Fondé par Fany et Ankel Cerese, l’Atelier AA – Architecture Humaine développe une architecture attentive aux situations de fragilité, notamment dans les secteurs médico-social et institutionnel. Leur pratique s’accompagne d’une réflexion critique sur les outils et concepts mobilisés par la profession. Dans leur ouvrage collectif S’affranchir du concept de handicap – Critique constructive d’une notion obsolète1 (In Press, 2022), les deux architectes appellent à dépasser une approche strictement normative et compensatoire du handicap pour lui substituer une véritable logique inclusive. Entretien croisé.
d’architectures : Vous avez sous-titré votre ouvrage collectif “critique constructive d’une notion obsolète”. Pourquoi faudrait-il s’affranchir de la notion de handicap ?
Ankel Cerese : Le titre initial du livre était L’obsolescence du handicap, mais l’éditeur a préféré le reformuler. Dans nos métiers, il est essentiel de déplacer la focale : ce n’est pas le handicap que nous devons traiter, mais l’environnement dans lequel évoluent les personnes. Soigner ou diagnostiquer ne relève pas de notre compétence. Notre rôle est de créer les conditions d’un usage facilité, partagé, respectueux.
Fany Cerese : Colette Eynard, co-autrice du livre, retrace l’histoire du mot “handicap” et montre à quel point il est aujourd’hui inadapté à la question spatiale. Le terme véhicule une logique de compensation individuelle, là où l’architecture inclusive vise un confort d’usage global, pour tous. Les personnes en situation de handicap sont une minorité parmi les usagers. Une architecture véritablement inclusive cherche à améliorer les espaces pour tous, en les rendant plus beaux, plus lisibles, plus praticables — en opposition à l’approche purement corrective de l’accessibilité.
d’a : Le travail des architectes se limite souvent à l’application de normes d’accessibilité. Comment dépasser cette approche purement réglementaire ?
Ankel Cerese : Il faut changer de niveau de réflexion. Traiter les besoins d’une population vieillissante, par exemple, permet de décentrer le projet au-delà de la seule notion de handicap. La qualité des espaces — leur beauté, leur design, leur hospitalité — participe pleinement de l’inclusion. Un architecte ne doit pas concevoir des prothèses spatiales mais des lieux d’intérêt commun. L’exemple du tramway de Montpellier, pensé de manière inclusive, est frappant : de nombreuses personnes en situation de handicap choisissent de s’y installer. Ce n’est pas un hasard.
Fany Cerese : Pour reprendre Alain de Botton2, plus un bâtiment est beau, plus il honore ses usagers. Une bonne architecture accessible est souvent invisible : elle ne crie pas son intention, elle agit. Cela pose la question de l’anonymat de l’architecte, mais c’est un autre débat [rire]. Par ailleurs, la parole des usagers a beaucoup émergé ces dernières années. L’expertise d’usage est un levier majeur, parfois plus opérant que celle de la maîtrise d’ouvrage. Nous travaillons systématiquement avec des groupes d’usagers. Le cadre réglementaire est encore trop cloisonné et déconnecté des besoins réels. La loi ELAN de 2018 a constitué un recul sur la proportion exigée de logements accessibles, alors même que le décret de 2023 sur l’accessibilité numérique introduit de fortes sanctions en cas de non-conformité. Il y a une incohérence criante du projet politique vis-à-vis de ces questions. Sans politique publique cohérente, impossible de construire des environnements véritablement inclusifs. (...)