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Les photographes contemporains auront largement contribué à populariser les immenses conurbations des pays émergents. C'est ce décor à la fois inhumain et fascinant que Floriane de Lassée a choisi pour mettre en scène, de nuit, des personnages qui traversent le cadre de façon aussi incongrue et étrange que le lapin du roman de Lewis Carroll.

Les lumières artificielles ont non seulement restituer la ville nocturne aux citadins mais elles ont généré un paysage inédit qui n'a cessé d'enchanter ou d'horrifier les habitants des grandes métropoles et les observateurs de la vie moderne. À l'instar d'un Fritz Lang parcourant les rues de New York avec l'architecte Erich Mendelsohn pour reconnaître ce nouveau paysage métropolitain dont on trouvera des traces dans son film Metropolis, les photographes contemporains parcourent les villes émergentes en quête de cette « beauté fantastique » qui devait, selon l'architecte allemand, s'organiser un jour.

Floriane de Lassée, graphiste de formation convertie à la photographie, s'inscrit clairement dans cette tradition. Dans ses images nocturnes, New York, Shanghai, Macao, Moscou et autres lieux de la mondialisation se fondent dans une métropole globale unique mélangeant les signes, les bâtiments et les lieux : un minaret et une coupole émergent de la ligne d'horizon ; nous ne sommes pas à Istanbul mais à Tokyo. Aucune légende n'aide à situer la scène : « Peu importe qu'il s'agisse de Paris, New York, Moscou ou Istanbul. Je ne le précise pas. Les titres des Vues ne sont qu'une suite de chiffres de 1 à 220 », déclarait-elle dans son ouvrage Inside Views.

En transit continu dans cette mégalopole générique, la photographe passe par quelques points obligés et quelques séductions récurrentes : elle n'a pas manqué l'échangeur du pont de Nam Pu, à Shanghai, cet équivalent XXIe siècle de la grande Pyramide. L'ironie de l'hymne aux néons verse parfois dans une sorte de fascination où la distance entre l'objet et le regard semble être momentanément abolie. Floriane de Lassée se défend pourtant de partir en pèlerinage pour refaire des images qu'elle aurait vues avant de partir : « je refuse de voir les reportages déjà réalisés et je pars en repérage dans la ville ». Une balade urbaine qui l'incite à explorer la cité dans ses moindres recoins, ses panoramas urbains réalisés à la chambre l'obligeant à prendre de la hauteur et à monter sur les terrasses des immeubles.


Théâtre nocturne

Floriane de Lassée se distingue pourtant de certains autres photographes de sa génération par sa volonté d'habiter ces mégalopoles, en dépit de leurs aspects hallucinants ou extrêmes, et l'infiltration de ce paysage par l'humain forme le fil rouge de la série Inside Views. Là où Peter Bialobrzeski, face à la même situation urbaine, fait une photo de paysage pur, Floriane de Lassée envisage la ville comme le plateau d'un film fantastique dont l'aspect irréel est renforcé par les multiples teintes de l'éclairage artificiel. La scène conviendrait parfaitement au tournage de Blade Runner. Mais alors que l'on attend Batman, c'est Monsieur Tout le Monde qui apparaît. Le décor devient le support de fictions mettant en scène des personnages faussement pris sur le vif : une ménagère qui étend son linge la nuit, une femme diaphane en peignoir courant sur une toiture-terrasse… Ces microfictions, voire nanofictions, ne sont guère bavardes et se lisent d'un coup d'œil. « Je fais les choses selon l'inspiration du moment, selon le lieu, je n'ai pas de scénario préétabli. L'idée est de créer une situation éveillant un sentiment d'étrangeté. » Incarnés par des figurants ou par la photographe elle-même, les personnages empruntent les clichés vestimentaires du lieu, sans les épouser franchement : « Je dois toujours consacrer une partie de mon temps sur place à obtenir l'autorisation d'entrer chez les habitants pour pouvoir figurer sur un balcon distant, dans une chambre, pour poser un éclairage dans une pièce... Je me déplace en courant d'une partie à l'autre du bâtiment, je charge une personne de déclencher l'appareil en communicant par signes ou par téléphone, je rajoute des lampes et des flashs pour faire ressortir certaines parties du cadre. »

Au-delà de l'anecdote, on voit les obstacles que la photographe doit surmonter pour entrer dans le cadre soigneusement élaboré. « La chambre me permet de construire très précisément toute l'image, de prévoir comment je vais recouper et recadrer. Une fois ce travail fait, il reste une grande part d'aléatoire car je ne peux pas maîtriser la ville. Il y aura une fenêtre qui s'allume, d'autres qui s'éteignent. » Floriane de Lassée se laisse volontiers déranger par ces accidents qui perturbent une vue si patiemment construite, le hasard ajoutant ou retranchant des éléments à l'image. « Comme dans Blow-Up d'Antonioni, je découvre toujours des détails en examinant mes images après la prise de vue : au personnage que j'avais mis en place peut s'ajouter une femme regardant la télévision, que je n'avais pas remarquée sur le moment. » La nuit engendre la porosité des façades, elle aide la photographe à pénétrer dans l'intimité de la ville. Inspirée par Playtime et Fenêtre sur cour, Floriane de Lassée envisage d'ailleurs de resserrer son attention vers ces fenêtres illuminées dans ces vastes panoramas urbains, ces fenêtres qui nous regardent, puisque, si l'on en croit Bachelard, « tout ce qui brille voit ».

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