La phénoménologie architecturale comme tendance
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Ayant perdu en visibilité à partir des années 1970, l'intérêt pour la phénoménologie est récemment revenu au premier plan de la scène architecturale ; on sait qu'elle est enseignée avec ferveur dans les universités américaines et on commence à en parler dans les écoles françaises. On a surtout été témoins de l'énorme succès du projet des Thermes de Vals de Peter Zumthor, qui, à lui seul, a créé un enthousiasme sans précédent pour la question de la perception chez les générations actuelles. La logique est cependant différente de celle de la vague précédente : il ne s'agit plus d'une vérité mais de vérités au pluriel, ou plutôt d'histoires, de scénarios. L'intérêt s'est déplacé de l'œuvre faite vers la manière de la faire et ce qui prime est donc bien la décision du producteur, la stratégie qui doit permettre d'inventer de l'inédit. La fin de la doctrine unique a ouvert la voie à la fiction. En parallèle à une certaine mode « perceptive » et sur fond de culture exacerbée de l'image (ce spectacle permanent des magazines ou de la publicité qui se donnent pour mission de nous apprendre à aimer les objets), la phénoménologie architecturale a un caractère réactionnaire : elle prend le contrepoint de cette transformation inconsciente de nous-même qu'opèrent les objets et l'architecture (si l'on considère encore que cette dernière n'en est pas un), en pensant prôner une véritable compréhension des choses, du monde et de l'homme qui est au monde. Bien sûr, tout bon projet d'architecture travaille la perception du sujet qui parcourt l'espace - que l'on pense à Le Corbusier, Aalto, Sanaa, Koolhaas ou Fujimoto - mais l'architecture raconte là une histoire complexe, un récit en propre qui va au-delà de la seule perception. Dans la réapparition savante de la phénoménologie architecturale, le récit perceptif gagne en importance et devient un thème de roman à part entière ; pour citer deux exemples : le musée juif de Daniel Libeskind, où l'attention se porte sur le ressenti avant toute formulation (avec un territoire sensible qui prend une importance supérieure à celle du programme) ou les Thermes de Vals, avec lesquels Peter Zumthor réussit à emporter le public dans un roman de projet qui travaille la perception en considérant le corps et à l'esprit comme un tout - on retrouve logiquement des notions issues de la lecture de Husserl et Merleau-Ponty. Prendre l'exemple du mémorial de l'Holocauste de Peter Eisenman (qui ne se revendique pas comme phénoménologique mais illustre pourtant bien ce discours) permet enfin de comprendre que la phénoménologie peut aussi intervenir comme relecture d'un projet ; et si cela est possible, c'est bien parce qu'elle est un récit, parmi d'autres.
L'existence même de vagues successives aux caractéristiques propres pose la phénoménologie architecturale comme moment, avec une temporalité qui l'éloigne de la prétention des textes philosophiques à être hors du temps. Le courant de pensée a cependant trouvé dans l'architecture une application décisive et le discours est bien entré de manière irrévocable dans le « common ground » des architectes, mis en évidence par David Chipperfield à la Biennale de Venise 2012. Influence partagée, terrain commun dans la culture – ou la doctrine – des architectes, la phénoménologie architecturale est récit et tendance.
* Marine de Faup est étudiante en Master 2 à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Paris - Val de Seine (ENSAPVS) sous la direction d'Alain Guiheux