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Un concours de tour de logements dans une métropole française dynamique mettant en compétition des équipes identifiées pour présenter une certaine relève ? Nous n’avons pas pu résister à l’envie de plonger dans ces projets. Une odyssée dont on revient cependant avec une certaine amertume… À Rennes, les voies ferrées ont longtemps fonctionné comme une frontière. Ainsi au sud de leur large faisceau, c’est tout de suite un tissu pavillonnaire périurbain qui s’immisce entre les emprises de la prison des femmes et des entrepôts ferroviaires. Des constructions de petites tailles qui tranchent avec la gare, son avenue néo-haussmannienne, ses hôtels et ses tours de bureaux…
Les architectes Philippe Gazeau et Louis Paillard associés aux paysagistes de l’agence ter et à Franck Boutté sont au chevet de cette zone depuis maintenant plus de dix ans. Ils préconisent de considérer cette césure non comme un mur de Berlin mais comme un fleuve : une seconde Vilaine, tout aussi attractive que la première. Un projet très ambitieux qui consiste à développer le long des voies une architecture sculpturale et tellurique qui s’appuiera sur la topographie du site, notamment le dénivelé d’environ 7 m de la rive sud. Ces urbanistes très engagés ont déjà imposé à AREP de transformer le parvis de la gare en relief collinaire montant en origami planté vers la nouvelle façade en coussins PTFE, semblable à un nuage. Rive nord, l’Atelier Kempe Thill élèvera de hautes falaises qui tomberont à pic sur les voies et s’étageront en gradins vers la ville. Plus loin, Hamonic + Masson construira un groupe de rochers triangulés. Tandis que rive sud, sur l’îlot Féval, Jean-Paul Viguier vient de livrer des blocs sculptés qui abritent plus de 60 000 m2 de bureaux, des commerces et un cinéma enveloppés dans une résille d’aluminium anodisé.
L’ensemble des programmes mixtes et complexes de cette zone possède des surfaces importantes presque comparables à celles des opérations d’après-guerre, ainsi 300 000 m2 sont-ils prévus à l’horizon 2025.
Quant au site du concours – où persiste une barrière d’octroi –, s’il réclame une tour, c’est parce qu’il se trouve à la croisée des voies ferrées et de la rue de l’Alma, le grand axe rennais qui mène à la place du Parlement-de-Bretagne et plus loin à l’université.
Le groupe Samsic qui organisait la compétition exigeait que les équipes soient composées d’au moins trois architectes : un international, un national et un local. Ils ont dans tous les cas d’abord défini une stratégie commune, puis se sont partagé les cinq lots. La plupart se sont efforcés de proposer une tour de logements conforme au modèle tellurique préconisé par le cahier des prescriptions architecturales et urbaines. Une falaise coupée à mi-niveau par une faille arborée pour Julien De Smedt, un menhir pour Jakob + MacFarlane. Christian Kerez a fait du Christian Kerez tout en restant compatible avec les principes imposés ; Fujimoto, en général plus aérien et visiblement en manque d’inspiration, a proposé une pomme de pin. Quant à Marc Mimram, arrivé en seconde position, il n’a pas voulu se plier à la règle. Les urbanistes de la zone étant aussi des enseignants, classons les équipes en leur donnant des appréciations de livrets scolaires.

Élèves attentifs et disciplinés
Julien De Smedt Architects (mandataire), Stéphane Maupin, Maurer et Gilbert architectes, Think Tank
Lauréats
L’équipe réunie autour de Julien de Smedt a scrupuleusement suivi les prescriptions des urbanistes de la zone, notamment celle de faire flotter la partie supérieure de la tour au-dessus d’un socle aligné sur les toits des constructions voisines. Un projet qui se voudrait « jeune » mais qui reste très convenu et qui a su efficacement rassurer une maire inquiète des réactions de ses concitoyens à l’encontre des immeubles de grande hauteur. Plots et tour conjuguent sur toutes leurs faces une trame constructive en béton très seventies. Elle esquisse des effets de pixélisation et tutoie « L’Éperon » de Louis Arretche – qui culmine à 91,97 m de l’autre côté des voies – dont les façades renvoient en mode mineur aux expériences de l’op art, comme aux travaux de Roger Anger et Pierre Puccinelli.
L’utilisation de cette trame constructive commune par les différents membres de l’équipe, chacun en charge d’une partie du programme, a permis d’homogénéiser les projets et surtout de donner forme aux vides publics générés par les pleins. Ainsi l’hôtel du bouillant Stéphane Maupin tente-t-il de se différencier des constructions de ses amis par la boîte dorée du restaurant panoramique qui fait office de couronnement, clin d’œil qui se voudrait iconoclaste à l’architecture de l’Allemagne de l’Est d’avant la chute du mur. Tandis que l’équipe Maurer et Gilbert, plus dissipée, détourne la grille et joue au Tetris en rassemblant les pixels pour creuser de profondes loggias plantées dans la masse du siège de la Samsic.

Vous lisez trop de science-fiction
Jakob + MacFarlane (mandataire), Jacques Boucheton architecte, Atelier L2
Ce concours par ses attendus semblait destiné à cette équipe qui travaille depuis des années sur une architecture tirée du sol. On se rappellera les schémas d’intention du restaurant Georges où la dalle carroyée du cinquième étage du Centre Pompidou se déformait et se gonflait pour engendrer les chrysalides des cuisines et des salons. Mais aussi des rayonnages de la librairie Loewy dans le Marais, dont étagères et montants savamment encastrés offraient des logements orthogonaux et fonctionnels pour les livres tout en dessinant une architecture rupestre, un procédé repris plus tard à une autre échelle pour les trois plots d’habitation scandant le boulevard Sérurier à Paris.
Nous retrouvons à Rennes la même idée de trame qui se déforme pour souligner le pincement des voies au niveau du pont de l’Alma tout en marquant les pentes du terrain et en restant attentive aux flux du public. Ainsi deux nouveaux passages sont-ils tracés, l’un dans la continuité du quai menant à la gare, l’autre dans celle de la rue Louis-Blériot. De cette grille s’élèvent, comme des étagères, les murs de refend et les dalles de planchers des deux premiers immeubles dont les nez suivent des profils organiques pour esquisser des silhouettes montagneuses. La tour est taillée à la base et s’élance vers le ciel comme un menhir, tandis qu’à ses côtés l’hôtel se tasse dans un mouvement encore renforcé par la démultiplication des pare-soleil horizontaux.
De l’autre côté de la rue, des exosquelettes reprennent le même principe pour porter les plateaux libres des immeubles de bureaux plus généreusement ouverts sur l’extérieur. L’ensemble compose un monde de rochers parfois en déséquilibre et recouverts de forêts, qui n’est pas sans évoquer les paysages en lévitation de Pandora, la planète d’Avatar, le film de James Cameron.

Vous n’écoutez pas vos enseignants
Christian Kerez (mandataire), Bruther, David Cras
Sans doute l’équipe la plus attendue, réunissant le Suisse Christian Kerez qui, en très peu de projets, est parvenu à se hisser au rang non pas de star – trop galvaudé – mais de mythe vivant ; Bruther, qui incarne un renouveau de l’architecture française, et David Cras, un important architecte rennais dont l’œuvre mériterait d’être plus souvent commentée.
Leurs projets se plient aux gabarits imposés et à l’idée d’entre-deux sculptés, mais se refusent à toutes formes d’enveloppe pour laisser parler la structure, qui reste toujours visible, soit devant, soit derrière les membranes vitrées. Ainsi les hauts poteaux périphériques obliques et discontinus de la tour conçue par Christian Kerez se vrillent-ils pour esquisser d’impressionnants dévers. Ils relient trois types de plans générateurs : celui du rez-de-chaussée, caractérisé par ses angles rentrants, celui du pincement à mi-hauteur et celui du 29e étage qui se déploie vers le paysage. Un parti qui accorde à cet immeuble une forme étrange et torsadée qui se métamorphose en fonction des points de vue. La tour vient s’enchâsser dans l’hôtel prismatique étudié par Stéphanie Bru et Alexandre Theriot et qui l’ancre dans la trame urbaine. Tandis que les bureaux de la Samsic des mêmes architectes se caractérisent par les découpes de leurs dalles portées par une trame orthonormée de colonnes en inox. Elles associent courbes et contre-courbes pour mieux conjuguer Mies van der Rohe et Francesco Borromini. Un dispositif complété par des batteries d’équipements – stores sombres, rideaux… – expérimentés dans leurs précédentes réalisations.
Quant au plot plus bas et plus contraint de logements, dessiné par David Cras, il parvient très subtilement à assurer le saut d’échelle entre les formes libres de ses confrères, ouvertes sans retenue sur les voies, avec la ville pavillonnaire.
Un ensemble percutant que l’on aurait aimé voir construit, même si on pourrait se poser la question de savoir si cette transparence maximale convient aux T2 et T3 aux surfaces très normées de la promotion française…

Relisez-vous et ne rendez plus de brouillons
Sou Fujimoto Architects, a/LTA architects, DREAM, Grue, Bollinger + Grohmann
Sou Fujimoto avait l’habitude de nous éblouir et de nous faire rêver. Souvenons-nous de l’Arbre blanc de Montpellier, un projet radical impliquant de nouveaux modes de vies ; des escaliers/amphithéâtres qui doivent permettre à l’École polytechnique de s’ouvrir sur le plateau de Saclay ; des nappes suspendues du quartier Méridia à Nice ou encore du projet non retenu pour le tribunal de Lille, qui militait pour un autre rapport à la justice. Rien de tel ici ! Une tour « pomme de pin » dont les improbables balcons protégés cacheraient des jardins secrets. Un projet bâclé et recouvert de salade verte avec à sa base des constructions sous velum qui semblent s’être évadées de l’univers carcéral édicté par Roland Schweitzer sur les berges de la Seine. Quant à la notice architecturale, elle semble avoir été rédigée par la stagiaire d’une agence de communication, alors que certains textes prenaient la forme de véritables manifestes, notamment celui de l’équipe réunie autour de Christian Kerez.

Vous êtes seulement deuxième, insuffisant pour un redoublant
Marc Mimram architecture & ingénierie (mandataire), Brenac & Gonzalez & Associés, LineUP architecture, La Plage architecture et paysage, Egis
Un projet finaliste a priori pas inintéressant puisqu’il défend la diversité urbaine. C’est une question que l’on pourrait effectivement se poser quand on voit ces centaines de mètres carrés confiés à un mandataire qui seul ou collégialement définit une écriture commune qui sera ensuite strictement employée par chaque maître d’œuvre membre du groupement. D’autant plus que les prescriptions architecturales sur cette zone sont déjà très contraignantes : blocs facettés sans façade avant, ni arrière ; limitation des matériaux employés permettant de donner le plus d’expressivité possible aux volumes… Mais cette proposition peut aussi se lire comme la réponse des années 1980-1990, les décennies de la dissémination de petits projets et du collage, aux années 2000-2010, qui cherchent peut-être plus d’homogénéité, plus de rigueur.
Que penser des projets ? La tour de Mimram était sans doute une belle idée : des poteaux périphériques qui viennent chercher leurs appuis au sol en s’écartant comme une mangrove et en s’enveloppant d’une carapace de verre autonome. Mais l’idée de la tour Phare de Thom Mayne l’exprimait avec beaucoup plus de force et bien sûr plus de moyens financiers. À l’ouest de cette tour, rien de nouveau : un paysage de ZAC parisienne, un travail de bons professionnels dont nous ne remettrons pas en cause le talent.