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L’architecte Gricha Bourbouze s’était interrogé il y a un an dans nos pages sur la propension délétère des architectes à la radicalité conceptuelle lorsqu’il s’agit de construire des bâtiments d’habitation. En introduction aux réalisations de logements que nous présentons ce mois-ci, il cherche à comprendre comment la divergence croissante entre projet urbain et architectural contribue à appauvrir espaces privés et espaces publics. Quels sont aujourd’hui les moyens dont un architecte dispose pour enrichir des contextes de projet, que toutes les bonnes volontés concourent à stériliser ? La réponse est peut-être à trouver dans l’espace incertain qui se niche entre banalité et singularité.

Ci-dessus : Climat de France, Fernand Pouillon architecte, 1957

 

Roland Simounet à Saint-Denis

À la fin des années 1970, Roland Simounet conçoit à Saint-Denis un ensemble de 253 logements, organisés en trois grands îlots, dont la morphologie un peu chahutée fait écho aux anciens tracés médiévaux et à la basilique toute proche. Leur organisation s’inspire des précédentes expériences algériennes de l’architecte et assemble, autour de cours plantées, des logements en duplex distribués par des coursives. L’ensemble forme une sorte de colline habitée qui vient absorber un parking implanté de plain-pied avec les rues adjacentes. Les façades sont creusées de profondes loggias en gradins et mettent en scène la collecte des eaux pluviales. La mise en œuvre est répétitive et économe, basée sur un système de refends et de façade en béton toutes uniformément peintes en blanc.

Quarante années ont passé, et l’état actuel de dégradation de cette opération emblématique illustre tristement la difficulté de certaines collectivités à maîtriser seules et sur la durée leurs investissements patrimoniaux (ou plus simplement la redistribution insuffisante des richesses territoriales). Ces îlots témoignent cependant, malgré les réserves que l’on pourrait formuler (l’absence de pleine terre, le tracé tortueux des circulations, le dessin complexe des espaces publics), d’une ambition architecturale et urbaine qui semble s’être perdue dans les détours de l’histoire. Ce qui demeure inspirant tient en effet à cinq qualités essentielles aujourd’hui redoutées ou négligées : la grande dimension, l’homogénéité architecturale, le caractère englobant des bâtiments, la richesse des typologies de logement et la recherche d’un vocabulaire inédit mais familier.

Sans être un spécialiste de l’aménagement urbain, il est facile de comprendre pourquoi une telle opération n’est plus envisageable aujourd’hui ; pour quelques motifs légitimes, mais surtout pour beaucoup de mauvaises raisons. Sur le versant positif des évolutions qu’a connu l’aménagement des villes, on peut retenir une attention plus grande au contrôle social de l’espace public, qui semble avoir été traité ici avec beaucoup d’angélisme, et également une maturité plus grande quant à la maîtrise du vieillissement des façades, préoccupation abordée à cette époque avec une naïveté surprenante (gargouilles, acrotères, soubassement, étanchéité des coursives…). A contrario, de nombreuses mauvaises habitudes rendent aujourd’hui de tels projets inaccessibles : morcellement de la commande, obsession pour la diversité, fiches de lot verrouillées et sous-dimensionnées, application des règles PMR, désintérêt pour l’ergonomie intérieure des logements.

L’architecture du logement collectif ne doit en effet pas être considérée comme un projet d’accompagnement d’un récit urbain qui s’écrirait en parallèle, elle en est le fondement. Entre projet urbain et architectural, il nous semble donc intéressant de renouer les fils d’une divergence qui contribue aujourd’hui à appauvrir et à banaliser espaces privés et espaces publics.

INTRO REA BOURBOUZE Simounet basiliqueL'îlot Basilique, Saint-Denis, Roland Simounet architecte, 1976-1990

En ville ou à la campagne

En France, l’aménagement urbain semble de nos jours scindé en deux versants irréconciliables. Sur son versant rural et périurbain, des écoquartiers de faible densité cherchent à redonner corps au sentiment collectif à travers des plans d’aménagement combinant maisons en bande et jardins privatifs, stationnements aériens, sentes piétonnes, noues et inévitables bassins de rétention paysagers. Sur son versant dense et métropolitain, les zones d’aménagement concerté de centre-ville assemblent des objets architecturaux dont la diversité architecturale est inversement proportionnelle à l’homogénéité typologique. En bordure d’agglomération, là où la pression foncière s’atténue un peu, émergent trop rarement des opérations urbaines qui cherchent à marier ces deux échelles typologiques et paysagères, comme à la Bottière-Chênaie à Nantes où, en une vingtaine d’années, s’est constitué, au sein d’une structure paysagère singulière, un quartier atypique à composante essentiellement résidentielle, mêlant habitat intermédiaire et collectif1. (...)

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