À l’heure du greenbacklash, pourquoi s’interroger sur les phénomènes de greenwashing ? Ne devrions-nous pas concentrer toute notre énergie sur les moyens d’agir pour changer ce modèle consumériste nous conduisant vers une crise climatique sans précédent ? Comme l’analyse bien l’ouvrage collectif Greenwashing, manuel pour dépolluer le débat public, le greenwashing revêt de nombreuses formes et, surtout, se cache sous des comportements apparemment vertueux. Parfois, et c’est ce qui le rend particulièrement pernicieux, avec une grande sincérité. En architecture, une course à la pureté écologique pousse certains militants à accuser de greenwashing tout architecte dès lors qu’il coule du béton ou accepte une commande sur le marché de l’immobilier. Un marché dont les impératifs de rentabilité à court terme sont certes difficilement compatibles avec des projets frugaux en matière de bilan carbone. L’invective fuse, la morale condamne, chacun s’accusant soit de naïveté, soit de compromission. Des polémiques qui rappellent les années 1960, lorsque les groupuscules trotskistes et maoïstes s’écharpaient en luttes picrocholines, se traitant mutuellement d’être des « agents du chaos petits-bourgeois » (comme disaient les lambertistes). Pendant ce temps-là, le capitalisme financier se préparait tranquillement à conquérir le monde.
Malgré la multiplicité des formes que revêt le greenwashing, on pourrait pour simplifier en définir deux types : l’un littéral et l’autre qui, en déportant l’attention de l’essentiel, fait écran et contribue à perpétuer le système responsable de la crise environnementale. Le premier consiste donc littéralement à repeindre en vert, comme McDonald’s abandonnant le rouge de son logo pour un vert forcément écofriendly. Ou encore planter des arbres sur des tours à Milan (le fameux « Bosco Verticale ») pour les verdir alors que les quantités de béton et les systèmes d’entretien nécessaires à leur survie condamnent ces projets à un bilan carbone catastrophique comme le démontre Julien Pathé dans les pages suivantes. Le greenwashing le plus grossier ne dupe certes pas grand monde, mais il offre aux acteurs du greenbacklash des arguments faciles pour ridiculiser les partisans d’un changement profond de nos comportements.
Le deuxième type avance caché, d’autant que, s’il peut être le fruit d’une manipulation sophistiquée lorsqu’il est mis en œuvre par de puissants lobbies, il peut aussi naître de démarches sincèrement engagées. Il est alors plus insidieux, moins discernable et forcément davantage sujet aux polémiques. Il fait écran, soit en détournant l’attention des véritables menaces, soit en promouvant des technologies qui, parce qu’elles sont moins productrices de GES (gaz à effet de serre), nous autoriseraient à continuer à puiser toujours plus dans les ressources planétaires, annulant ainsi leur gain initial. Dans Recyclage : le grand enfumage, Flore Berlingen dénonce par exemple les promesses de cette économie soi-disant circulaire qui entretient le mythe de produits recyclables à l’infini (notamment le plastique), alors que la part des déchets recyclés est infinitésimale. Dans son ouvrage Sans transition, l’historien des sciences, des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz a parfaitement montré comment le succès médiatique de la transition énergétique agissait comme un leurre. Car si effectivement le secteur des énergies renouvelables progresse assez rapidement, sa part relative dans la consommation énergétique mondiale augmente peu puisque celle des énergies fossiles continue de croître. Dans le long entretien qu’il nous a accordé, il raconte que, aussi inattendu que cela puisse paraître, c’est l’industrie pétrolière – convaincue que les réserves de pétroles allaient rapidement se tarir – qui, dès les années 1960, a commencé à parler de réchauffement climatique et de la nécessité de développer des énergies renouvelables. Cet espoir placé dans l’innovation technologique – le solutionnisme – offrait un blanc-seing pour ne rien changer à nos modèles de surconsommation des ressources. Le message sous-jacent était : « Ne changeons rien à nos habitudes, nos réserves de pétrole seront bientôt épuisées mais nous aurons de l’énergie nucléaire à profusion. »
Transitionnisme et climatoscepticisme sont loin d’être contradictoires, écrit encore Fressoz (dans « Un backlash structurelle : l’héritage culturel contre l’écologie », dans Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ?) en montrant par exemple comment, dès les années 2000, le parti républicain américain considère les normes et traités internationaux comme des freins à une prospérité qui va permettre des progrès scientifiques comme le stockage et la capture du carbone censés nous affranchir de toute sobriété d’émission de GES. (...)