ses bijoux en argent et me dit : « Vous savez où ça a été fait ? » Il m’emmène dans le bâtiment voisin, encore un local poubelle… où un bijoutier fabrique des pièces incroyables avec tout son matériel.
C’était exactement ce que nous avions imaginé : des ateliers artisanaux ancrés localement. Mais quand nous en avions parlé, on nous avait répondu : « Ça marche peut-être à Paris, mais vous croyez vraiment qu’il y aura une recyclerie ou un réparateur de vélos ici ? » Nous n’étions pourtant pas du tout dans cette logique-là. Tout ce que nous avions voulu mettre en place existait déjà, mais dans l’ombre, de manière informelle, dans des espaces inadaptés et précaires.

D’a : La transformation d’un espace, même avec peu de moyens, peut donc avoir un impact social majeur ?
Oui et, sans forcément faire de gros travaux, il y a un juste milieu entre une réhabilitation parfaite et l’inaction. C’est ce que nous avons cherché à mettre en place dans le projet : repeindre, réparer, investir un minimum pour améliorer le cadre de vie sans tout remettre à neuf. Finalement, c’est ce que tout le monde fait chez soi : on ne refait pas tout chaque année, on ajuste petit à petit. Pourtant, dans les projets de rénovation, c’est souvent tout ou rien. Nous voulions explorer cet intermédiaire en impliquant les habitantes.

D’a : Ce travail de maintenance à long terme, par petites améliorations successives et fait régulièrement depuis soixante ans, aurait permis d’éviter d’investir 12 millions d’euros d’un coup. L’état du bâti serait alors très différent.
Oui, dans les années 1950-1960, avec la société de consommation, on a cessé de réparer, et cela touche tous les domaines. On a même supprimé les cours de réparation à l’école. Ma grand-mère savait coudre, bricoler, réparer, mais notre génération ne l’a pas appris. On a remplacé ces savoir-faire par des cours de maths avancés pour former des ingénieurs et déléguer l’entretien de notre environnement – bâti ou non – aux élus, perdant ainsi la capacité d’agir par nous-mêmes, en communauté.

D’a : Il y a une forme de désappropriation par rapport à tout ce qui est matériel. Lorsque ça ne fonctionne plus, on jette. Cette incapacité à agir sur son environnement proche est une forme de servitude.
Oui, on prépare déjà les copropriétés dégradées de demain, car les gens ont encore moins de moyens. Les immeubles neufs manquent de qualité, et les notaires informent rarement sur les coûts futurs. Beaucoup ignorent qu’il faudrait prévoir l’équivalent d’un mois de loyer par an pour les gros travaux. Sans budget, les réparations ne se font pas et le cycle se répète. À Clichy-sous-Bois, en 2019, le revenu moyen par foyer était de 8 000 euros par an. Parfois, la dégradation n’est pas liée à l’architecture, mais au social. Je pense qu’il faudrait investir davantage dans des animateurs, des assistantes sociales et des actions d’insertion, notamment pour créer de l’emploi. C’est pourquoi nous avons voulu réintroduire le chantier participatif, inspiré de l’Amérique latine où j’ai eu l’occasion de travailler : montrer qu’un groupe d’habitantes peut repeindre son hall sans attendre que les pouvoirs publics s’en chargent. On peut faire par nous-mêmes.

Festival "Tous à vos pinceaux", organisé par SOL en juin 2023, quelques jours après la mort du jeune Nahel, et visant à décorer les sols du quartier ©SOL

D'a : Pourquoi impliquer les habitants est primordial ?

Parce que le chantier participatif est la clé. C’est un moyen de retrouver du sens commun et de rassembler les gens. À Clichy, on a organisé plusieurs ateliers, notamment de peinture. On a repeint trois halls délabrés, représentation de la misère, en les transformant en un jour. L’entreprise GTM nous a soutenus en payant les peintures et en envoyant des professionnels pour nous aider.
L’idée était de commencer le matin, de bâcher, de préparer les motifs à afficher, puis d’inviter les habitantes à participer spontanément. Les gens s’arrêtaient dans le hall, certains pour deux minutes, d’autres pour des heures. On mettait de la musique pour créer une ambiance festive. C’était un moment de partage, de discussions et de lien entre voisins. Pour moi, c’était aussi une forme d’empowerment, qui était l’un de nos objectifs : que les gens se rassemblent et reprennent ainsi le pouvoir d’agir. C’est politique, et cela permet de renforcer les liens et d’encourager l’action collective.

D’a : Soigner l’architecture passerait donc d’abord par le soin de ses habitantes ? En quoi ce travail d’attention, souvent invisible à l’œil nu, transforme radicalement notre profession ?
Nous devons travailler à faire évoluer nos contrats, actuellement inopérants dans ces configurations. Ces projets durent sept à dix ans et nécessitent un accompagnement constant dans la prise de décision. C’est notre rôle principal dans ces copropriétés où les problèmes sont complexes et évoluent très vite, notamment concernant le financement. Notre tâche est d’accompagner ces décisions tout au long du processus.
Il serait nécessaire d’avoir des architectes dédiées, présents sur site chaque semaine, afin de proposer des ajustements rapides du projet et de suivre son avancement dès la phase de conception et pas uniquement pendant le chantier, et même pendant les longues périodes d’arrêt entre deux phases. À Grigny, sur un projet similaire, nous sommes présentes chaque semaine, ce qui nous permet de mieux comprendre les enjeux. Les contrats actuels ne prennent pas en compte cette approche relationnelle et cette capacité à ajuster constamment le projet. Il est urgent d’agir pour permettre aux architectes de jouer pleinement leur rôle.
Il est également essentiel de former les maîtrises d’ouvrage. Ceux qui s’occupent de la maintenance technique font un excellent travail, mais ce n’est pas notre domaine. En tant qu’architectes, nous ne sommes pas formées pour la maintenance des installations techniques. Cependant, nous avons un rôle clé à jouer dans la rénovation à long terme et dans la réparation progressive des bâtiments. Les personnes avec lesquelles nous collaborons, comme l’administrateur judiciaire, ont parfois du mal à saisir ce qu’implique une réparation sur le long terme. Il est impératif de sortir de la logique du « one shot » pour adopter une approche plus durable.