D’a s’est rendu au spring open weekend de Drawing Matter à Londres. Le site internet ouvrait au public sa collection de dessins séminaux d’architectes, de la Renaissance à aujourd’hui. Portrait d’une institution en trompe-l’œil.
C’est à l’étage du 8 Smart’s Place, à Covent Garden, au cœur de Londres, que l’ensemble documentaire a élu domicile depuis octobre dernier. Le lieu est habituellement accessible sur rendez-vous pour des ateliers dédiés à la pédagogie ou à la recherche. Mais ce printemps, les portes ouvertes ont permis de voir, dans une atmosphère de profusion recueillie, les pièces commentées dans les articles foisonnants du site drawingmatter.org et des éditions du DM Journal.
Avant de s’installer dans la métropole, les originaux de Francesco Borromini, Karl Friedrich Schinkel ou Peter Märkli ont côtoyé pendant une douzaine d’années les veaux de Shatwell Farm, en pleine campagne au sud de Bristol, un palimpseste architectural aujourd’hui vendu. Son cœur se logeait dans l’étable convertie en centre d’archives intimiste conçu par Hugh Strange, drapé de bois comme l’intérieur d’un violon, dont l’âme serait les tiroirs renfermant des trésors à la disposition des étudiants venus du monde entier.
La griffe du passé
« Nous sommes surtout connus en Belgique, au nord de l’Italie et en Suisse alémanique. La France reste un gap. » Le président de Drawing Matter, Niall Hobhouse, philanthrope et libre-penseur de l’architecture, vient de déménager avec sa petite équipe d’activistes constituée de conservateurs, historiens, programmateurs, photographes, éditeurs. Réseau intellectuel qui fait vivre la collection au plus près des enseignants et de leurs étudiants ou des jeunes praticiens, mais aussi des historiens, anthropologues et urbanistes. Cette flexibilité reflète les échanges qu’il a longtemps entretenus avec Cedric Price, père d’un concept d’université sur rails, The Potteries Thinkbelt, en 1965. Il n’est pas surprenant que la collection ne soit séparée que de quelques rues du Sir John Soane’s Museum, domicile du célèbre architecte et collectionneur, où Hobhouse est également commissaire d’exposition1. La London School of Economics n’est pas loin non plus, établissement où il a œuvré avec Richard Sennett (l’auteur de Ce que sait la main, édité chez Albin Michel, 2022, une célébration de l’artisanat) sur les questions urbaines. Le périmètre est complété par la AA School voisine, qui vient régulièrement participer à des workshops.

KarlFriedrich Schinkel, projet de chapiteau pour le rez-de-chaussée de la maison Tilebein, Sulechów, Pologne, 1806, encre noire et lavis sur papier, 625 × 1 060 mm.© DMC 1853.6, Courtesy of Drawing Matter
Re-source
Les méandres de la pensée parcourent le paysage mental d’un jardin anglais, à l’opposé de l’organisation hiérarchisée et peignée à la française. « Les archives des grandes institutions s’adressent principalement à un public imaginaire d’historiens. Mais pour chacun d’entre eux, des milliers d’étudiants et de praticiens se renouvellent chaque année. Les visiteurs sont invités à placer côte à côte des productions réalisées la semaine dernière ou au XVIe siècle, et constatent que les architectes essaient toujours de résoudre les mêmes problèmes. » Niall Hobhouse continue, d’un ton posé : « Les conventions peuvent être différentes, mais les considérations spatiales et techniques n’ont pas changé. Nous cherchons à dé-fétichiser ces productions et à les aborder comme la trace d’un processus qui peut parfois en dire plus que le bâtiment fini. »
Open bar
Chez Drawing Matter, les grandes tables et les dessertes se répartissent dans un espace en brique sombre, éclairé par quelques baies laissant filtrer un jour réfléchi par les façades voisines. Lors des workshops thématiques organisés par les enseignants de différents établissements, les lampes articulées fixées au plafond balayent dessins, carnets, maquettes et objets, tirés de boîtes ou de cartons soigneusement classés. Tel un forum, le plateau en bois stimule les échanges par petits groupes. S’y déploie au fil des manipulations un atelier d’expérimentations comparatives entre les dessins, sorte d’Ouvroir d’Archives Potentielles public, rappelant les exercices de l’OuLiPo. Une reconfiguration à l’infini de narrations où les époques se chevauchent, à la fois le cadavre exquis et l’atlas mnémosyme de l’historien de l’art allemand Aby Warburg.
« Les architectes sont les pires collaborateurs, reprend Hobhouse. Gordon Bunshaft, par exemple, qui dirigeait l’agence SOM dans les années 1960 à New York, avait le soir pour habitude de faire une tournée de destruction de croquis. Il y a une pulsion chez les plus reconnus à ne montrer que la certitude. » Les choix d’acquisitions se portent souvent sur les documents qui témoignent d’une bascule dans la carrière d’un architecte. « Dans l’urgence, l’auteur, possédé par une idée radicale, repousse les limites du médium et des conventions. Comme le montrent, dans les années 1970, les productions graphiques de Rem Koolhaas ou celles des Italiens de Superstudio. Un bon bâtiment produit souvent les meilleurs dessins », conclut-il.
L’imperfection inhérente à l’itération est souvent célébrée dans les textes du site avec une mention spéciale à l’essai Borromini’s Smudge2, qui traite des traînées de la paume de l’architecte brouillant ses tracés.

Des étudiants de l’Edinburgh School of Architecture and Landscape Architecture, lors d’un workshop, janvier 2025. © Anna-Rose McChesney
L’avenir de l’architecture
Quand Alvaro Siza a confié à Drawing Matter son tout premier carnet noir, réalisé en 1977 pour son projet de logements de Malagueira au Portugal, il a déclaré : « Voici une centaine de mes erreurs. » À l’exact opposé figurent dans les collections les tirages de BIM3 issus d’un appel d’offres lancé par l’architecte britannique Farshid Moussavi, documents révélant les tripes de projets complexes, comme l’Elbphilarmonie de Herzog & de Meuron. Autour d’une table, un groupe de jeunes Irlandais et Écossais s’anime, regrettant le manque de contemplation d’une pratique mue par la production et l’efficacité. La puissance narrative déployée sous leurs yeux en collisions de papier et d’objets révèle en creux la linéarité et l’absence d’errance de la conception digitale. D’une perfection fonctionnelle, les documents numériques auront probablement peu de secrets à livrer sur les hésitations de leurs auteurs aux générations futures. Optimistes, ces jeunes professionnels soutiennent finalement que la pratique architecturale peut changer : « It all depends on us now. »
1. Exposition « Soane and Modernism: Make It New », jusqu’au 18 mai.
2. Jonathan Foote, 15 novembre 2022, https://drawingmatter.org/dmj-borrominis-smudge
3. « Architecture as an Instruction-Based Art », 2017 Royal Academy Summer Exhibition.