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  • Architecture aux Quatre-Vents - Baukunst

    L’architecte bruxellois Adrien Verschuere, formé à l’Institut Saint-Luc Tournai puis à l’EPFL (où il fut notamment l’élève de Elia Zenghelis), passé par l’agence Herzog & de Meuron avant de fonder Baukunst en 2008, est chargé du projet en 2009, suite à un concours sur invitation. Accessible depuis la rue des Quatre-Vents, ce jardin de poche a un tracé résiduel, résultat de l’addition de deux bouts de parcelles mitoyennes en quinconce, l’une sur rue, l’autre à l’arrière d’un immeuble de logements sociaux. Ce terrain irrégulier, Baukunst choisit de l’occuper avec une forme simple, stable et régulière : une grande dalle à caissons en béton de 18,5 mètres de côté, portée non pas aux angles mais au milieu de ses côtés par quatre hautes piles, et couvrant, entre les deux mitoyens, la majeure partie du fond du jardin. Lorsqu’on l’observe de plus près, cet objet architectural à l’apparence intransigeante et à l’esthétique miesienne se fait plus ambigu, recelant finesse d’écriture, empathie aux usages et intelligence urbaine. L’objet joue d’oppositions : entre la massivité brute de la dalle de béton et la finesse des piliers qui semblent moins la porter que la retenir ; entre la stabilité immobile de son plan carré et le mystère vertigineux de ses porte-à-faux. Son ordre systématique, son homogénéité structurelle, sa froideur mathématique (deux séries de 14 poutres découpant 169 caissons identiques) sont également contredits par trois percements aléatoires (d’un ou plusieurs caissons) qui ouvrent ici une lumière, laissent là s’épanouir trois arbres existants et qui inscrivent finalement, dans la forme architecturale, une autre histoire : la vie de ce jardin, dont Bjorn Gielen, de l’agence Landinzicht, associée à Baukunst, a conservé certains éléments structurants, quelques grands arbres et la belle allée pavée qui s’y insinue comme kiev.natashaescort.com un méandre. 



    BALDAQUIN 

    Cet « objet » architectural, très prégnant mais qui se définit avant tout par l’espace qu’il couvre, se laisse difficilement dénommer : ni un préau (même si l’école élémentaire voisine l’utilise à certaines heures), ni un portique (malgré ses quatre piles colossales), ni un pavillon (on ne peut pas en faire le tour), ni une halle (une dénomination bien trop générique). À une autre échelle, on parlerait peut-être d’un baldaquin, tant cette architecture définit avant tout un « ciel ». Flottant avec autorité au-dessus du jardin, et lui conférant son caractère public, la structure rend possible de multiples usages (jouer, se réunir pour débattre ou écouter un concert, s’abriter en attendant la sortie de l’école, etc.) sans jamais les prédéterminer. Enfin, ce ciel de béton n’est que le rouage architectural, le plus visible sans doute, de la réflexion urbaine et programmatique plus ample de Baukunst, qui procède d’une remise en question du cahier des charges du concours, inscrit dans le contrat de quartier « Écluse/Saint-Lazare » (2008-2012)1. Plutôt que de construire le « pavillon passif » demandé, pour abriter « l’antenne de quartier », l’architecte propose en effet de trouver ces locaux dans le réagencement de l’aile mitoyenne de l’école dont il ouvre le mur aveugle sur le jardin. En échange, la nouvelle halle, ainsi vidée de son contenu, devient potentiellement disponible à d’autres usages, y compris scolaires (un simple portail existant la sépare de la cour de récréation). Le travail de Baukunst démontre ainsi brillamment que l’engagement de l’architecte sur le terrain de la spatial agency (programmation, négociation, stratégie urbaine, etc.) est tout à fait compatible avec une réflexion pointue et autonome sur la forme architecturale, dans ses dimensions à la fois conceptuelle et constructive, abstraite et matérielle.



    1. Les « contrats de quartiers » sont des cofinancements fédéraux, régionaux et communaux pour des projets de rénovation urbaine conjuguant habitat, espace public, environnement et action socioéconomique. Quatre-vingt contrats ont été mis en oeuvre dans la métropole bruxelloise depuis 1994 (cf. www.wijken.irisnet.be/fr/ contrats-de-quartiers-durables). 



    MAÎTRE D’OUVRAGE : COMMUNE DE MOLENBEEK-SAINT-JEAN (BELGIQUE)
    MAÎTRES D’OEUVRE : BAUKUNST (ARCHITECTURE), LANDINZICHT-BJORN GIELEN (PAYSAGE), UTIL (STRUCTURE)

    ENTREPRISE : OPENAIR
    PROGRAMME : HALLE ET JARDIN – SURFACES : 340 M2 (HALLE), 1250 M2 (JARDIN)

    COÛT : ENVIRON 480 000 EUROS HT

    LIVRAISON : 2014

  • Belgium is design ? Entretien n°2 : Damien Gernay : Le hasard comme matière

    Défenseur d’un design expérimental très ouvert au comportement imprévisible de la matière, le Wallon Damien Gernay est la seconde figure de la nouvelle scène du design belge que nous avons interrogée. À l’occasion d’un entretien détaillé, il nous explique ses manières d’aborder la production et de laisser une part du projet aux phénomènes factuels tels que la résistance, la coopération du matériau, l’hygrométrie ambiante et le moment précis où la fabrication opère.

  • Ensemble du site sportif La Fraineuse à Spa - Embrasser les contradictions - Baukunst

    Les poumons vous brûlent… Les perles de sueur de votre front et de votre cou se vaporisent au contact de la fraîcheur de la forêt. Physiquement éprouvé par l’effort, vous vous tournez vers cette demeure grandiose et son double invisible pour connaître votre temps auprès du juge officiant dans son bureau cylindrique. C’est le projet de l’agence Baukunst de Bruxelles : un carré surbaissé, adossé à un plan incliné et relié par le sous-sol à un manoir rénové – en fait, un pastiche du XXe siècle du Petit Trianon d’Ange-Jacques Gabriel à Versailles. Énigmatique, ce duo abrite les infrastructures destinées à l’administration et aux visiteurs de la Fraineuse, un centre de sports d’élite niché au coeur de la forêt spadoise de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’architecte Adrien Verschuere et son équipe ont décroché ce projet à la suite d’un concours lancé en 2008 et, bien qu’ils aient d’autres réalisations à leur actif depuis lors, il s’agit en fait de leur premier véritable édifice. Baukunst a oeuvré sur tout le site : à la fois à l’aménagement paysager, au flux de circulation, aux démolitions et aux restaurations, et leur nouveau centre d’accueil, qui constitue le noyau central qui orchestre tous les éléments. Les allusions à Mies van der Rohe sont si explicites qu’il n’est même pas nécessaire de les souligner. C’est comme si les architectes avaient dérobé une partie du toit de la Neue Nationalgalerie et l’avaient transposée de Berlin à Spa. Cependant, s’il est vrai que ce centre s’inspire de Mies et de son espace universel, en lieu et place de volumes adaptables mécaniquement, il n’en reste pas moins que ses salles sont très spécifiques, créées à partir de murs en béton isolant spé- cialement conçu et coulé sur site, d’une épaisseur de 60 centimètres. Ce projet ne doit pas être considéré comme un autre exemple de cette démarche si souvent adoptée par les architectes occidentaux contemporains en présence d’un bâtiment plus ancien, à savoir la simple juxtaposition du résolument moderne à du résolument non-moderne, utilisant paresseusement le contraste architectural pour remplacer tout dialogue constructif. Ce projet nourrit des ambitions d’une tout autre dimension. 



    JUMEAU 

    Auparavant, cette maison était isolée dans une mer d’asphalte, parking oblige. Cette disposition conférait un air de grandeur faussement classique à la piste d’athlétisme qui lui fait face, mais ne brisait en rien son isolement. Le projet de Baukunst définit clairement un espace autour de cette demeure, avec un socle de gravier sur lequel repose le faux château. Le centre d’accueil voisin inverse cette tendance, le solide se muant en vide et inversement. Le nouveau toit surplombe un espace d’une grandeur similaire au socle de gravier alors qu’au centre de cet espace, au lieu de trouver un bâtiment qui se dresse fièrement, une ouverture plonge vers une cour en contrebas. Et la figure devient fond, un peu comme si les architectes avaient construit un jumeau du château en antimatière, dont la présence peut être ressentie par son absence. Tout design grandiose rend les décisions obscures évidentes. Sur plan, la stratégie de Baukunst est si limpide qu’elle en devient inévitable. Toutefois, elle est bien loin des intentions de base du client. Au lieu de répondre au cahier des charges qui mentionnait un ensemble de pavillons dispersés sur le site, Baukunst a présenté le schéma d’un bâtiment unique et multifonctionnel. C’était la bonne démarche, puisque, au fil du temps, un enchevêtrement de bâtiments indépendants avait pris racine sur le site du centre sportif, alors qu’aujourd’hui ce campus bat d’un seul coeur. Et en offrant de multiples espaces de circulation, les architectes apportent une couche subversive de porosité à ce projet. Le centre d’accueil ne possède d’ailleurs ni façade avant ni façade arrière – avec des ouvertures de chaque côté, c’est plus une voûte qu’un édifice, créant ainsi des connexions visuelles et mobiles. Les gens du cru aiment à flâner dans la forêt avoisinante. La direction du centre se sentait partagée sur la présence constante de visiteurs occasionnels et a rapidement suggéré que ce projet soit utilisé pour décourager les promeneurs éventuels d’entrer sur le terrain. Baukunst a exactement pris le contrepied de cette approche : une stratégie d’ouverture pour encourager les mouvements organiques sur l’ensemble du site. Cette réinterprétation des instructions de base est, en partie, typiquement belge. Les architectes sont encouragés à, voire censés, repenser les hypothèses qui sous-tendent le cahier des charges et proposer leurs propres solutions. Par rapport à la rigueur des cahiers des charges britanniques pour des logements, il est rafraîchissant de voir un jeune bureau réécrire les règles de cette façon afin d’oeuvrer dans une visée plus sociale. 



    SCHIZOPHRÉNIE 

    Pour Verschuere, cette politique avec un P minuscule est au coeur de la praxis de Baukunst. « Je ne crois pas en l’architecture pour le bien de l’architecture », insiste-til, rejetant les créateurs qui aspirent uniquement à produire des bâtiments « superficiels ». « L’architecture doit servir d’autres desseins. Notre travail consiste à tisser de nouvelles relations entre les personnes, les choses et la façon dont elles existent. » Tout ceci semble relever de la schizophrénie. Le centre d’accueil est extrêmement raffiné, élégamment proportionné et intelligemment détaillé (les architectes se sont passés des colonnes grâce à des subtilités du design), proposant un dialogue esthétique simultané avec les grands maîtres modernes et le Versailles du XVIIIe siècle. En revanche, cette structure rejette toute frivolité cosmétique en faveur d’un pur pragmatisme : une réaction logique dans ce cadre, qui altère un cahier des charges limité afin de fournir le squelette d’un programme plus soucieux du bien public. Verschuere embrasse les contradictions, il choisit résolument de prendre ses distances par rapport aux identités belges et architecturales traditionnelles. Bruxellois de naissance, il a pratiqué son art exclusivement à l’étranger avant de créer Baukunst. Il participe exclusivement à des concours belges, mais emploie uniquement un personnel non belge. Il enseigne dans une école d’architecture à Tournai, en Wallonie, en se détachant ainsi de la scène architecturale de la capitale. Ces séparations professionnelle et sociale lui permettent de ne pas se voir affubler d’une étiquette de Wallon ou de Flamand, mais lui confèrent aussi la saine naïveté de l’observateur extérieur. « Je suis comme un étranger dans mon propre pays. » Tant dans le sport que dans l’architecture, nous braquons souvent les projecteurs sur l’athlète star en oubliant toute l’équipe – entraîneurs, managers et physiothérapeutes – en coulisse. Fidèle à son approche subversive, Baukunst entend changer la donne. Ils espèrent que les publications consacrées au projet reprendront une liste de tous ceux qui l’ont influencé, des avocats aux hommes politiques en passant par les soustraitants. « Il suffit d’une personne pour détruire un projet, constate Verschuere. Nous devons respecter la contribution de chaque acteur. »  



    MAÎTRE D’OUVRAGE : FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES

    MAÎTRE D’OEUVRE : BAUKUNST

    PROGRAMME : INFRASTRUCTURE POLYVALENTE (CLASSES, ADMINISTRATION, RÉFECTOIRE, VESTIAIRES…)

    PAYSAGISTE : BUREAU BAS SMETS

    ÉTUDES DE STABILITÉ : GREISCH

    SURFACE : 1850 M2

    COÛT : 3,8 MILLIONS D’EUROS

    LIVRAISON : 2015

  • IMPORT/EXPORT

    S’exporter : l’injonction à chercher fortune hors de nos frontières, en démontrant au passage une qualification bien française, s’est faite particulièrement pressante avec la crise économique. Particulièrement visées, les PME, censément plus innovantes, plus mobiles du fait de leur taille réduite. Ils se trouvent que les grandes agences françaises s’approchent de cette catégorie d’entreprises. Elles n’ont pas de technologies à vendre mais des compétences reconnues sur certains sujets – l’hospitalier, le transport, l’éducation, le grand aménagement – qui leur permettent d’avoir voix au chapitre dans le secteur ultra concurrentiel de la

  • Keramis, Centre de la céramique La Louvière - Coton, de Visscher, Lelion, Nottebaert, Vincentelli

    Des 16 hectares hier occupés par la faïencerie Boch, il ne reste que deux halles jumelles abritant les trois derniers foursbouteilles de Belgique et un grand vide promis à urbanisation, centre commercial à la clé. Ces vestiges classés en 2003 témoignent des origines de La Louvière, cinquième ville de Wallonie née de cette implantation des frères Boch en rase campagne, à proximité du canal de Charleroi et au coeur d’un bassin houiller. Originaire de Lorraine et enracinée au Luxembourg, l’entreprise familiale Boch prend alors pied en Belgique – devenue indépendante en 1830 –, son premier marché, juste après avoir fusionné les manufactures sarroises de Mettlach et de Villeroy, orientées vers le marché rhénan. Opérationnelle en 1844, la manufacture de La Louvière est alors baptisée Keramis en hommage aux céramistes de la Grèce antique. Deux ans plus tard, sa production dépasse celle de Septfontaines, l’implantation historique de l’entreprise au Luxembourg. Au XXe siècle, les Trente Glorieuses marquent l’apogée du site avec 1300 ouvriers et une production de 9000 tonnes répartie à égalité entre la vaisselle et le sanitaire dans les années 1960. Puis la crise pétrolière de 1973 amorce son déclin. Boch La Louvière connaît une première liquidation judiciaire en 1985, laissant 800 employés sur le carreau. S’ensuit une existence chaotique jusqu’au dépôt de bilan en 2009, un soi-disant repreneur écoulant les stocks et procédant au dépeçage du site jusqu’en 2011. C’est « la dernière défaïence », triste fin mise en spectacle par un dernier carré d’employés… aujourd’hui reclassés au sein du Centre Keramis. 



    LE CRU ET LE CUIT 

    À la fois musée et centre de création, Keramis a pour ambition d’entretenir la flamme en dévoilant les collections constituées par les acteurs publics au cours de la lente agonie du site et en élevant son histoire au rang de tradition vivante à travers l’accueil de jeunes céramistes et d’activités artistiques connexes. Le thème du feu prométhéen est au centre de l’institution culturelle, à l’instar des trois vieux fours-bouteilles  alignés dans l’ancienne halle industrielle phagocytée par le nouveau bâtiment. Choisi en 2010 parmi cinq concurrents, le projet du collectif d’architectes Codelenovi enrubanne littéralement les halles jumelles pour trouver les salles d’exposition et les différents espaces fonctionnels requis par le programme. Volontaire est le contraste entre le nouvel ouvrage en béton gris et les vieilles halles en brique enveloppées sur trois côtés, établissant une dialectique dynamique des matériaux et des espaces entre le cru et le cuit, l’arrondi et l’anguleux, le lisse et le rugueux, le sombre et le lumineux… La forme déliée et comme moulée du bâtiment rapporté fait ouvertement allusion au travail de la céramique, la plasticité du béton renvoyant à celle de la terre avant cuisson. Et pour que l’analogie soit encore plus explicite, une intervention artistique se déploie sur le ruban des façades pour graver en surface sur 4000 m2 un effet de texture évoquant le décor d’une faïence rétro ou les craquelures d’un grès flammé. Mais c’est à l’intérieur que l’ouvrage séduit définitivement par ses espaces enroulés dans les circonvolutions d’une peau de béton satiné et de vitrages cintrés intégrant une partie des dispositifs scénographiques. L’autre partie, inhérente au mobilier, est à la hauteur de cette architecture d’une élégance et d’une matérialité contenues, le projet ayant été validé en tout point par les cinq architectes associés pour la circonstance. Placés au coeur du dispositif, les trois fours classés sont en situation de rayonnement symbolique sur le bâtiment recomposé, l’espace public attenant et la frange urbaine de la friche. Premier maillon d’une reconquête, le Centre Keramis rejoue l’histoire de la ville à 160 ans de distance. Le signe d’une renaissance.



    MAÎTRE D’OUVRAGE : INSTITUT DU PATRIMOINE WALLON 

    ASSISTANT À LA MAÎTRISE D’OUVRAGE : CELLULE ARCHITECTURE DE LA FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES 

    MAÎTRE D’OEUVRE : CODELENOVI, ASSOCIATION MOMENTANÉE DES ARCHITECTES GAUTHIER COTON, MICHEL DE VISSCHER, XAVIER LELION, ANNE-SOPHIE NOTTEBAERT, ANTOINE VINCENTELLI 

    BET : JZH & PARTNERS (STABILITÉ), SOPHIA GROUP BELGIUM (TECHNIQUES SPÉ- CIALES) 

    INTERVENTION ARTISTIQUE : JEAN GLIBERT 

    GRAPHISME : SALUTPUBLIC 

    SHON : 3800 M2 

    BUDGET TOTAL : 10 MILLIONS D’EUROS HT 

    FINANCEMENTS : RÉGIONWALLONIE (60 %), FEDER (30 %), FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES (10 %), VILLE, MÉCÉNAT 

    CALENDRIER : CONCOURS, 2009 ; OBTENTION DES PERMIS PATRIMOINE ET URBANISME, 2011 ; CHANTIER, SEPTEMBRE 2012-AVRIL 2015 ] 

  • L'artothèque de Mons - L’Escaut et Atelier Gigogne

    En 1952, l’architecte allemand Hans Döllgast est chargé de rénover l’Ancienne Pinacothèque de Munich. Initialement conçue par Leo von Klenze en 1836, elle a été lourdement endommagée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Döllgast s’est refusé à réparer l’édifice selon les canons de la restauration classique. Son but : mettre l’accent sur l’importance de l’histoire sans accepter le moindre compromis. Autrement dit, des pans de la façade détruits devaient rester visibles. Il les a ainsi reconstruits en briques en omettant sciemment la finition avec l’enduit ocre et les ornements d’origine. Par ce geste simple mais fort, la confrontation avec l’histoire est devenue à ce point manifeste que l’édifice demeure encore aujourd’hui un objet d’étude saisissant. Nul besoin d’explications détaillées, l’observateur saisit d’emblée que quelque chose est arrivé à l’édifice, un événement destructeur qu’il ne faut pas oublier. Si le parti pris de Döllgast a été controversé à l’époque, il a su fédérer au fil du temps des partisans toujours plus nombreux. À l’intérieur, l’architecte a appliqué le même principe provocateur qu’à l’extérieur en conservant les murs nus où cela était nécessaire. Il a aussi redonné toute sa fonctionnalité au grand escalier qui mène du vestibule aux salles d’exposition à l’étage supérieur. Se divisant selon deux directions parallèles à la façade extérieure, cet escalier crée aussi une élévation intérieure : les visiteurs avancent alors entre les deux façades de briques avant d’entrer dans l’espace néoclassique de von Klenze. 



    RÉNOVATION VISIBLE 

    En transformant le couvent des Ursulines en une vitrine de présentation et de conservation du patrimoine de Mons, les architectes bruxellois de l’Atelier Gigogne et de L’Escaut ne subissaient pas l’ombre écrasante de l’histoire, comme ce fut le cas pour Döllgast. Bien qu’une partie du couvent ait également été bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, le projet de transformation confié aux architectes en 2013 ne concernait que la chapelle qui portait les stigmates de son âge. Ici, la problématique de la préservation du monument, soulevée par Döllgast il y a soixante ans, reste tout aussi pertinente. Pour le couvent, les architectes ont été bien sûr confrontés au déclin d’une vénérable bâtisse de 350 ans qui avait subi d’inévitables rénovations pour survivre. Mais en 2013, le bâtiment devait être repensé entièrement pour devenir un lieu public qui accueillerait le patrimoine municipal de Mons. Il y a eu une tendance architecturale à conserver des parties de la construction d’origine. Celle-ci s’affiche très subtilement dans les rénovations telles que celle de la Tate Britain, par Caruso St John (2010), où l’original est indemne et se ponctue de quelques éléments contemporains discrets, ou dans la confrontation directe avec l’histoire, la voie choisie par David Chipperfield Architects pour le projet du Neues Museum à Berlin (2009). L’approche des architectes pour l’Artothèque porte aussi les traces de cette tendance. Elles sont néanmoins plus visibles que pour les rénovations précitées. À Mons, l’intérieur de la chapelle accueille un nouveau volume divisé en espaces de stockage et en un étage de bureaux. Ce volume occupe un peu plus de la moitié de la longueur de la chapelle, ménageant un espace d’entrée modeste. Dans la largeur du bâtiment existant, le nouveau volume est séparé des murs et de la chapelle par ce que les architectes appellent une faille : une distance physique qui accueille toute la circulation. Étroit et droit, un escalier en béton conduit directement au premier niveau et se prolonge par une rampe pour atteindre l’escalier en colimaçon à l’arrière, trait d’union entre les niveaux supérieurs. Au rez-de-chaussée, la faille assure également la circulation horizontale, permettant une connexion visuelle avec le stockage des peintures et un accès direct à la sacristie. Celle-ci est désormais la salle d’exposition de l’Artothèque virtuelle, qui affiche la face cachée de cette grande collection à l’aide d’écrans tactiles. Les architectes y ont joué les scénographes d’un espace virtuel, orchestrant, dans le mobilier simple, les objets se référant à ceux utilisés dans les laboratoires et le stockage. Les vitrines verticales sont utilisées avec parcimonie et abritent de nombreuses pièces qui sont expliquées sur les écrans tactiles et peuvent être consultées en détail. Ce mode de gestion de la collection constitue une partie importante du projet, étant donné que l’espace accessible au public est limité à la sacristie à côté de la nef de la chapelle qui contient déjà le nouveau volume. Grâce à une interface simple et efficace, le visiteur peut facilement et avec plaisir découvrir toute la collection – une priorité pour les architectes qui ont su persuader le bon programmeur de créer leur scénographie virtuelle. 



    STIGMATES 

    Contrairement à cet espace d’exposition quasi dématérialisé, le nouveau volume inséré dans le bâtiment existant en impose par sa présence matérielle. Rappelant l’élévation intérieure créée par Döllgast avec l’escalier de l’Ancienne Pinacothèque, le volume résulte en une façade dominante avec un motif rhomboïdal créé par des éléments structurels en forme de V peints en blanc et qui font écho aux pilastres de la nef. L’ensemble de la construction s’incline vers le plafond de la chapelle et brille de sa propre personnalité, faisant obstinément face aux vieilles pierres de la chapelle, comme s’il en était le petit-fils. Mais cette présence architecturale n’est perceptible que si l’observateur regarde vers le haut, car la ligne de faille limite la distance permettant d’embrasser la façade du regard. Le volume rigide – un bâtiment en lui-même – semble bloqué dans l’ancienne chapelle, et crée un contraste volontaire avec son enveloppe. Les lieux illustrent cette interprétation : les éléments ajoutés sont les témoins du présent, le passé ne peut être ignoré, mais ne peut plus être modifié. À cet égard, les architectes ont adopté une attitude très rationnelle face au projet, en faisant du programme et de son accessibilité les principales questions. Au lieu de redonner son lustre d’antan à la chapelle et d’y placer un élément sans grande inspiration, les fonctions envahissent littéralement l’espace intérieur préexistant avec ce nouveau volume. Celui-ci intègre le mur de la chapelle uniquement sur la face ouest et associe ainsi parfaitement son visage buriné au nouvel intérieur. On assiste à un dialogue très direct entre l’ancien et le nouveau, entre les finitions et l’infrastructure, comme le démontre l’escalier en colimaçon à l’arrière, sur le quatrième niveau, où la structure de bois grossière du toit de la chapelle est totalement exposée. Dans le même temps, cet escalier s’élève dans le nouveau volume, de la même manière que l’escalier du clocher bordant leur mur mitoyen, clairement comparable à une coupe longitudinale. Alors que l’ancien bâtiment reste décelable sur les surfaces de l’ensemble de sa structure, avec les stigmates du temps, l’intérieur de la chapelle est devenu un volume d’organisation efficace. En dépit de ces confrontations, voire de ces conflits, tant sur le plan des matières que de l’attitude, la perception générale de tous les espaces est remarquablement claire. Les gestes posés par les architectes dans le cadre de ce projet permettent d’aller à la rencontre de l’histoire sans perdre de vue le présent, ou inversement, et en résulte une démarche sui generis rafraîchissante.  



    MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE MONS

    MAÎTRE D’OEUVRE : L’ESCAUT ETATELIER GIGOGNE

    ÉTUDE DE STABILITÉ : JZH & PARTS

    PROGRAMME : RÉHABILITATION DE L’ANCIENNE CHAPELLE DU COUVENT DES URSULINES EN
    ARTOTHÈQUE

    SURFACE : 2 200 M2

    COÛT : 7,2 MILLIONS D’EUROS
    LIVRAISON : AVRIL 2015

  • Lausanne : concours pour le pôle museal du canton de Vaud

    Culturisme - Ou comment métamorphoser une ancienne ville de villégiature – célèbre aussi pour son campus universitaire et son passé olympique – en capitale culturelle de la Suisse francophone.

    Lauréats: Aires Mateus

    Valerio Olgiati (2e prix); Caruso St John (3e prix); Atelier Jean Nouvel; Annette Gigon; SANAA

  • Le projet, la violence et l’histoire

    À propos de la mise en accusation de Le Corbusier

    Le Corbusier fasciste : véhiculée par trois ouvrages parus au printemps dernier, l’accusation a rencontré un large écho dans la presse au moment où l’on commémorait le cinquantième anniversaire de la disparition de l’architecte1. Elle a suscité des prises de position à charge en même temps que des entreprises de défense passionnées. Sans entreprendre de revenir sur les détails de ce débat, sur les arguments avancés de part et d’autre et sur leur bien-fondé – nous ne faisons pas mystère de nos convictions sur ce point2 –, nous voudrions nous interroger sur quelques-uns des enjeux sous-jacents à la polémique. Pourquoi s’en prendre à l’une des figures les plus emblématiques de la modernité architecturale et urbaine, en amalgamant au passage sa vie et son oeuvre ? En quoi cette attaque et surtout l’accueil empressé que lui ont réservé de nombreux médias sont-ils révélateurs de questions beaucoup plus générales touchant à la place faite à l’architecture et à l’urbanisme dans la France d’aujourd’hui ? 

  • Le solaire à ras du bitume

    Marcher sur des cellules photovoltaïques : ce qui était impensable devient possible grâce à un système de capteurs solaires enrobés dans un polymère. Cette technologie ouvre de nouveaux champs d’application du solaire.

  • Les ruines du savoir - Extension du Mundaneum, Mons - Coton, Lelion & Nottebaert Architectes

    Ces fiches, et les collections de photographies qui se sont constituées autour, ont d’abord été hébergées en 1920 dans le palais du Cinquantenaire à Bruxelles. Le Corbusier lui-même s’est fortement intéressé à cette aventure et a proposé pour l’accueillir une véritable ville des savoirs, à proximité de Genève. L’ensemble était dominé par une spirale carrée annonçant le musée à croissance illimitée. Mais ce projet qui ne possédait pas encore la technologie adéquate pour le porter à terme a vite été dépassé par la masse exponentielle des publications du siècle dernier. Abandonnées dès 1934, ses archives ont ensuite été dispersées au hasard dans plusieurs sites différents, certaines perdues à jamais. Reconnu comme le précurseur des moteurs de recherche, le Mundaneum a ressurgi à Mons en 1998. Les ruines de ses collections ont été restaurées et sont, depuis cette date, présentées par roulement dans un ancien immeuble commercial Art déco, constitué de trois galeries superposées entourant un vide central. La scénographie de cet espace a été confiée au dessinateur Schuiten qui a su s’approprier cet univers à sa mesure. Il a recouvert uniformément les murs latéraux avec les meubles à tiroirs en bois contenant les fameuses fiches et a placé un immense globe terrestre sous la verrière, occultée par une fresque. 

    LES DEUX SOLS 

    Afin de mieux stocker les réserves non accessibles au public, recevoir dignement les chercheurs et accueillir les enfants des écoles, il a rapidement été décidé d’étendre les locaux du musée en transformant la cour et l’annexe desservis par une rue arrière en contrebas. La démarche des trois architectes – Coton, Lelion & Nottebaert – peut prioritairement être considérée comme un travail d’articulation des deux niveaux de sol : le sol de la rue avant et celui de la rue arrière. Ainsi le premier sol correspondant au rez-de-chaussée de la salle d’exposition se poursuit par un plateau en brique qui descend à gauche par une rampe vers la voie de service. Tandis que le second part de la voie de service et passe sous la masse de brique de l’annexe réhabilitée dont la base a été élégamment remplacée par une structure en béton brut. Il vient se glisser sous le sol de la cour pour composer une nappe servante qui rejoint le sous-sol du musée afin d’entreposer les kilomètres d’archives non accessibles au public. Cet implacable dispositif est complété par trois éléments qui accentuent sa lisibilité. : une cour anglaise qui laisse apparaître les fondements de l’annexe, un peu comme ces fouilles placées devant les bâtiments anciens ; l’intervention artistique de Richard Venlet qui a creusé un puits vitré permettant de voir de la cour l’importance des archives enfouies ; enfin, articulant le plateau en brique au bâti- ment principal, un édifice qui frappe par son étrange classicisme. Il accueille les salles d’activité des scolaires et se termine par un étonnant belvédère. Ces trois niveaux portés par des poteaux aléatoirement alignés ou en quinconce donnent une très pertinente expression contemporaine de la superposition des ordres. Plus qu’une cour, cet espace qui communique par une infinité de portes avec le rez de- chaussée de la grande salle d’exposition se donne comme un salon à ciel ouvert pour les vernissages et les réceptions. Il sait prendre de faux airs de place italienne, rêvée et réinterprétée, avec son puits central et ses palais, gothique et renaissance, qui se font face.  



    MAÎTRISE D’OUVRAGE : FÉDÉRATION WALLONIE-BRUXELLES

    MAÎTRISE D’OEUVRE : AM COTON, LELION, NOTTEBAERT

    COORDINATION SÉCURITÉ SANTÉ : SIXCO

    STRUCTURE ET PEB : BUREAU GREISCH

    TECHNIQUES SPÉCIALES : BUREAU D’ÉTUDES GREISCH

    ENTREPRENEURS : S.A. LIXON
    SIGNALÉTIQUE : SALUTPUBLIC

    INTÉGRATION D’OEUVRE D’ART : RICHARD VENLET

    COÛT : 3,5 MILLIONS D’EUROS

    CALENDRIER : ATTRIBUTION DÉCEMBRE 2011 ; LIVRAISON : JUILLET 2015 

  • L’AUA : des égaux aux ego

    Qu’évoquent les années AUA pour ceux qui les ont vécues ? Pêle-mêle Pif le chien et le Vietnam héroïque, la 2 CV et le capitalisme monopoliste d’État, la dernière baignade de Corbu et les vacances en RDA, les meubles Roche-Bobois et l’entrée à La Havane, la municipalisation des sols et le free-jazz.

  • Parler, discuter, négocier : L’architecture contemporaine en Belgique francophone

    La très intéressante exposition « entrer: » présentée jusqu’au 12 janvier 2016 au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris et les derniers feux de la saison Mons Capitale européenne de la culture nous donne l’occasion de revenir sur l’architecture contemporaine en Belgique francophone, six ans après notre dossier paru sur le même thème dans le numéro 183 de juin 2009. 

  • Patrick Messina, une chambre en ville

    Portraitiste et technicien accompli, Patrick Messina explore une métropole globale à réaction poétique.


  • PRODUITS UTILES - Chaud rideau !

    Ambitieux, ce rideau ne se veut rien de moins qu’une alternative simple et efficace « aux solutions de confort énergivores (chauffage, climatisation), ou lourdes et dispendieuses (changement de fenêtres, double voire triple vitrage ». Selon des tests réalisés auprès du laboratoire ENVEHO (PV n°M101) pour le compte du fabricant, l’emploi d’un rideau muni d’une de ces doublures permettrait de réaliser 46 % d’économies de chauffage, contre 26,1 % avec un rideau seul, la référence étant une fenêtre nue sans voilage. Pour réaliser cette performance, le fabricant a développé une métallisation industrielle du tissu inspiré des nanotechnologies. Doté d’un pouvoir de réflexion des infrarouges de 90 %, le tissu est souple tout en conservant un beau tombé, et n’aurait pas la raideur et le bruit des autres isolants souples. Existe en doublure scratch pour pose immédiate sur des rideaux existants, ou en collection de rideaux prêts à poser.

  • PRODUITS UTILES - Les rois du sport !

    Accompagnant la diffusion de l’exercice physique dans l’espace public, cette gamme de mobilier urbain fitness et outdoor intègre 50 agrès dans trois lignes fitness, gym et stretching, adaptés à un vaste public – ados, adultes, seniors, PMR, sportifs débutants, confirmés ou experts. Suivant leur fonction, les différents modèles sont équipés de parties mobiles ou sont à l’inverse totalement fixes. La forme du banc stretching permet 15 mouvements d’étirements variés, effectués en fonction du positionnement sur ses différentes parties mêlant courbes et droites. D’autres produits plus ludiques proposent de travailler l’équilibre (skate training), ou les membres inférieurs du corps (ski training). Au total, ce ne sont pas moins de 100 exercices différents que la gamme rend possible. Le mobilier existe dans trois versions – parc, sport, urbain – et peut être équipé de toit abritant de la pluie. Les ossatures sont réalisées en acier galvanisé thermolaqué, les agrès en inox passivé ou acier galvanisé thermolaqué avec finition texturée pour favoriser le grip. Les toitures sont en thermoplastique rotomoulé HDPE teinté dans la masse et renforcé d’une armature tubulaire en acier.

  • PRODUITS UTILES - Surface de drain

    Un entrepreneur toulousain a développé seul cette formule de béton drainant, permettant la réalisation de surfaces dures ne bloquant pas l’infiltration de l’eau dans le sol. Les avantages de ce système sont nombreux : diminution des systèmes d’évacuation, limitation du risque d’assèchement des sols conduisant à des désordres de fondation et au quotidien maintien d’un sol frais, antidérapant et exempt de flaques d’eau. Livré en sac de 30 kg prêts à l’emploi, le produit est disponible en 9 coloris qui peuvent être coulés par zone, en incluant d’autres matériaux comme des pavés, etc. Le coût moyen du produit est estimé à 65 euros/m2.

  • Reconversion de l’usine Interlac à Dison - Délivrer un paysage - Baumans - Deffet

    En cette fin d’après-midi nonchalante de juillet, la terrasse de la brasserie L’Usine offre, après le coup de feu du déjeuner, un peu d’ombre à quelques vieilles dames qui sirotent leur thé rituel en bavardant face au paysage verdoyant du coteau, visible pardelà. Côté soleil, une poignée de salariés rigolards de Télévesdre, la télé locale, ou peut-être de Belgomédia, l’éditeur de l’hebdomadaire Télépro, sont descendus par l’escalier métallique et entament une pause cigarette-café. De là, ils surplombent le parking à moitié rempli, rythmé par les allers et venues des caddies. En bas, trois gamins dépenaillés tirent obstinément des goals entre l’Intermarché et la galerie commerciale, indifférents aux gestes patients d’un couple de retraités qui trie son linge devant le nouveau lavomatic extérieur, entre deux rangées de prunus. Une affiche défraîchie annonce le concert de rap qui, fin mai, a enflammé la salle de spectacle polyvalente Le Tremplin, dont on ne soupçonne pas l’existence, juste au-dessus du supermarché, derrière les bardages métalliques qui enveloppent en partie les façades de l’ancienne usine Interlac. La vie ordinaire a repris ses droits et irrigue à nouveau ce site de plus de 2 hectares en plein centre de la commune de Dison, tout en longueur, coincé entre les pentes abruptes et encore rurales de la vallée. L’intense activité industrielle de conditionnement laitier l’a longtemps saturé, puis brutalement déserté au tournant des années 2000. Depuis une quinzaine d’années, une nébuleuse improbable d’acteurs privés et publics l’a progressivement transformé au gré des circonstances et des opportunités, des projets entremêlés et des intérêts pas toujours convergents. Le voyageur qui emprunte aujourd’hui immanquablement la rue Albert-Ier, entre la sortie 3 de l’autoroute et la ville de Verviers, toute proche, peut longer ce bout de ville sans presque y prêter attention. Rien ne laisse deviner en effet son histoire longue et discontinue, faite de fausses pistes et de rebondissements, de bras de fer et de compromis, de catastrophes et de petits miracles ; cette histoire qui fait en définitive de cette reconversion postindustrielle apparemment banale, dans une Wallonie en crise, un cas d’exception, presqu’un modèle à suivre, par l’assemblage inédit d’activités marchandes et non marchandes, privées et publiques, tertiaires et récréatives qu’il a produit. 



    DES BRÈCHES FÉCONDES 

    Les architectes Bernard Deffet et Arlette Baumans, associés depuis 1999, sont les rares à avoir été impliqués de bout en bout dans ce processus. Ils ont travaillé tour à tour pour le sanguin promoteur flamand d’origine italienne qui acquit l’usine désaffectée pour une bouchée de pain en 2001 et qui décéda brutalement en décembre 2009, puis pour la commune socialiste de Dison qui, prise par les impératifs d’un cofinancement européen FEDER, racheta une partie, sur le tard, pour développer un programme à la fois culturel, médiatique et commercial, et enfin pour la société foncière qui a repris, en 2012, la galerie commerciale, déjà en activité mais pas complètement achevée. Leur projet – si on peut le nommer ainsi tant leur mission de maîtrise d’oeuvre fut souvent partielle, et tant chacune des étapes ne leur a jamais donné la garantie de la suivante – est riche d’enseignements plus généraux sur les moyens d’agir de l’architecte, qui est paradoxalement l’acteur à la fois le plus vulnérable face aux mécanismes contemporains de production de l’environnement bâti mais aussi le mieux placé pour avoir prise sur eux. L’histoire aurait pu tenir en une phrase : un promoteur de centres commerciaux achète une friche, la rase et y construit quatre hangars décorés et franchisés. Mais la réalité a déréglé ce scénario pourtant rebattu de l’urbanisme commercial, levier puissant de normalisation du paysage et d’ennui existentiel. D’abord, le coût de démolition d’une partie des structures, en béton armé, grève la rentabilité de l’opération. Ensuite, le rejet d’un premier permis d’urbanisme convainc le promoteur de faire appel à des architectes locaux. Installés alors en face de la Maison communale de Dison, Baumans & Deffet sont choisis. À la fois réaliste et ambitieux, leur projet, scellé par un plan communal d’aménagement dérogatoire (PCAD) validé en mars 2005, combine les contingences économiques tendues du promoteur et les exigences souvent oubliées de l’intérêt général. Tenant cette ligne de crête, ses grands principes ont survécu sur la longue durée aux avatars de l’opération : rassembler les enseignes commerciales en une seule aile longitudinale qui tient le fond d’un parking arboré et qui lie le centre-ville à l’ancienne usine ; conserver et viabiliser les vastes locaux de celle-ci pour les rendre disponibles à toute leur potentialité programmatique ; exploiter le caractère iconique de ces structures industrielles à l’échelle du grand paysage (notamment l’étonnant portique en béton qui portait jadis les citernes de lait) ; implanter des logements côté ville (qui restent encore à financer). Si ce projet est exemplaire, ce n’est pas tant par ses formes plastiques (une volumétrie relativement conventionnelle) ni par son esthétique (d’une grande neutralité). Mais c’est parce qu’il illustre un des champs de réflexion architecturale à la fois les plus puissants et les moins spectaculaires : la topologie, c’est-à-dire la science des relations spatiales, des rythmes et des enchaînements, des contiguïtés et des ruptures, de l’orientation et de l’ordre des choses, en deçà de toute mise en forme. C’est ainsi qu’avec très peu de moyens, Baumans & Deffet ont pu articuler finement les échelles (architecture/ville/géographie), penser l’aménagement de deux grands magasins au rez-de-chaussée d’un bâtiment encore en friche tout en anticipant une occupation hypothétique des étages, tisser ensemble des programmes indépendants (studios télé, bureaux, centre de conférences, salle de spectacle, hall d’expo, etc.), ouvrir des brèches fécondes entre forme et fonction. Au sein des logiques hétérogènes qui complexifient et fragilisent le champ du bâtir, l’architecte contemporain ne doit donc pas forcément faire moins d’architecture. Le cas d’Interlac démontre qu’il peut au contraire puiser dans les outils de sa discipline pour conjurer la condition d’incertitude et de pénurie de ressources dans laquelle nous sommes durablement plongés et pour interférer sur certaines fatalités du marché de la construction. 



    MAÎTRE D’OUVRAGE : PHASE 1 : RÉGIE COMMUNALE AUTONOME DE DISON ; PHASE 2 ET 3 : IMMO DISON

    MAÎTRE D’OEUVRE : ARLETTE BAUMANS & BERNARD DEFFET

    PROGRAMME : PHASE 1 : RÉAFFECTATION D’UNE ANCIENNE LAITERIE INDUSTRIELLE EN COMMERCES (RDC), CENTRE CULTUREL, SALLE DE SPECTACLE, HALL D’EXPOSITION, BRASSERIE, STUDIOS DE TÉLÉVISION ET BUREAUX (ÉTAGES) ; PHASE 2 : GALERIE COMMERCIALE, PARKING ET ABORDS ; PHASE 3 : IMMEUBLE DE 25 LOGEMENTS (EN COURS) STABILITÉ ET TECHNIQUES SPÉCIALES : BEL

    ACOUSTIQUE : ATS

    SCÉNOGRAPHIE : L’ESCAUT

    SURFACE : PHASE 1, 8345 M2 ; PHASE 2, 4250 M2 (GALERIE) ET 8000 M2 (PARKING ET ABORDS) – COÛT : PHASE 1, 10,6 MILLIONS D’EUROS ; PHASE 2, 1,5 MILLION D’EUROS (GALERIE) ET 1 MILLION D’EUROS (PARKING ET ABORDS)

    LIVRAISON : PHASE 1, 2014 ; PHASE 2 : 2008

  • Réouvrir l’espace aux possibles - Le réaménagement de la place communale de Molenbeek

    Les édiles ont demandé aux architectes de les aider à reconquérir un espace commun bloqué qu’une partie de la population s’était indûment approprié. Ensemble, ils ont cherché à définir un espace partagé dans lequel trafic automobile, flux de vélos et de piétons, jeux d’enfants, rassemblements de badauds, rencontres amoureuses et errance baudelairienne auraient enfin droit de cité et pourraient coexister sans heurt. En amont du projet, des infrastructures disponibles ont été systématiquement recensées afin de pouvoir concentrer dans des lieux appropriés ces parasites rendant l’espace public impropre à tout autre usage. Ainsi des places de stationnement ont-elles été libérées dans des constructions existantes ou créées de toutes pièces dans de nouvelles structures. De même le périmètre de l’intervention a été étendu à toute la rue ou plutôt à la succession de placettes et d’espaces atypiques qui, parallèlement au canal, vient relier les grands axes commerçants et les connecter au métro. 



    FINES SCARIFICATIONS 

    L’ancienne place était très fortement hiérarchisée en trois types d’espaces monofonctionnels. D’abord, la voie carrossable bitumée et tatouée de bande blanche, clairement dessinée par les caniveaux et des bordures de pierre. Ensuite, les étroits trottoirs réservés aux piétons et souvent hérissés de potelets métalliques. Enfin, le centre pavé de briques – planté çà et là de quelques arbres anémiques – indûment occupé par les véhicules. Le projet de l’agence A practice – fondée en 2011 par Cécile Chanvillard et Vincent Piroux – se propose au contraire comme un espace unitaire. Dénivelés, bornes, revêtements hétérogènes ont été congédiés au profit d’un espace lisse au vallonnement à peine perceptible. Ainsi les fontaines jaillissent au ras du sol et les caniveaux s’apparentent à de fines scarifications à peine perceptibles. Et l’intervention artistique de Joëlle Tuerlinckx, intitulée Moment – Point zéro, a consisté à enterrer, après un véritable rituel de fondation, un monolithe de pierre bleue du Hainaut, comme pour donner une consistance, une profondeur à cette pellicule de pavés. Ce cylindre de plus de 12 tonnes est enfoui en un point de la place baptisé « centre de gravité » et affleure à peine à la surface des pavés. Les seuls éléments émergents sont des blocs de pierre qui semblent léviter à quelques centimètres du sol en rappelant les formes organiques de Hans Arp. Ils font office de bancs et sont judicieusement placés de manière à définir des micro-espaces qui se voudraient des « salons urbains ». Ils parviennent aussi à orienter et à ralentir les flux automobiles qui traversent cette zone, qui a eu l’intelligence de ne pas être piétonne pour permettre, comme dans les villes africaines – comme Lomé et ses voies défoncées à l’avant-garde de notre contemporanéité –, un mélange maximal d’activités différenciées. L’intelligence de l’équipe de A practice aura été d’offrir à la population cosmopolite de la commune un espace à sa mesure, un outil capable à très long terme de lutter contre le communautarisme et le sectarisme qui gangrènent cette commune. Une opération en tout point exemplaire que le lecteur pourra s’amuser à comparer à celle de TVK place de la République à Paris. 



    MAÎTRES D’OUVRAGE : BELIRIS, COMMUNE DE MOLENBEEK-SAINT-JEAN
    MAÎTRES D’OEUVRE : A PRACTICE ; PIERRE VANDERSTRAETEN, CONSULTANT EN MATIÈRE D’ESPACE PUBLIC ; ATELIER RUIMTELIJK ADVIES, INGÉNIERIE DE L’ESPACE PUBLIC ET GESTION DES COÛTS

    SHON : 6000 M2 –
    COÛT : 1,5 MILLION D’EUROS HTVA

    LIVRAISON : DÉCEMBRE 2015

  • Sous le signe du Verseau - Mons Memorial Museum - Pierre Hebbelinck & Pierre de Wit

    C’est cette ambiguïté – un édifice à la fois contenant et contenu – que les deux architectes de Liège ont su parfaitement exploiter en intégrant la halle à leur parcours muséal. Leur intervention étreint et traverse la construction existante de brique et de métal. Le public entre par la vaste façade vitrée de 1871 donnant sur le boulevard et pénètre dans l’ancien espace industriel désormais dominé par une banque d’accueil. Il traversera ensuite les salles obscures aménagées dans le nouveau bâtiment pour une plongée en apnée dans les deux derniers siècles d’histoire de la ville et le traumatisme des deux guerres mondiales. Des témoignages, des objets parfois insolites, des légendes – comme la très étonnante légende des anges de Mons qui seraient apparus aux soldats britanniques au début de la guerre de 14 – scandent ce parcours somnambulique à travers l’histoire réelle et fantasmée de la ville. Un parcours qui s’étend en rez-de-chaussée puis monte en amphithéâtre, revient en mezzanine, traverse en passerelle la grande halle et redescend sur terre de l’autre côté après une salle de projection qui fait office de sas de décompression. Le volume extérieur de l’aile nord, avec son oblique et son porteà- faux, retranscrit sans faux-semblants cette odyssée en trois dimensions dans la mémoire de la cité. 



    GARGOUILLE 

    En coeur d’îlot, les deux ailes parviennent à importer du contexte, de la continuité là où il n’y avait que du vide. Elles modifient le rapport entre l’architecture de brique et de métal de l’ancienne station de pompage et celle de béton et d’ardoise des locaux de la banque nationale qui se déploient au-delà d’un plan d’eau. Ces deux bâtiments, qui s’épiaient depuis des années – comme le parapluie et la machine à coudre des Chants de Maldoror –, semblent maintenant avoir quelque chose à partager. Une gargouille monumentale, seul effet sculptural de l’opération, attend de reverser l’eau pluviale recueillie par la toiture dans le bassin central. Une image forte qui exprime à la perfection cette architecture du retrait, toujours prête à donner plus qu’elle ne reçoit… 



    MAÎTRE D’OUVRAGE : VILLE DE MONS

    MAÎTRES D’OEUVRE : ATELIERD’ARCHITECTURE PIERRE HEBBELINCK ET PIERRE DE WIT

    BE STABILITÉ : GREISCH

    BE TECHNIQUES SPÉCIALES : PIERRE BERGER

    SCÉNOGRAPHE ET SIGNALÉTIQUE :WINSTON SPRIET ETMARTIAL PREVERT

    Multimédia : CHRISTIAN BARANI

    HISTORIEN : JOSÉ GOTOVITCH

    SHON : 2800 M2 –
    COÛT : 8, 3 MILLIONS D’EUROS – LIVRAISON : 2014 

  • Totem - Immeuble passif de cinq logements à Shaerbeek, Bruxelles - MSA et V+

    IMMEUBLE


    Maître d’ouvrage : Commune de Schaerbeek

    Maîtrise d’ouvrage déléguée : Renovas

    Maître d’oeuvre : MSA, avec Benoit Moritz, Jean-Marc Simon, Alain Simon

    Bureau associé : V+

    Ingénieur stabilité : Ney

    Ingénieurs techniques spéciales : JZH

    Surface SHON : 1000 m2

    Coût : 1,2 million d’euros

    Livraison : 2011-2015


    -


    BANC


    Commanditaires : Commune de Schaerbeek

    Maîtrise d’ouvrage déléguée : Renovas

    Maître d’oeuvre : MSA

    Bureau associé : Ney (ingénieur stabilité)

    Coût : 45 000 euros