Maîtres d'ouvrages : Freie und Hansestadt Hamburg ; Elbphilarmonie Hamburg Bau GmbH & Co. KG, représenté par ReGe Hamburg
Maîtres d'oeuvres : Herzog & De Meuron, Ascan Mergenthaler et David Koch (partenaires en charge du projet)
Entreprises : Hochtief
Acoustique : Nagata Acoustics
Surface SHON : 125512 m2
Coût : 865 millions d'euros
Calendrier : Début des études en avril 2003; début du chantier en mars 2007; démarrage du projet réajusté en avril 2013; inauguration en janvier 2017
L’histoire de l’Elbphilharmonie, qui a commencé en 2001, n’a rien à
envier au plus palpitant des romans d’aventures. Aux manettes, Herzog
& de Meuron sont enfin venus à bout de ce projet d’une effarante
complexité. En janvier, ils ont inauguré la salle philharmonique, accompagnés
par une communication massive lancée par la ville de Hambourg, soucieuse
de redorer son image après des années de scandale. Souvent mise de côté
durant cette longue période de gestation et de médiatisation intense,
l’architecture s’avère fort heureusement l’argument de rédemption le plus
convaincant, tout comme la superposition des histoires dans laquelle les Bâlois
excellent. Nos critiques sont allés visiter le bâtiment et nous livrent,
chacun à leur manière, leur analyse de cette architecture qui fera date.
Maryse Quinton en novembre, pour l’inauguration de la Plaza au public ;
elle nous raconte l’histoire mouvementée du projet et nous le fait visiter, de son
gigantesque escalator à sa terrasse en toiture. En février, Richard Scoffier
est allé écouter la violoniste Tamsin Waley-Cohen jouer Debussy et
Prokofiev ; s’interrogeant sur la méthode d’Herzog & de Meuron, il
replace l’édifice dans la généalogie de leurs récentes oeuvres, dont d’a
s’est fait l’écho depuis deux ans.
En 2012, lors de la Biennale d’architecture de Venise, c’est empreints d’amertume que Jacques Herzog et Pierre de Meuron avaient répondu à l’invitation de David Chipperfield, commissaire de cette 13e édition titrée par l’intraductible « Common Ground ». Sur les murs de l’espace de la Corderie qui leur était alloué, d’innombrables coupures de journaux et des maquettes suspendues racontaient la douloureuse genèse d’un bâtiment alors dans une impasse. Cette année-là, si la philharmonie de Hambourg fait la une des médias allemands, ce n’est ni pour vanter son architecture, ni pour conter la prouesse technique ou célébrer le talent des Bâlois. Depuis novembre 2011, le chantier est à l’arrêt, le budget s’est envolé et l’avenir de l’édifice est compromis. Les Suisses saisissent l’occasion vénitienne pour compiler les titres assassins dont leur bâtiment fait l’objet, sans se ménager, dans une froide autoflagellation. Leur réponse à cette culture commune invoquée par l’architecte britannique ? La violence sans merci à laquelle la profession doit trop souvent faire face. De l’extension d’une mairie dans un village conservateur à la réalisation d’un bâtiment culturel XXL ultra-médiatisé, personne n’est épargné. « Notre installation pour la Biennale, expliquent-ils en 2012, présente le projet sans prendre position, ni tenter d’analyser les complexités de son évolution. Les seuls commentaires proviennent d’articles de presse non censurés, démontrant que ce projet a été un sujet d’intérêt public et un débat permanent depuis des années. L’installation inclut des représentations de ce bâtiment complexe ; des prises de vue réalisées durant le chantier et des maquettes à grande échelle, dont la présence spatiale et physique incarne ce que les architectes souhaitent depuis toujours mettre au premier plan : l’architecture. » Depuis, d’architecture il ne fut que très rarement question, comme si la facture salée et le retard accumulé avaient occulté l’essentiel. Désormais, une agence de communication est à la manoeuvre afin de redorer le blason de la philharmonie et de faire oublier son parfum de soufre. Après avoir inauguré en 2016 l’extension de la Tate Modern Gallery à Londres et remporté le concours pour l’extension de la Neue Nationalgallery de Mies van der Rohe à Berlin, Herzog et de Meuron ont exprimé un soulagement non feint de voir achevé ce projet dont ils avaient eux-mêmes fini par se demander s’ils en viendraient à bout. Cinq années après le désastre relaté à Venise, l’Elbphilharmonie a ouvert ses portes le 11 janvier. Les notes de Beethoven et Wagner ont alors résonné dans la grande salle, convainquant les oreilles les plus réticentes. Car côté acoustique, à Paris comme partout ailleurs, Yasuhisa Toyota (Nagata Acoutics) est aux commandes. Durant les semaines qui ont précédé l’événement, la façade du bâtiment s’est parée d’un immense « Fertig » (fini) en lettres lumineuses, comme un message adressé aux Hambourgeois et à l’opinion publique qu’il s’agit désormais de reconquérir. Comme tant d’autres depuis Bilbao, Hambourg, deuxième ville d’Allemagne, a cherché à s’offrir l’icône architecturale qui lui faisait défaut. En attendant de voir si la fréquentation est au rendez-vous, cette Elbphilharmonie est omniprésente sur tous les prospectus de la ville et autres guides touristiques. La vue est toujours la même, prise depuis l’Elbe : la plus onirique, que l’on ne voit qu’exceptionnellement. Face à la controverse, le maire Olaf Scholz a porté politiquement le projet, au risque d’y laisser sa peau. Il peut aujourd’hui affirmer qu’il s’agissait de « la bonne décision », bien qu’elle fût prise par son prédécesseur, démissionnaire en 2010. Le 4 novembre 2016, jour de l’inauguration de la Plaza, Jacques Herzog a insisté sur ce qui a permis à l’Elbphilharmonie de ne pas tourner au fiasco : « C’est un message à faire passer, il faut une volonté politique forte pour porter un projet comme celuici. » Quant à Pierre de Meuron : « Nous pouvons enfin dire : c’est fini. Trop de temps, trop d’argent, nous le savons tous. Mais nous avons toujours cru en cette histoire et nous sommes aujourd’hui convaincus que [l’Elbphilharmonie] va fonctionner. »
Un potentiel structurel transcendé
Mais revenons au début de l’histoire : un entrepôt trapézoïdal pourvu d’un potentiel structurel à exploiter qui a dicté la marche à suivre. Bâti dans les années 1960 sur les rives de l’Elbe, le Kaispeicher A était à l’origine destiné à entreposer du cacao. Structurellement surdimensionné pour faire face aux charges de stockage, l’édifice pouvait supporter l’essentiel des 200 000 tonnes de l’Elbphilharmonie. Devenu socle, il contient désormais les niveaux de parking (520 places) et des studios pédagogiques (Kaistudios). Son enveloppe de briques a été préservée dans son intégrité, tout comme ses balcons de déchargement des cargos. Quand leur est posée la question de l’image, Herzog et de Meuron réfutent toutes les métaphores qu’on leur prête – vagues, iceberg ou navire – et convoquent le pragmatisme en guise de réponse. Dès le départ, face au programme mixte dont ils savent qu’ils n’auront pas l’entière maîtrise, ils décident de réunir toutes les entités dans une même enveloppe. Mais comment poser alors un bâtiment contemporain sur un entrepôt portuaire ? La nouvelle enveloppe assume une certaine massivité, analogue à celle de son socle, mais le verre joue pleinement de l’effet de contraste par la texture qu’il met en oeuvre. Culminant à 110 mètres de hauteur dans le nouveau quartier d’HafenCity, le bâtiment renferme en son coeur la salle principale de 2 100 places. C’est elle qui a défini la structure principale et qui a modelé la morphologie singulière du bâtiment, et non une métaphore. Envisagée comme un paysage escarpé au sein duquel les spectateurs peuvent circuler librement d’un rang à l’autre, elle s’organise en vignoble, désormais modèle le plus courant pour créer un rapport intime entre le public et les musiciens. Dans une homogénéité de traitement, 10 000 panneaux de fibres-gypse blanc usinés individuellement créent une modénature graphique tout en répondant aux impératifs acoustiques. Dédiée à la musique de chambre, la seconde salle offre une jauge de 550 places et une atmosphère différente où les parois ondulées en bois génèrent la perfection sonore recherchée.
Ascension architecturale
Pour accéder aux salles, il faut d’abord emprunter l’un des plus grands escalators d’Europe : 80 mètres de longueur et une forme bombée à l’effet saisissant. À 37 mètres, l’étage public – la Plaza – laisse à la fois pantois et dubitatif. De sa vocation, rien à redire. Accessible gratuitement, le bâtiment est d’ores et déjà l’attraction la plus courue de la ville. C’est dans cet espace ouvert à tous que peut s’accomplir la réconciliation avec les Hambourgeois. Tour de force, la faculté d’Herzog et de Meuron à créer des points de vue inédits. Comme à la Tate Gallery de Londres avec les cadrages sur Saint-Paul, l’Elbphilharmonie donne aux visiteurs la possibilité de découvrir la ville et son port sous un nouveau jour. Le visiteur en prend plein les yeux. Avec un sens aigu de la dramaturgie, l’escalator s’arrête en réalité un niveau plus bas sur une grande fenêtre ouvrant sur le port, « un teaser architectural » pour un scénario parfaitement huilé. Plus haut, les choses se gâtent. Parois de verre ondulées, poteaux inclinés et esthétique datée interrogent. C’est du côté du programme qu’il faut chercher l’explication à ce raté. L’étage public est bien celui de la Philharmonie, mais aussi des accès aux luxueux appartements et à l’hôtel cinq étoiles dont l’aménagement a échappé à Herzog et de Meuron. On y trouve aussi la boutique, où la déclinaison de produits dérivés atteint son paroxysme. Cet entrechoc programmatique produit une architecture du compromis qui étonne tant le reste du bâtiment se fait le premier de la classe. Cet épisode est vite oublié quand on entreprend de gravir les marches menant à la philharmonie. Car ce bâtiment est une histoire d’ascension dont le point de départ – l’entrée de l’escalator à peine perceptible – est tout sauf monumental. Invisible, leur a-t-on même reproché. Dans les niveaux supérieurs, la parfaite maîtrise des Bâlois reprend ses droits. Les espaces intermédiaires, comme cet escalier en bois menant au foyer de la grande salle, valent à eux seuls la visite. Riches de surprises spatiales, offrant des vues plongeantes inattendues, c’est dans ces entre-deux généreux que se donne à voir la sophistication de l’enveloppe. Véritable prouesse technique, elle doit notamment supporter les vents marins auxquels le bâtiment est fortement exposé. Avec 20 500 m2 de surface vitrée, elle est constituée de 1 100 panneaux de verre qui forment une enveloppe unitaire. En basalte imprimé, un motif de points réfléchit la lumière en agissant comme des micro-miroirs, protège du rayonnement solaire tout en atténuant la sensation de vertige ; des poteaux miroirs reflètent le paysage, tandis que les ouïes logées dans la façade permettent de ventiler. Au sommet du bâtiment, une terrasse insoupçonnable de l’extérieur s’ouvre sur le ciel, apothéose de cette ascension. De cette Elbphilharmonie, on aura tout dit et souvent n’importe quoi. Notamment, de son coût initial (77 millions) qui aurait, dit-on, été multiplié par dix. Non, le prix n’a pas décuplé, puisque le programme s’est considérablement alourdi en cours de route : un hôtel quatre étoiles de 244 chambres, 45 appartements de luxe, une deuxième salle, des espaces pédagogiques. Comparons ce qui est comparable. Il a tout de même été multiplié par 2,5 puisque le budget avait été revu à 348 millions en 2006 lors de la réévaluation du projet. La puissance publique, qui aura déboursé 789 millions de la facture finale, attend aujourd’hui un retour sur ce lourd investissement. Désormais, place à l’architecture et à la musique. Comme à Madrid ou à Londres, Herzog et de Meuron ont manié à Hambourg la superposition des histoires avec talent, démontrant à nouveau qu’ils ne sont jamais aussi doués que lorsqu’ils composent avec l’existant.






