Copyright : © photos : Clément Guillaume

 

L’économie est un jeu d’illusions, et l’une des illusions les plus fortement ancrées dans nos sociétés est que notre développement et notre bien-être dépendent de l’innovation, de la disruption et de la destruction créatrice justifiant à leur tour l’obsolescence programmée des produits au prix du plus grand gaspillage. On ne saurait assez s’étonner de ce paradoxe insoutenable, insoutenable dans tous les sens du terme, aussi bien pratique que logique, qui fait dépendre la croissance de la destruction de l’existant, de sa fugacité, de l’usure du monde, comme si le capitalisme nous soumettait à une tempête permanente, selon l’expression de l’économiste Joseph Schumpeter, le père des théories contemporaines de la croissance.

Mais, aujourd’hui comme hier, la vie économique, sa viabilité, sa durabilité et sa soutenabilité reposent en réalité sur de tout autres bases : sur l’entretien précautionneux et la maintenance des outils de la production, sur le recyclage et la réparation. Ce que la contrainte écologique ne rend que plus nécessaire.

Le développement durable est essentiellement une affaire de maintenance qui doit servir de principe à la transformation du système productif. La conversion agricole et, à travers elle, la protection de l’environnement reposent essentiellement sur la restauration des sols : ce qui est d’abord une question de maintenance. Si on prend au sérieux la conversion agricole vers une agriculture organique ou écologique, alors l’activité agricole change de signification : il s’agit moins d’exploiter la terre et d’en tirer le maximum de fruits que de la préparer en amont de son exploitation, en enrichissant sa teneur organique et en restaurant sa force végétative. L’agriculture biologique est une affaire de préparation et de protection plus que d’exploitation et de production. Même dans l’industrie, pourtant plus sensible aux lois de la production et aux dynamiques de l’innovation, la maintenance ne tient pas une place moins importante que dans l’agriculture. Elle y est, en réalité, partout présente : dans l’entretien des réseaux, des centrales ou des parcs de machines, dans la gestion des déchets, dans les politiques de réhabilitation urbaine. De la bonne maintenance de nos infrastructures dépendent non seulement la sécurité et la fiabilité de notre organisation productive, mais aussi la réduction des effets nocifs de nos activités sur l’environnement. 

Le mépris

Plus paradoxalement encore, réclament-elles aussi une maintenance approfondie des nouvelles industries technologiques, et en particulier l’informatique, qui pourtant évoluent dans une ambiance d’obsolescence spontanée et de renouvellement technique accéléré, portant haut les valeurs de l’innovation et de sa disruption. En réalité, la maintenance occupe une place non moins considérable dans les Nouvelles Techniques de l’information et de la communication (NTIC) que dans l’agriculture ou les infrastructures. Le système internet, rapidement mis en place sans planification préalable, est devenu trop complexe pour qu’on puisse, à chaque innovation majeure, le remplacer d’un coup, de sorte qu’il se présente bien plutôt comme un échafaudage de générations différentes, qui appelle tout un travail de maintenance afin d’en assurer la compatibilité et la coordination. C’est pourquoi une grande part de l’emploi en informatique est consacrée à la maintenance. Maurice Wilkes, un des pionniers de l’industrie du logiciel, disait qu’à peine achevé son premier programme il comprit qu’il passerait le reste de sa vie à le réparer. Et il faudrait y ajouter les problèmes spécifiques de sécurité, de plus en plus sensibles, que doit gérer ce type d’industrie et qui relèvent eux aussi de la maintenance. L’informatique est l’exemple même d’un processus d’innovation qui naît de la réparation, du soin et de la maintenance, et non de la disruption.  (...)

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