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L’opération Euralille n’est pas encore achevée et pourtant ce moment fondateur d’une nouvelle façon de faire la ville en Europe nous paraît déjà lointain. Voilà bientôt un quart de siècle que cette aventure a commencé et il était temps d’y poser un regard critique rétrospectif. Par l’ampleur du projet et les acteurs de sa mise en œuvre, il aura engendré des polémiques comme nous n’en avons pas connu d’aussi clivantes depuis. C’est d’abord le début d’une grande incompréhension entre Rem Koolhaas et les architectes français qui ne voient dans ses propos qu’un retour aux pires excès du modernisme, mésinterprétant son analyse de la « bigness » et de son prétendu mépris pour le contexte. C’est d’ailleurs à partir des trois figures majeures de cette histoire que Valéry Didelon (par ailleurs contributeur de d’a) a construit son livre : l’architecte, le maire et l’aménageur – Rem Koolhaas, Pierre Mauroy et Jean-Paul Baïetto, soit le concepteur, le stratège et le manager tels qu’ils sont baptisés dans les trois parties de l’ouvrage. Même s’il rend compte des débats qui ont presque au jour le jour accompagné cette opération de 1988 à 1995, l’auteur ne porte aucun jugement sur le projet, constatant cependant que le dessein initial est loin d’avoir été réalisé suivant les vœux de son concepteur. La qualité de l’ouvrage réside moins dans la pourtant passionnante histoire que l’auteur a su rendre claire et vivante que dans sa manière de nous faire comprendre à quel point se jouait alors un tournant majeur de l’urbanisme. Si la pléthorique littérature sur la fabrique de la ville ne se limite plus depuis quelques années à la théorie urbaine mais aborde les facteurs économiques et politiques et la sociologie de ses acteurs, Valéry Didelon rend compte très concrètement et suivant une enquête qui se veut « pragmatiste et historiciste » de leur interdépendance et de leur complémentarité. Dans ce qu’il appelle un « urbanisme sans urbaniste », le personnage de l’aménageur devient prépondérant dans cette nouvelle ingénierie du projet. Il devient la figure centrale d’une stratégie néolibérale de faire la ville dans laquelle l’architecte et l’édile ne sont plus que des acteurs parmi d’autres.

S’il fallait encore ajouter un intérêt à la lecture de cet ouvrage, il faudrait évoquer l’entretien réalisé par l’auteur avec Rem Koolhaas, le seul des trois acteurs d’Euralille encore vivant, et qui leur rend d’ailleurs hommage, dans lequel l’architecte revient avec une certaine humilité sur ces années de profonde mutation de la construction de l’espace de la ville. 


La Déconstruction de la ville européenne. Euralille 1988-1995, Valéry Didelon, Éditions de la Villette, 17 x 24 cm, 156 p., 25 euros.