Copyright : ©Julien LANOO

Maîtres d'ouvrages : Vitra Verwaltungs GmbH

Maîtres d'oeuvres : Herzog & de Meuron (architectes)

Entreprises : Knobel Bau (ingénierie civile) : Anton Zimmermann (charpente) ; Gima Ziegel (façades) ; Jehnich Metall und Messebau (serrurerie)

Surface SHON : 2 180 m2

Cout : 

Date de livraison : juin 2016

À Weil am Rhein, le Vitra Campus vient d’inaugurer un nouveau bâtiment signé Herzog et de Meuron pour accueillir la collection de mobilier du Vitra Design Museum. Le Schaudepot tire son architecture énigmatique et son nom de la singularité de son programme : un entrepôt qui emprunte ses codes au musée. À moins que ce ne soit l’inverse.

 

Certains collectionnent les œuvres d’art ; d’autres, plus rares, les bâtiments. Président émérite du fabricant de mobilier Vitra, Rolf Fehlbaum voue une passion insatiable à l’architecture, passion qu’il assouvit avec flair et intelligence depuis trente-cinq ans. À Weil am Rhein, en Allemagne, juste à côté de Bâle, il s’est offert les signatures les plus prestigieuses pour construire au fil des années les différents bâtiments de son campus initié en 1981. Tadao Ando, Zaha Hadid, Herzog & de Meuron, Frank Gehry, Alvaro Siza, Sanaa : la liste ressemble à s’y méprendre à celle des récipiendaires du Pritzker Prize. Ce n’est pourtant pas l’évidence qui a guidé ces choix. Quand Zaha Hadid réalise la caserne de pompiers du site en 1993, elle n’a alors jamais construit. Quant à Frank Gehry qui conçoit en 1989 le Design Museum, l’architecte californien est alors loin d’être la superstar qu’il est devenu. Si le Vitra Campus est devenu un champ d’expérimentation architecturale et la meilleure des vitrines, il est avant tout un lieu de production. Y sont fabriquées les rééditions des grands classiques de Charles & et Ray Eames et de Jean Prouvé, mais aussi les créations des designers contemporains les plus renommés comme les frères Bouroullec ou Jasper Morrison.


Exposer/stocker

Ouvert il y a plus de vingt-cinq ans, le Vitra Design Museum fut à l’origine pensé pour exposer la collection personnelle de mobilier de Rolf Fehlbaum. Mais face au succès des expositions temporaires, ce ne fut jamais vraiment le cas. Depuis l’ouverture du musée, cette collection – l’une des plus importantes du monde – n’a cessé de croître et comprend aujourd’hui environ 7000 pièces, dont certaines introuvables, datant de 1800 à nos jours. L’heure était donc venue d’un lieu à la mesure de cette collection, jusqu’alors stockée en sous-sol sous un entrepôt du campus et non accessible au public. Rolf Fehlbaum demande alors à Herzog et de Meuron, auteurs en 2010 de la très médiatisée VitraHaus sur le site de Weil am Rhein, de réfléchir à cette question : « Si nous n’étions pas amis, je n’aurais jamais osé les approcher pour un projet aussi modeste », confesse celui qui, au départ, souhaitait simplement agrandir le sous-sol. « Nous avons réussi à le convaincre qu’une construction hors-sol serait moins coûteuse et, pour cette raison, une option plus raisonnable », raconte Jacques Herzog. Malgré l’apparente simplicité, le processus de réflexion fut complexe pour mettre au point un dispositif architectural capable de combiner les exigences spécifiques d’un lieu de stockage à celles tout aussi singulières d’un musée, tout en gardant la perception de la collection dans sa globalité.


Exposer/stocker

Construit à côté du bâtiment de Zaha Hadid, le Schaudepot, littéralement « un dépôt qui se montre », s’installe en lieu en place de l’ancien lieu de stockage. Sur le sous-sol agrandi pour gagner en surface, les architectes suisses sont venus installer une forme archétypale et énigmatique, « une expression sans prétention de la fonction », précise Jacques Herzog. Le bâtiment prend la forme d’un volume aveugle, monolithique, percé d’une simple porte d’entrée et coiffé d’une toiture à double pente. Difficile de déceler à première vue la vocation du Schaudepot. Du point de vue de la conservation des œuvres, le choix d’un volume aveugle règle à peu près tous les problèmes. « Chaque fenêtre est une fenêtre de trop », sourit Mateo Kries, directeur du Vitra Design Museum. Quant à Jacques Herzog, il plaide pour une opacité volontaire, presque militante : « La transparence est surfaite de nos jours, assène-t-il. Elle est un vestige du modernisme quand on pensait qu’un système politique démocratique pouvait être garanti par la transparence. Être transparent, donc ouvert, honnête, visible par tous. Voilà ce que nous voulons aussi, mais ici, la transparence n’est pas le moyen d’y arriver. Nous voulons cultiver la curiosité. Le même bâtiment avec des façades de verre serait beaucoup moins puissant. Nous voulions conserver l’effet de surprise, un peu comme dans une église. »

Pour concevoir le Schaudepot, les architectes ont composé avec la dualité du programme. Exposer en stockant, stocker en exposant : c’est de cette ambiguïté que le bâtiment puise sa force, oscillant constamment dans son écriture comme dans son fonctionnement entre la sophistication du musée et la rationalité efficace d’un entrepôt industriel. Au rez-de-chaussée, la salle d’exposition principale est strictement organisée par un système de grandes étagères en métal et verre dessinées par Dieter Thiel. Chronologique, le parcours déroule deux siècles de création à travers 400 pièces juxtaposées de façon sérielle dans ces grands meubles ouverts. Le dispositif crée des connexions visuelles inattendues tout en offrant la possibilité d’examiner soigneusement les pièces une par une. Deux niveaux de lecture sont ainsi proposés au visiteur : l’objet en tant que tel ou replacé dans le contexte de la collection, et donc de l’histoire. L’espace est éclairé en sous-face de la toiture par une série de tubes néons posés avec régularité. Le langage de l’entrepôt est ici décliné pour son efficience.

Au sous-sol, les coulisses du Schaudepot se donnent à voir, ce qui n’est ni plus ni moins que la tendance lourde des musées contemporains. Néanmoins, le dispositif ne verse pas dans l’effet gadget, grâce à la spécificité du programme. Quatre grandes fenêtres ouvrent sur les réserves qui s’organisent de part et d’autre de l’espace central où est installée la matériauthèque. Cette organisation permet de conserver la vitalité de la collection, facilitant tout renouvellement des pièces présentées.


Briques fendues

La simplicité morphologique du bâtiment est contrebalancée par le travail de l’enveloppe, une technique déjà utilisée au musée Unterlinden de Colmar (voir d’a n° 242, mars 2016). Le bâtiment est habillé d’une texture intrigante qui nécessite une certaine proximité pour comprendre ce qui la constitue. « Nous n’avons pas utilisé la brique parce qu’on aime la brique, explique Jacques Herzog. Elle fait écho à celle du hall de production conçu par Alvaro Siza (1992), à ce qui était là avant le Schaudepot. Ces briques confèrent un certain raffinement à cette forme archétypale, non pas par volonté de faire chic, mais d’un point de vue de la relation qu’elle installe entre le visiteur et le bâtiment. » Fendues en deux sur place, les briques révèlent leur intérieur, leurs qualités physiques grâce à une mise en œuvre qui bouscule l’image habituelle du matériau. « Ces fractures ouvertes accentuent la matérialité et confèrent à la brique une présence dynamique, commente Jacques Herzog. C’est la seule caractéristique qui distingue le Schaudepot de n’importe quel autre bâtiment en briques. Un geste architectural extravagant ou tape-à-l’œil nous semblait totalement incompatible avec ce programme. »

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