En mai 2021, d’architectures avait publié la recension de son ouvrage La vérité en ruines1. Le 7 janvier dernier, nous l’avons interrogé sur l’évolution des investigations menées par Forensic Architecture (FA), qu’il dirige depuis 2010 au sein de la Goldsmiths University à Londres.

Sur le site web du laboratoire, on peut trouver « Une cartographie du génocide » qui recense l’état des destructions résultant des attaques menées par Israël à Gaza pendant les quinze mois qui ont succédé aux massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023. Au départ utilisé exclusivement par les soutiens palestiniens, le terme de « génocide » est aujourd’hui employé par des organisations internationales comme Médecins sans Frontières, Human Rights Watch ou Amnesty International, ou par des penseurs comme l’historien israélien spécialiste de la Shoah Amos Goldberg2. Les investigations menées par FA, qui a enquêté sur d’autres conflits internationaux (Ukraine, Syrie), font écho à la définition donnée par la Convention de 1948 (ratifiée par 153 États, dont Israël), selon laquelle un génocide s’entend d’actes commis dans « l’intention de détruire en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».


1. Sous la plume de Soline Nivet, d’a n° 289 ; Eyal Weizman, La vérité en ruines, Manifeste pour une architecture forensique, Paris, Éditions Zones, mars 2021.
2. Amos Goldberg, historien israélien : « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », article paru dans Le Monde le 29 octobre 2024.

 

1.

     Displacement Forensic Architecture2.
Destruction of Civilian Infrastructure Forensic Architecture3.   Targeting of Aid Forensic Architecture4.

1. destruction des infrastructures médicales. État des hôpitaux à Gaza mis en regard avec les attaques terrestres à la date du 14 février 2024.
2. déplacements de population. Déplacement opéré vers une zone dite « humanitaire » le 16 août 2024 et expulsion ultérieure de zones à l’intérieure de ladite zone humanitaire (zones où les civils avaient été dirigés huit jours auparavant).
3. destruction des infrastructures civiles. État des lieux des dommages et destructions à Gaza entre le 15 octobre 2023 et le 6 juillet 2024.
4. destruction des terres agricoles. Accumulation des terres agricoles détruites entre octobre 2023 et juin 2024.

 

d’a : Depuis la création de Forensic Architecture il y a quinze ans, vos méthodes d’investigation semblent s’être largement répandues dans le monde. Comment le laboratoire FA a-t-il évolué depuis 2010 ?
Eyal Weizman : Le groupe Forensic Architecture est né de la nécessité de s’engager dans un travail anticolonial en Palestine. Cela a débuté comme une démarche visant à lire les ruines et à comprendre l’architecture en tant que corpus delicti, en se concentrant sur l’étude des traces comme pathologie architecturale. Lorsque vous examinez un bâtiment, vous pouvez voir ce qui s’est passé, combien de personnes étaient présentes, d’où elles venaient, s’il y a un départ de feu ou non, quels types d’armes ont été utilisés, et ainsi de suite. La méthode FA est devenue au fil du temps particulièrement probante pour interpréter des images et des vidéos, et nous étions là au moment de « la révolution de l’open source », qui repose sur la compréhension des conflits via l’analyse et l’interprétation de vidéos et de photographies capturées par des personnes directement impliquées dans des zones de conflit. Nous nous sommes alors rendu compte que, pour réellement comprendre ce que montrent les images, nous devions construire des modèles numériques 3D nous aidant à les analyser les unes par rapport aux autres. Le récit se déroule toujours non pas d’un seul point de vue, mais à travers la conjonction de multiples points de vue.
Nous avons surfé sur la vague de l’open source pendant plusieurs années, avec FA initiant une transformation massive dans le champ du journalisme d’investigation. De nombreux journaux à travers le monde, dont Le Monde en France, ont adopté notre démarche et nos outils. Nous avons également contribué à la création de bureaux pour les droits humains, ainsi qu’à celle de nombreuses organisations dans le monde entier qui appliquent nos méthodes. Par ailleurs, le champ juridique a évolué, et le type d’études que nous menons a commencé à être admis comme preuve devant les tribunaux internationaux et nationaux. Nous avons notamment joué un rôle dans un procès important en Grèce qui a conduit à la condamnation du groupuscule néonazi et ancien parti Aube Dorée (Chrysí Avgí). Le monde de l’art s’est également intéressé à la dimension plus conceptuelle de notre travail. Nos méthodes ont été appliquées de manière disruptive dans tous ces domaines, nous avons recruté des penseurs et praticiens radicaux, tous activistes, en mettant nos outils entre les mains de nos camarades activistes.
Mais alors les grands groupes médiatiques sont entrés dans la danse, ainsi que les services secrets et les forces de police, qui ont tous commencé à adopter nos outils et notre démarche. Cela a lancé ce que nous appelons la période « post-open source », qui signifie que les individus les plus vulnérables ne publient plus leurs données en ligne. Vous devez comprendre qu’en Palestine, si vous téléchargez du matériel compromettant, on toquera à votre porte, au mieux. Nos techniques et technologies sont devenues courantes, ou pire, des outils entre les mains du pouvoir institutionnalisé, ce que nous regrettons car ces entités traditionnelles utilisent nos moyens sans les idées politiques qui les accompagnent.
Nous avons donc dû nous réorganiser pour préserver notre position critique et radicale et, plutôt que de soutenir de grands groupes et grands journaux, nous avons choisi de nous allier à de plus petites organisations. Nous devons rester ce que vous appelez en France un contre-pouvoir, une force de contestation. C’est pourquoi nous avons évolué pour devenir The Investigative Commons, un réseau mondial d’agences d’investigation, dont l’une des premières fut Index, créée à Paris en 2020 et dirigée par Francesco Sebregondi, l’un des fondateurs de FA. Nous sommes également présents à Ramallah, où notre groupe a été qualifié d’organisation terroriste. De plus, nous avons des agences à Berlin, au Mexique, à Bogotá et à Rio de Janeiro, soit une douzaine au total dans le monde.

Les plus récentes investigations de FA sur la bande de Gaza ont abouti à « Une cartographie du génocide », une plateforme interactive qui compile, via une perspective cartographique, des milliers de données montrant les attaques contre les civils, ainsi que les destructions des infrastructures et des terres agricoles, ce qui indique selon FA « une campagne systématique et organisée pour détruire la vie et les conditions nécessaires à la vie et les infrastructures vitales ». Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?
Ce qui se passe dans la bande Gaza est un cas d’école pour engager le droit international à mettre un terme au génocide. L’intervention de l’Afrique du Sud à La Haye est une source d’inspiration pour nous (l’Afrique du Sud a amené à la Cour internationale de justice des preuves montrant que les attaques à Gaza violent les obligations juridiques d’Israël, NdA). Nous sommes intervenus en Afrique du Sud, ainsi qu’en Namibie sur le génocide namibien, et j’ai témoigné dans une affaire judiciaire portant sur le génocide guatémaltèque. Le Sud global fait entendre sa voix, dénonçant non seulement Israël, mais aussi tous les pays qui le soutiennent, y compris la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis. À Gaza, le défi juridique est particulier : il s’agit de démontrer une intention de destruction, qui ne réside pas seulement dans les preuves collectées, mais dans les relations établies entre les différents éléments de preuve. Nous avons commencé par rassembler des milliers, des dizaines de milliers, et même des centaines de milliers d’images et de vidéos traumatisantes, en les cataloguant et en examinant les connexions entre elles, en les cartographiant. Ce que nous avons étudié, c’est la forme spatiale de ce génocide, l’architecture de la destruction. Ce génocide a une architecture qui inclut différents types d’espaces, des espaces de mort comme des espaces de violence humanitaire.
Nous devons examiner les événements à la fois dans leur dimension spatiale et historique. Israël a systématiquement affamé les Gazaouis en détruisant leurs terres agricoles et en refusant l’entrée de l’aide humanitaire sur le territoire. Israël a attaqué les hôpitaux de Gaza dès janvier 1949. Ces attaques visent à forcer les gens à fuir. Notre approche ne consiste pas tant à analyser chaque attaque individuellement, mais a pour objectif de considérer ce qu’elles représentent dans leur ensemble. Lorsque vous détruisez l’agriculture et l’aide humanitaire, les effets ne s’additionnent pas tout simplement ; ils se multiplient. Détruire les hôpitaux amplifie encore davantage l’impact des déplacements forcés de populations. Tout repose sur les relations établies entre des milliers de données éparses.

Qu’entendez-vous par « violence humanitaire » et comment est-elle perpétrée ?
Je parle de la manière dont les génocides coloniaux sont perpétrés. Prenez, par exemple, la sémantique qui va avec l’aide humanitaire comme les « traités de protection », directement liés à l’histoire de la colonisation. Ou encore les termes « protectorat », « réserve », « zones de sécurité »… qui ne sont jamais sécurisées. Les réserves ne préservent pas ; les traités de protection ne protègent pas. L’utilisation du langage humanitaire permet à l’État colonisateur de continuer à violer les droits des populations sous couvert d’un colonialisme parfois éclairé. Les mesures humanitaires à Gaza relèvent de cette logique. Israël suspend parfois les bombardements et bombarde alors des tracts, comme si la neige tombait sur Gaza ; sauf que cette neige est composée de feuilles A4 qui tombent du ciel et que les gens peuvent attraper, leur indiquant comment procéder pour garder la vie sauve. Ces instructions, censées assurer leur protection, les enjoignent à quitter immédiatement leur maison.
La violence humanitaire, c’est l’abus du principe de déplacement pour atteindre les objectifs stratégiques d’Israël, plutôt que de sauver des vies. Ce génocide est exécuté via le déplacement, comme tous les autres génocides. La complicité française dans le génocide de la Seconde Guerre mondiale a été principalement marquée par le déplacement. En Namibie, le peuple héréro a été déplacé dans le désert pour être massacré. Le génocide arménien a également impliqué le déplacement des communautés arméniennes vers des zones telles que l’actuel Kurdistan ou le désert syrien, où elles ont été massacrées, bien qu’on leur ait dit qu’elles étaient déplacées pour leur sécurité. Dans les Amériques, les déplacements ont détruit la vie indigène. Pendant la guerre d’Algérie, l’armée coloniale française n’a-t-elle pas déplacé des millions d’Algériens berbérophones et arabophones dans des régions désertiques comme méthode d’extermination ?
L’« exil » est l’autre nom du déplacement. Dans tous les génocides que j’ai mentionnés, ainsi qu’à Gaza, le déplacement est un outil de destruction. L’aide humanitaire agit souvent comme un camouflage sous lequel se cache la violence étatique. C’est une leçon importante tirée de la France, où les associations humanitaires sont puissantes, avec des entités remarquables, comme Médecins sans frontières (MSF), qui a contribué à la construction d’une pensée humanitaire autocritique ayant justement montré que cette aide peut devenir une forme d’oppression, jusqu’à en devenir létale.

 

 

Ci-dessous, le texte original de l'entretien mené en anglais.

The Design of Destruction

An Interview with Eyal Weizman

d'a : Since Forensic Architecture was established 15 years ago, its investigative techniques and methods appear to have spread widely. How has FA evolved since 2010?

Eyal Weizman : Forensic Architecture originated from the need to engage in anti-colonial work in Palestine. It started as a way of reading ruins and understanding architecture as the corpus delicti, focusing on the study of traces as an architectural pathology. When you examine a building, you can see what has occurred, how many people were present, the direction they came from, whether there is a fireside or not, what types of weapons were used, and so on. FA evolved into an essential approach for interpreting images and videos, and we were right there at the time with our techniques when ‘the open-source revolution’ occurred, where the understanding of conflict was based on analyzing and interpreting videos and photographs captured by people directly involved in conflict zones. We then realized that to comprehend what images are showing, we needed to build 3D digital models helping us in analyzing images in relation to one another. The narrative always unfolds not from a single perspective but through multiple viewpoints.
We rode the open-source wave for several years, with FA initiating a massive transformation in the field of investigative journalism. Many newspapers worldwide, such as Le Monde in France, adopted our techniques. We also contributed to the establishment of human rights offices and many organizations around the world that practice and apply our methods. A transformation occurred in the legal field, where the kind of material we provided began to be admitted as evidence in both international and national courts. We played a role in a significant trial in Greece that led to the conviction of Golden Dawn (Chrysí Avgí, in Greek Χρυσή Αυγή, is a far-right neo-Nazi ultranationalist criminal organization and former political party in Greece, editor’s note). The art world also became intrigued by our work, in a more conceptual way. Our methods were applied in a disruptive way across all these fields, we recruited radical thinkers and practitioners, all of us being activists, handing our tools to the hands of fellow activists.
And then corporate media entered our field, along with secret services and police forces, all employing our techniques. This initiated what we refer to as ‘the post-open source’ period, during which the most vulnerable individuals are no longer uploading their material online. You have to understand that in Palestine, if you upload incriminating material, you’ll get a knock on the door at best. Our techniques and technology became mainstream, or worse, tools in the hands of power, as these mainstream entities use the technique without the politics that come with it.
We needed to reorganize to preserve our critical and radical stance, and instead of supporting large groups and major newspapers, we chose to start and support smaller organizations. We must remain what you in France call ‘un pouvoir de contestation,’ a contradictory force. This is why we have evolved into something we call The Investigative Commons, a global network of agencies, with one of the first ones being Index in 2020, in Paris, led by Francesco Sebregondi, one of the founders of FA. We are also present in Ramallah, where our group has been labeled a terrorist organization. Additionally, we have agencies in Berlin, Mexico, Bogotá, and Rio de Janeiro, totaling around 12 organizations worldwide.

Forensic Architecture's most recent investigations in the Gaza Strip have resulted in "A Cartography of Genocide," an interactive platform that compiles, through a cartographic perspective, massive data showing attacks against civilians, as well as the destruction of infrastructure and agricultural land, indicating, as underlines FA, “a systematic and organized campaign to destroy life, the conditions necessary for life, and vital infrastructure”. Can you elaborate on this investigation?

What’s happening in Gaza represents a transformative case for international law to stop the genocide. We draw significant inspiration from initiatives like South Africa's case in The Hague (South Africa submitted evidence asserting that the Gaza war has violated Israel's legal obligations and presented the case to the International Court of Justice, editor’s note). We have worked in South Africa, we have worked in Namibia on the Namibian genocide, and I have delivered a special opinion in a court case concerning the Guatemalan genocide, which is also a case of colonial-era genocide. The global South is asserting its voice, calling out not only Israel but also all the countries that support it, including France, Germany, Britain, and the US. In Gaza, the legal challenge is about demonstrating an intent to destroy, which lies not solely in the evidence collected but in the relation between the different pieces of evidence. We began by gathering thousands, tens of thousands, and even hundreds of thousands of traumatic images and videos, cataloguing them, and examining the connections between them, mapping them out. What we were looking at was the spatial form of this genocide, the design of destruction. This genocide has an architecture that includes various types of spaces, including spaces of death and spaces of humanitarian violence.
We must examine events both spatially and historically at the same time. Israel has systematically starved Gazans by decimating their agriculture and denying incoming aid. Israel has attacked hospitals in Gaza as early as January 1949. These attacks on hospitals are intended to force people to flee. Our approach was not so much to analyze each attack individually but to consider what they add up to. When you destroy agriculture and aid, the effects do not simply add up; they multiply. Destroying hospitals further amplifies the impact of displacement. It's all about the relationships among thousands of data points.

What do you call humanitarian violence, and how does it operate?

It is the way in which settler colonial genocides are perpetrated. Take, for instance, the language of care as ‘protection treaties,’ which are directly linked to the history of colonization. Or ‘Protectorate,’ ‘reservation,’ ‘safe zones’… that are never safe. Reservation zones do not preserve; protection treaties do not protect. Utilizing humanitarian language allows the perpetrating settler colonial state to continue violating people under the guise of sometimes enlightened colonialism. Humanitarian measures in Gaza are about that. Israel occasionally halts the bombing and instead drops leaflets, as if snow is falling over Gaza; only this snow consists of A4 papers slowly descending through the wind, which people can catch, informing them how to proceed to save their lives. It will instruct you, for your protection, that you need to leave your home immediately. Humanitarian violence is the abuse of the principle of displacement to achieve Israel's strategic aims rather than to save lives. This genocide has been executed through displacement, as with every other genocide. French complicity in the genocide of World War II was primarily about displacement.
In Namibia, the Herero people were displaced into the desert as a means of destruction. The Armenian genocide also involved relocating Armenian communities to areas such as Kurdistan today or the Syrian desert, where they were killed, despite being told they were moved to the desert for their safety. In the Americas, displacement destroyed indigenous life. During the Algerian war, didn’t the French colonial army displace millions of Berber and Arab-speaking Algerians into desert regions as a method of extermination? ‘Exile’ is another colonial term used to refer to displacement. In all the genocides I’ve mentioned, as well as in Gaza, displacement has been a tool of destruction. Humanitarianism often acts as a time of camouflage under which state violence lurks. This is an important lesson from France, where the humanitarian sector is very strong, featuring great and self-critical organizations like MSF, and where a history of humanitarian thinking has led to the realization that humanitarianism itself can become a form of oppression, and that aid can turn lethal.