Copyright : ©Ludmilla Cerveny


Brosser le panorama de cette tendance de l’architecture française actuelle nous a certes poussé à commettre des généralités. Restent des manières communes d’envisager l’architecture autrement. En réaction à une architecture qui se serait compromise dans la marchandisation de ses valeurs et ne se serait renouvelée qu’en se parodiant elle-même, les nouvelles générations semblent vouloir revenir à une forme d’authenticité, voire de naïveté. Beatriz Colomina rappelle combien les protagonistes du brutalisme britannique avaient été façonnés par la guerre, en tant que combattant, comme James Stirling, ou plus simplement comme témoin de la violence des bombardements qui ont détruit les villes anglaises. « La guerre rend le pop et le brutalisme inséparables. […] le brutalisme a-t-il été marqué par la Seconde Guerre mondiale comme l’avant-garde historique l’avait été par la Première Guerre mondiale ? Le postmodernisme est-il en grande partie le produit de ceux qui ont été épargnés par la guerre, protégés par le monde universitaire ou abrités dans des pays non combattants10 ? » Je me demande si la génération du « simple, c’est plus » n’est pas celle de la crise de 2007, acculée au consumérisme incontrôlable et destructeur de notre environnement ? Le retour à une architecture réduite à ses fondamentaux, à la frugalité, à la banalité et à l’esthétique de la ruine n’est-elle pas un rappel à l’ordre, une réaction positiviste à la collapsophobie ambiante ?

Débarrassés de toute rhétorique stylistique, des architectes voudraient par leur hyperpragmatisme atteindre une vérité originelle. La commande ne relevant que très rarement de l’exceptionnel, il faudrait tirer de la banalité du réel la matière du projet et transformer l’ordinaire en extraordinaire. Recomposer, assembler, structurer ces éléments pour en extraire ce qu’ils ont de plus beau. Mais aujourd’hui le trivial n’est plus le banal – au sens de la chose commune, partagée –, c’est le kitsch de la consommation de masse. Et le trivial d’hier, désormais gage d’authenticité, est devenu le nouveau chic. La banalité n’est plus cet univers constitué d’objets simples et rudimentaires d’autrefois ; la recherche d’un langage neutre et épuré ne condamne-t-elle pas alors son architecture à l’inintelligibilité envers un monde qu’elle prétend faire habiter, n’est-elle pas tout autant une pure construction culturelle, une autre rhétorique qui peut se révéler aussi pesante que celle de l’académisme architectural11 ? Quel sens enfin y aurait-il à célébrer l’ordinaire si l’ordinaire ne s’y reconnaît pas ? N’y a-t-il pas une contradiction inhérente à vouloir atteindre une forme d’innocence par un langage qui suppose une conscience aigüe de cette innocence ?