Îlot Huysmans, quartier du Châtelet, Rouen
Maître d'ouvrage : Immobilière Basse Seine
Maîtres d'oeuvres : Frédéric Borel, Augustin Cornet (chef de projet), Benoît Yacine, Vincent Floquet, Nicolas Trouillard
Programme : 66 logements sociaux et parkings
BET : SIBAT
Certification : THPE
Surface SHON : 5700 m2 et 1300m2 de parking
Coût : 7 millions d'euros HT
Date de livraison : 2014
Grand-Quevilly
Maître d'ouvrage : Quevilly Habitat
Maîtres d'oeuvres : Frédéric Borel, Kenta Yokoo (chef de projet), Frédéric Bataillard, Nicolas Trouillard
Programme : 206 logements sociaux et parkings
BET : ETCO
Certification : BBC/Promotelec
Surface SHON : 17 800 m2
Coût : 20,53 millions d'euros HT (valeur février 2002)
Date de livraison : 2014
Honoré du Grand Prix national de l’architecture en 2010, Frédéric Borel apparaît pourtant de plus en plus à part dans le paysage français et même international. Son écriture, singulière dans son exubérance formelle, semble éloignée des préoccupations esthétiques qui animent aujourd’hui les courants dominants de l’architecture des logements collectifs : rationalisme, neutralité, flexibilité, austérité… Est-elle pour autant déconnectée des réalités sociales, économiques et culturelles du moment ? Nous sommes allés visiter deux opérations livrées par l’architecte en 2014, l’une sur les Hauts de Rouen et l’autre au Grand-Quevilly. Assurément, cette architecture qui préfère la profondeur à la transparence tranche sur l’atonie moderniste de son environnement et ne laisse pas indifférent.
On pourrait opposer deux voies par lesquelles l’architecture organise le rapport du corps à l’espace. L’une confère aux formes le pouvoir d’agir sur nos comportements et nos émotions. Ainsi le maelstrom baroque de Borromini à Saint- Charles-des-Quatre-Fontaines cherche à nous transporter dans des dispositions mentales qui, dans un sentiment de religiosité conforme à la Contre-Réforme, nous rapprocheraient de Dieu. L’autre voit l’espace comme un simple réceptacle que seul le corps, dans son mouvement et sa vie propre, vient perpétuellement reconfigurer. Ainsi des bâtiments de Lacaton & Vassal ou de ceux de OFFICE (dont la belle exposition à arc-en-rêve vient de clore). Dans le premier cas, dans lequel nous rangerons ici l’architecture de Frédéric Borel, le corps est aspiré dans la tension exacerbée entre pleins et vides, porté par le flux narratif des scenarii orchestrés par l’architecte. Dans le deuxième, l’espace devient moins ce « jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » qu’un lieu où toutes ses autres qualités physiques sont susceptibles d’agir à parts égales : la température, l’odorat ou le toucher, pas moins que la lumière. L’espace y est considéré dans sa neutralité, exonéré de toute charge mémorielle, hors de toute subjectivité, pour atteindre cette attitude postcritique que l’architecte Philippe Rahm appelle de ses voeux. Lorsqu’il s’agit de concevoir en milieu urbain, on retrouve cette opposition entre ceux qui pensent que la forme et la matière restent les meilleurs instruments du dialogue avec l’existant et ceux pour qui tout se joue davantage sur un élément programmatique fort lié à l’usage public : une place, un hall, un belvédère. Pour les premiers, comme Borel – ou Henri Gaudin et Christian de Portzamparc avant lui –, la forme fait signe, adresse des connivences, joue des analogies. Elle sculpte le vide entre le nouveau et l’ancien et c’est de cet entre-deux que naît l’architecture. Pour les autres – on pense encore à de jeunes agences comme Bruther ou Muoto –, la forme est neutre et seule la manière dont l’espace sera pratiqué pourra lui donner sens. Une attitude qui confère intrinsèquement une flexibilité propice aux reconfigurations vers de nouveaux usages : de bureaux en logements, en parking, et vice versa. À Rouen et au Grand-Quevilly, il fallait concevoir dans un environnement de grands ensembles, caractéristiques de l’ère des Trente Glorieuses, dans un paysage d’objets célibataires auxquels aucun espace public digne de ce nom ne tente même de redonner sens. Une gageure pour une architecture qui – comme celle de Frédéric Borel – se voudrait surdéterminée par ce qui l’entoure et l’accueil.
Les Hauts de Rouen
Sur les Hauts de Rouen, dans le quartier du Châtelet, Frédéric Borel crée un bâtiment qui semble refuser toute frontalité pour exacerber l’idée de profondeur. Le plan suit le mouvement d’un ruban qui se déroule depuis les façades jusqu’à l’intérieur de l’îlot pour ressortir en périphérie puis repénétrer en son coeur plusieurs fois. Cette circonvolution forme trois sous-îlots reliés par des cours intérieures, ou plutôt des failles ouvertes sur les rues. Visible depuis l’espace publique, le coeur de l’îlot s’offre ainsi en retour entièrement à lui. Le parking semble lui aussi refuser toute ségrégation programmatique : ouvert sur la rue et sur la cour, c’est une pente douce en partie plantée qui se glisse sous le bâtiment.
Le Grand-Quevilly
Au Grand-Quevilly, 10 kilomètres plus bas, dans le quartier Kennedy, l’opération est plus ambitieuse, autant par le nombre de logements – 206 – que par une volonté plus affirmée de monumentalité, intention partagée d’emblée par le commanditaire, le maire adjoint Laurent Fabius, et l’architecte. Car malgré les apparences, nous sommes en plein centre-ville : plus arboré que sur les Hauts de Rouen, l’environnement est là aussi composé d’immeubles des années 1960 disséminés selon une logique improbable. Le quartier a cependant déjà été rénové il y a vingt ans par Dominique Montassut. L’architecte avait pris le parti que la densité ne pouvant ici tenir lieu de centralité, il fallait tenter de faire du mal un bien et transformer ce Quartier des provinces en grand parc planté. Magnifiant les vides autant que faire se peut, il inversait le point de vue : de blocs, barres et tours posés sur un terrain vague, il faisait un grand jardin ponctué de bâtiments. Frédéric Borel semble vouloir pousser cette logique jusqu’au bout. Le long du grand boulevard Maurice-Ravel, il dresse ses trois grands bouquets d’immeubles comme des villas du Touquet-Paris-Plage pittoresquement disposées sur leur gazon anglais. Chaque îlot émerge, non sans emphase, de socles abritant les parkings. Rampes, emmarchements et grosses lignes de garde-corps travaillent de concert à l’expressivité de forces horizontales sur lesquelles les verticalités des volumes d’habitation peuvent être magnifiées. Malgré la distance, la cohésion de l’ensemble naît de la tension générée par la géométrie complexe des îlots : chacun semble s’adresser l’un à l’autre. Ils semblent formés de plaques posées verticalement et coulissant entre elles, comme si un glissement tectonique les avait dissociées. Point d’emphase de l’opération, cinq cheminées habitées, sortes de tours toscanes, semblent s’être détachées de l’immeuble qui leur fait face 60 mètres plus loin. Avec ses jeux de volume, de modénature et de matériaux, l’écriture singulière de l’architecte devient propice à l’élaboration d’un imaginaire, un fil narratif dont la cohérence offre une nouvelle urbanité : le vide de l’espace public est concrètement habité par les volumes qui lui donnent forme.
Utopie ?
Mais tant de gesticulation ne serait-elle pas un peu vaine lorsqu’il s’agit de simplement loger des familles dans un banal territoire de banlieue ? On serait porté à le penser si cette complexité se réduisait à un décor urbain ; or, elle résulte aussi d’une virtuose organisation des appartements qui ont parfois jusqu’à quatre orientations. Pour pallier le coûteux développé de façade, les circulations verticales sont réduites au minimum. Un seul noyau desservant par exemple le plus haut îlot de l’opération du Grand-Quevilly, pourtant subdivisé en trois tours. Deux noyaux seulement desservent également le bâtiment des Hauts de Rouen. Pour y parvenir, Frédéric Borel déploie passerelles et galeries ouvertes sur le paysage. Rentrer ou sortir de chez soi peut se transformer en expérience ludique, l’habitant devenant l’acteur d’un film dont le scénario se réécrit à chaque déambulation. Terrasses et balcons prolongent cette expérience, sommant en quelque sorte l’usager d’établir une relation active avec son environnement urbain. La façade se limite rarement à une paroi ; jouant d’éléments de modénature, de retraits et d’excroissances, elle se fait prolongement des espaces intérieurs, épaisseur dans laquelle lumières et perspectives se répondent et se démultiplient. Un lieu qui médiatise concrètement le passage de l’intimité domestique à l’espace de la ville. Peut-être pourrait-on voir une forme d’utopie dans ce rêve de transformer le réel par la fiction, mais là où nous sommes allés, elle semblait bel et bien prendre corps.




