Moteur de plus en plus puissant dans la production du cadre bâti, le secteur privé n’en perd pas moins de vue les enjeux financiers. Chaque poste (charge foncière, construction, commercialisation, assurance, honoraires) est scrupuleusement évalué à l’aune d’une rentabilité exigée par les actionnaires. Dans ce montage, l’architecte voit son périmètre d’action se réduire au bénéfice d’autres acteurs spécialisés ès innovation, environnement, chantier, qui ont su saisir leur place sur ce marché. L’économiste David Albrecht, enseignant à l’École d’architecture de Paris-Belleville, revient sur le contexte dans lequel les architectes sont appelés à œuvrer et incite ces derniers à redéfinir les contours de leur métier. Une condition nécessaire pour asseoir leur rôle et leur légitimité dans ce jeu d’acteurs.
d’a : En tant qu’économiste, vous êtes invité à encadrer le projet en cycle master à l’ENSAPB. Est-ce pour mieux préparer les apprentis architectes à leurs futures conditions d’exercice, dans un contexte où la production de la ville se privatise et se complexifie ?

David Albrecht : Cette pédagogie est fondée sur une approche transversale et systémique du projet, qui vise à mieux articuler les questions spatiales et formelles, qui ont toujours été centrales dans l’enseignement de l’architecture, à une analyse contextuelle qui active tous les ressorts : économique, politique, sociétal, environnemental… Ma contribution consiste à sensibiliser l’étudiant au réel, en lui donnant des outils de compréhension qui peuvent l’aider à construire une vision globale, à définir un positionnement face à ces enjeux contextuels, et à orienter son parcours professionnel en connaissance de cause.

d’a : Face au constat d’une profession de plus en plus fragilisée dans ses conditions d’exercice et dans l’accès à la commande, vous encouragez justement les architectes à se saisir de cette capacité à comprendre la production de la ville et du bâti pour reprendre du pouvoir. Le métier d’architecte sera-t-il amené à se reconfigurer pour continuer à exister ?

La commande de l’architecte consiste, pour faire bref, à construire un bâtiment sur la base d’un programme donné. On ne lui demande jamais de réfléchir aux conditions de cette production, sauf dans son champ de conception pour faire rentrer le projet dans un budget. Il est souvent considéré comme un « empêcheur », en s’arcboutant sur les aspects spatiaux et formels qu’il veut préserver jusqu’au bout et qu’il légitime dans un discours d’intérêt général peu audible par les acteurs privés. Or s’il fait l’économie de comprendre que ses enjeux ne sont pas nécessairement les leurs, et que ce sont ces acteurs qui décident, alors il devient un facteur de dysfonctionnement du projet (délais, coûts, conflits, résultat) et se décrédibilise auprès d’eux. Une des raisons majeures à mon sens à la restriction du champ d’action des architectes est leur désintérêt pour ce qu’on peut globalement appeler « la maîtrise d’ouvrage » et ses enjeux. Or ils sont peut-être les seuls acteurs à avoir une appréhension spatialisée de la ville. Ils possèdent de puissants outils de projet et de communication qu’ils pourraient mettre au service du montage plus global d’un projet imbriquant aspects spatiaux et non spatiaux : partenariat, aspects financiers, opérationnels…

d’a : Quel serait l’intérêt des acteurs privés ?

Il faut comprendre la logique des promoteurs. La dimension spatiale est fondamentale mais elle peut être largement mise de côté si les maîtres d’ouvrage n’en voient pas la valeur ajoutée. Et ce ne sont pas les prestataires concurrents des architectes qui vont le leur expliquer. Le projet pour les promoteurs n’est pas une fin en soi, mais un instrument qui s’inscrit dans une stratégie identique pour tous les secteurs de l’économie : minimiser le risque (délais, frais financiers, commercialisation) et maximiser le profit (la marge) sur un marché très concurrentiel. L’objectif pour eux est de sécuriser l’opération, donc de construire et de vendre au plus vite en limitant l’investissement à ce qui est nécessaire pour minimiser les délais de commercialisation (et le risque associé) et maximiser leur marge.
Dans ce jeu, l’architecte est malmené, son rôle tend à se réduire, assumé par d’autres acteurs qui revendiquent de faire mieux et/ou pour moins cher. Mais si demain il est en mesure d’optimiser la création de valeur globale (économique, sociale et environnementale), de se positionner comme un ensemblier, qui comprend le rôle de chacun, ses contraintes, et qui met sa créativité dans le montage du projet aussi bien que sans son élaboration physique, le promoteur y verra tout son intérêt. Pour retrouver une marge de manœuvre, l’architecte doit être un articulateur. Cela signifie qu’il doit placer sa fierté dans le processus de projet et dans le produit qui en résulte dans ses multiples dimensions, physique bien sûr, mais aussi économico-financière, opérationnelle, partenariale, d’usage, etc.

d’a : C’est une piste qui amplifie la libéralisation du marché alors que certains architectes regrettent la raréfaction de la commande publique…

L’architecte ne se vend pas au « grand capital ». Il s’attache juste à comprendre la réalité telle qu’elle est. Libre à lui de se positionner ensuite en fonction de ses convictions. Il peut choisir de travailler pour de grands acteurs privés, pour les aider à optimiser leur projet en trouvant des synergies avec les acteurs publics, les utilisateurs… Il peut travailler à des alternatives au mode dominant de la production de la ville. Mais là aussi, une compréhension fine des enjeux des acteurs et des modèles économiques sera fondamentale, peut-être encore plus que dans d’autres contextes, car il sera souvent le principal appui du maître d’ouvrage pour monter ces opérations « alternatives ». Cette capacité d’analyse et de créativité « augmentée » s’applique autant dans les grands centres urbains métropolitains, riches, coûteux et ségrégués que dans les centres secondaires en déclin, voire en milieu rural, autant pour les maîtres d’ouvrage privés que publics, spécialistes de la ville ou pas, petits ou gros. Bref, il y a là pour les architectes un rôle à construire, et un gisement de travail gigantesque.