La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine est arrivée depuis plus d’un an dans nos quotidiens. Cette « guerre au présent » – pourtant commencée en 2014, et précédée par celles de Tchétchénie, Géorgie et Syrie – nous est apparue, de par notre impréparation, d’une grande soudaineté. Elle est présente de plusieurs manières : par l’ampleur des destructions, des exactions et crimes de guerre ; par l’intensité du flux d’information ; par la diversité des formes que prend cette information.
L’on a pu un temps penser que la guerre serait désormais différente. C’est ce que la couverture occidentale de la guerre du Golfe offrait à voir : des images techniques de « bombes intelligentes », de « frappes chirurgicales », sans hommes ni destructions, déréalisant et aseptisant le conflit, jusqu’à effacer la trivialité du réel. Mais à peine six mois plus tard allaient commencer les guerres d’ex-Yougoslavie…
Si la campagne de frappes aériennes russes en Ukraine réactive des visions de destructions passées, parmi les images que nous croyions appartenir résolument au passé, il y a aussi celles de la campagne sur le front. Une guerre de position qui, depuis 2014, ravive nos imaginaires de tranchées de la Grande Guerre.
Parler de la guerre en Ukraine, c’est donc aussi questionner la pertinence et les limites des comparaisons historiques. Dans quelle mesure convoquer les destructions, puis les reconstructions de Londres, de Varsovie, de Dresde, du Havre, ou plus récemment de Sarajevo, aiderait à penser le présent ?
Parler de la guerre, c’est aussi questionner le rapport à la mémoire ou plutôt aux multiples mémoires, c’est questionner les formes et les conditions de leur expression et de leur cohabitation et, de ce fait, c’est élargir les définitions mêmes des notions de patrimoine et d’identité.
Mise à l’abri ou masterplan ?
La préoccupation première de celles et ceux qui sont restés ou de ceux qui reviennent déjà, c’est d’accéder au plus vite aux besoins primaires : se loger, se chauffer, avoir accès aux ressources et aux services. Les projections, souvent idéalisées, des lieux et des modes de vie futurs mettront des années à s’incarner dans le réel, si tant est que ce soit dans ce réel-là. Tout en créant un horizon d’attente désirable, ces projections peuvent aussi générer un profond malaise, par le décalage avec le réel du quotidien d’aujourd’hui.
Dans cette phase temporaire, la question du sol, de son attribution et de son découpage, ainsi que du déplacement ou non des habitants, restent essentielles, autant que le choix des matériaux et des formes des architectures. Comment penser et intégrer ces découpages, ces formes bâties et le quotidien de vie de ce transitoire, dans les projets de reconstruction pérennes ? Comment penser aussi ces projets en réseau et non de manière autonome et concurrente pour chaque centre urbain ?
Modèles de reconstruction
Deux mois à peine après le début de l’invasion, Sir Norman Foster proposait un masterplan pour la ville de Kharkiv, sur invitation, il est vrai, du maire de la ville, Ihor Terekhov. Ce choix n’a pas manqué de susciter aussitôt des critiques des architectes locaux. Celles-ci ont porté à la fois sur le caractère précipité de la réponse ; l’absence d’une concertation suffisante avec les architectes ukrainiens ; la non-prise en compte de la dimension régionale de la reconstruction ; voire la pertinence même d’une approche par l’élaboration d’un masterplan – vision et pratique d’urbanisme héritées du XXe siècle, plaquées sur une réalité du XXIe siècle.
Comment faire en sorte que l’arrivée des capitaux étrangers ne rime pas avec importation de modèles de reconstruction et de projections symboliques, en dissonance avec l’histoire des lieux et les aspirations de ceux qui vont y habiter ?
La guerre a aussi mis en relief la réactivation de certains objets. Il en va ainsi de l’abri militaire, dont nous voyons le retour massif dans la conception de futurs immeubles d’habitation, après avoir vu tant d’images de vies souterraines durant les bombardements.
Mais elle a par ailleurs montré les fragilités de la ville hyperconnectée, dont l’Ukraine d’avant l’invasion de 2022 avait fait un choix de développement prioritaire. Comment ne pas mobiliser ici les réflexions d’Antoine Picon sur les smart-cities1, pointant leurs limites en matière d’écologie, de durabilité culturelle, d’économie, et de société ? Dévoreuses en énergie, ces nouvelles technologies sont fragiles et leur pérennité n’est pas assurée, surtout en cas de guerre.
Reconstruire pour qui et avec qui ?
La violence des destructions et la conscience de la fragilité des vies humaines donnent une autre valeur à ce qui reste encore debout, à ce qui peut encore être réparé, réutilisé. Depuis le début de la guerre, nous voyons les images des habitants qui reviennent sur leurs anciens lieux de vie, déblayent les gravats dans les ruines, tentent de remonter ce qui est encore remontable. La guerre a soudé et engendré des formes d’entraide et de solidarité. Si l’héritage soviétique n’avait pas contribué à développer ces aptitudes – la Russie poutinienne a d’ailleurs fini par les anéantir en Russie –, la société ukrainienne, en revanche, semble depuis 2014 s’en être pleinement emparée.
Comment conserver cette mobilisation et l’intégrer dans le processus de conception ? Comment prendre en compte l’attachement aux lieux des habitants, quand bien même des lieux complètement détruits ?
Nouveaux sujets, nouvelles méthodes
Si la guerre a apporté de nouveaux sujets ou en a réactivé d’autres, elle a conduit aussi à développer de nouvelles méthodes et collaborations. Ainsi, l’agence de l’architecte ukrainien Oleg Drozdov – nous publions p. xx l’entretien qu’il nous a accordé – a cofondé avec l’architecte néerlandais Fulco Treffers la coalition urbaine Ro3kvit, composée pour moitié d’architectes et d’experts ukrainiens et pour moitié de collaborateurs internationaux. Elle a pour objectif de concevoir des plans de reconstruction qui tiennent compte des vécus et des avis des habitants et réfléchit aux réemplois des matériaux issus des destructions. Ce dernier aspect sera illustré dans notre dossier par l’architecte allemand Philipp Meuser, un des membres de cette coalition.
Parmi les architectes développant des approches originales, il faut distinguer l’agence de Slava Balbek, à travers deux projets : « RE: Ukraine Housing » et « RE: Ukraine Villages ». Le premier constitue une contribution importante sur l’habitat provisoire, avec un projet pilote conçu pour quinze familles déplacées et testé sur une section résidentielle modèle, afin d’adapter les rythmes de construction, les technologies, les cycles de montage et de démontage et de prendre en compte la manière dont les résidents interagissent entre eux. Structuré en trois unités, il comporte des unités résidentielles – où chaque section dispose d’une salle de bains, d’une cuisine et d’un espace commun de détente et de socialisation –, des équipements – salles d’exposition, espace de coworking – et enfin des ateliers exploratoires, où l’agence pourra tester les technologies directement sur site avec trois modules, consacrés aux panneaux sandwichs, à la construction métallique à ossature automatique et aux systèmes démontables. Le système est conçu pour être mis en œuvre en deux à trois mois. De manière extensive, les sections résidentielles pourraient être regroupées en véritables quartiers avec des aires de jeux et des espaces verts, voire étendues pour former des villes. Hors contexte de guerre, ces modules d’essai pourraient ensuite « servir de logement aux travailleurs agricoles pendant la saison des semailles ou des récoltes, de locaux militaires ou de logements temporaires à proximité des bâtiments endommagés en cours de reconstruction ». Ce projet pilote est prévu pour être réalisé dans le tristement célèbre district de Boutcha.
Mais le travail le plus original de l’agence reste celui de l’inventaire et le projet de redessiner des maisons rurales, des milliers d’entre elles ayant été endommagées ou détruites par la guerre. L’un des objectifs du projet « RE: Ukraine Villages » est de « préserver l’image organique bien formée des villages ukrainiens et de veiller à ce qu’elle ne soit pas effacée par des projets types ». Le premier inventaire a été mené sur 17 villages de la région désoccupée de Kyiv, lieux suggérés par les bénévoles de Kyiv Volunteer qui y avaient organisé l’aide humanitaire. Une fois l’ensemble des paramètres à relever défini, l’équipe s’est divisée en petits groupes qui ont voyagé individuellement et ont partagé leurs photos et leurs découvertes. Cet enregistrement a été doublé de prises de vues par drone, afin « d’explorer les terrains, les configurations et les tailles des maisons », et a été complété par des échanges avec les habitants et des collectes de leurs histoires. Un relevé précis des différents éléments composant les maisons et leur environnement – fenêtres, éléments d’encadrement décoratifs, vérandas, bancs, clôtures – a été réalisé et redessiné à partir des photographies.
Au-delà du projet d’inventaire, il s’agissait de donner la possibilité aux habitants de réaliser eux-mêmes la reconstruction ou la restauration de leurs maisons, en y apportant des variantes, suivant leurs modes de vie et leurs moyens financiers. L’équipe a ainsi développé un outil de construction en ligne, « en utilisant le langage de programmation visuelle Grasshopper dans l’environnement Rhinoceros », qui permet de « modifier le paramètre souhaité (par exemple, la largeur de la maison) à n’importe quel stade de la conception ». Une fois la personnalisation du projet réalisée, l’utilisateur peut télécharger « un fichier PDF avec l’isométrie, les plans, les dessins, les scans de façades et une description technique. Le manuel contient également des recommandations sur les matériaux de finition ».
Testée sur la région de Kyiv, cette méthode d’inventaire et de facilitation de l’autoconstruction sera ensuite étendue à la région de Tchernihiv et aux parties désoccupées de la Slobozhanshchyna (région de Kharkiv, ndlr), puis au reste de l’Ukraine.
Les choix mémoriels et identitaires et leurs expressions formelles
Mais la guerre a aussi conduit à repenser le rapport au patrimoine, et notamment au patrimoine architectural russe et soviétique, sujet débattu en Ukraine depuis son indépendance. Les débats qui ont eu lieu ces trente dernières années autour de l’héritage architectural et urbain des régimes totalitaires – qu’ils soient communistes, nazis ou fascistes – ont mis en évidence les difficultés de reconnaître à la fois les qualités de ces architectures et de conserver la mémoire des contextes de leur création et des valeurs initiales véhiculées.
Comment sortir de l’optique d’un choix obligé entre conservation OU destruction d’un héritage controversé et construction d’une identité nationale par rejet ou adhésion à ces choix ? Ne pas rajouter de la destruction volontaire aux destructions massives déjà en cours ne permettrait-il pas de bâtir une identité plus ouverte et partagée ? Une identité qui pourrait se construire, d’une part, à partir de l’opposition à l’idéologie destructrice portée par la Russie poutinienne et, d’autre part, par la remise en cause des valeurs véhiculées par la pensée progressiste, dont l’emphase destructrice commence à montrer ses limites dans la crise énergétique et climatique que nous vivons désormais.
L’autre aspect de la question mémorielle est celles des lieux de mémoire de la guerre elle-même. On ne peut qu’être frappés par de nombreux échos aux exemples du passé. Ainsi, lorsque Volodymyr Zelensky, se rendant en avril 2022 à Irpin, fait le choix de conserver en état de ruines le pont bombardé et d’en faire un mémorial à ciel ouvert2, comment ne pas penser à la décision prise en juin 1944 par le général de Gaulle de conserver comme monument historique les ruines du bourg d’Oradour-sur-Glane, incendié par la 3e compagnie du régiment de la division Waffen SS Das Reich après les exactions commises ?
La Russie poutinienne utilise pour socle idéologique de la société la sacralisation de la guerre et use du monument de guerre comme marqueur identitaire. Comment créer des lieux de mémoire sans reproduire cette thématique guerrière, héroïque et patriotique, dont on voit les dérives possibles ?
Ces différents aspects, qui seront éclairés ici par les historiennes d’architecture Ievgeniia Gubkina et Iryna Matsevko, s’inscrivent dans la réflexion plus générale portant sur le patrimoine bâti du XXe siècle, telle que menée, depuis sa création en 1991, par l’association Docomomo (Documentation et Conservation des édifices et sites du mouvement moderne3).
L’apport des artistes
Les images de guerre provoquent toujours effroi et sidération. Comment montrer la résurgence des combats et de la barbarie ? En faire image, c’est à la fois transmettre un évènement traumatique, témoigner de l’ineffable en figurant ce qu’on pensait irreprésentable, c’est aussi faire image de quelque chose qu’il convient d’alerter et de déplorer, mais c’est encore répondre à une passion morbide. Les représentations de la guerre éprouvent les limites de nos fascinations et compassions, de nos obligations de conscience. Mais, au-delà de satisfaire notre pulsion scopique, le témoignage de la guerre par sa mise en images, par sa mise en figuration, en nous la donnant à voir, nous la donne aussi à penser. L’apport des artistes permet d’examiner nos rapports aux expériences et à la mémoire, sans enjeu de pacification, sans nécessité de stabiliser une réponse formelle à bâtir. Car, à l’inverse de l’architecture, l’économie des œuvres et leur légèreté matérielle permettront toujours de questionner l’histoire et la mémoire.
Le 16 mars 2022, au 21e jour de la guerre, l’artiste ukrainienne Evgenia Belorusets écrivait dans son journal intitulé Il est 15 h 30 et nous sommes toujours vivants : « On ne parle pas avec une ruine. On l’observe et on l’interroge en silence, c’est un témoin muet de la guerre au cœur de la ville. Le regard qu’on porte sur elle, sa contemplation, nous donne une certaine distance par rapport aux évènements. » Elle continue : « Que signifie cette distance ? Elle n’est en aucun cas d’ordre émotionnel, c’est un recul qui donne de la force et le sentiment qu’on peut soi-même contrôler à quelle proximité se trouve la guerre. La ruine réduit drastiquement la distance avec le conflit, elle engloutit tout ce qui est humain, tout ce qui constitue la rue dans laquelle je me trouve4. »
Dans ce journal, écrit et photographié et qu’elle tient depuis le premier jour de la guerre, elle propose, par un récit de ses déambulations dans Kyiv, une réflexion sur la ville et l’expérience civile en guerre mais aussi sur la complexité du rapport au photographique et à l’image en temps de guerre. S’interrogeant sur la puissance de reproduction de la photographie, elle explique comment elle en vient à la redouter : « Documenter sa propre vie suffit à transformer une ville en site militaire. » Elle raconte ses rencontres avec les soldats dans Kyiv, ses conversations avec eux. Puis elle les photographie. Et après s’être laissés photographiés, ils lui demandent d’effacer les photos. Elle écrit : « Je le fais à chaque fois. Après la guerre, mes archives ne contiendront presque aucune photo de soldats ou de ruines. »
Le sentiment de vivre l’histoire en train d’advenir et nos relations ambivalentes aux images, saisissantes dans le texte d’Evgenia Belorusets, ouvre une réflexion plus large sur la représentation de la guerre par les arts visuels : les relations du présent et de la mémoire, la nature des représentations et le régime numérique des images.
Réel et fiction
Images d’archives, images documentaires, images d’actualité, mises en scène et mises en récit, etc. Ce sont autant de statuts d’images possibles pour figurer la guerre. Mais à quel examen critique pouvons-nous soumettre la nature de ces représentations artistiques ? Si on a longtemps envisagé la photographie comme un document, toute mise en scène ou manipulation de l’image lui retirent-elles sa dimension testimoniale ? Le réel et la fiction sont-ils si naturellement distincts ? Comment le numérique façonne-t-il les images de guerre et qu’en est-il de leur circulation ? Comment coexistent-elles et s’affrontent-elles dans leurs enjeux de circulation – enjeux de protection ou de propagande pour les forces combattantes ? Dans notre monde de visibilité hybride, le déferlement continu des images et leur hyperreproductibilité reconfigurent notre rapport à l’information. Si les médias open source proposent une masse considérable d’images dématérialisées disséminées sur internet, y a-t-il un primat de l’enregistrement de l’image sur l’expérience ? Cette esthétique de la captation numérique façonne-t-elle les productions des artistes ? Dans l’entretien (voir dans ce dossier p. xx), l’artiste Émeric Lhuisset revient sur son exposition « L’Obier rouge », qui s’est tenue l’hiver dernier au Centre Pompidou. Il y mettait en espace une réflexion sur la transformation du photographe de guerre : comment le professionnel de l’image travaille à présent, entre autres, avec les images des civils et des combattants – images dont il n’est pas l’auteur.
En mars 2023, d’a publiait dans le n° 305 un entretien avec l’architecte français Martin Duplantier, présent en Ukraine depuis 2014 et engagé sur le terrain à travers l’association AMO (Architecture et maîtres d’ouvrage) qu’il préside et les nombreuses collaborations locales. Il y exprimait le vœu de « faire de cette tragédie un levier de développement pour le pays et une avant-garde de décarbonation pour l’Europe ». Si les architectes français semblent, pour l’heure, peu présents et visibles dans les débats, projets et coalitions internationales, l’intérêt exprimé par Oleg Drozdov (dans l’entretien qu’il nous a accordé, p. xx) pour l’œuvre d’Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal prouve que ce qui se pense et se fabrique en France trouve aussi une résonance en Ukraine. En réalisant un entretien avec Anne Lacaton, nous avons peut-être posé quelques jalons de futures collaborations fructueuses. Et si les écoles d’architecture françaises, dont l’ENSA de Paris-Belleville, ont été promptes à accueillir des étudiants ukrainiens, dont certains retourneront en Ukraine contribuer à la reconstruction du pays, espérons que les différentes problématiques et thématiques soulevées dans ce dossier trouveront aussi une résonance auprès des architectes français, en exercice ou en devenir.
1. Antoine Picon, La ville territoire des cyborgs, Paris, Les éditions de l’imprimeur, 1998 ; Antoine Picon, Smart cities. Théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur, Paris, éditions B2, collection « Actualités », 2013.
2. Rappelant qu’il faut « toujours rappeler à toutes les générations de notre peuple l’invasion brutale et insensée que l’Ukraine a su repousser », Zelensky a annoncé que le pont d’Irpin deviendrait un complexe commémoratif, conservé dans son état fracturé.
3. Corinne Tiry-Ono rappelait récemment « la difficulté de prendre en compte et de gérer l’héritage bâti du XXe siècle » tant ses « valeurs patrimoniales [sont] non consensuelles, controversées, contestées, parfois inaccessibles, et qui pourtant constituent des lieux de compréhension et de mémoire nécessaires et sans égal pour l’Europe ».
4. Evgenia Belorusets, Il est 15 h 30 et nous sommes toujours vivants, Paris, Christian Bourgois, 2022, p. 135.




