ci dessus : Image réalisée dans le cadre de l'exposition "Structure de la contingence" du bureau GNWA, à la Galerie d'Architecture en 2024 à Paris, sur la base de la structure de leur projet de Centre sportif à Plaffeien (Suisse).
Il y a quelques années, lors d’un trek urbex dans le grand Berlin, à la question banale que je posais à l’un des participants – de quel·les architectes françai·ses suivait-il le travail ? –, la réponse claire, directe, fusa : Olivier Campagne. Quelque peu surpris que celui que beaucoup ne considèrent alors que comme un illustrateur pour concours d’architecture arrive en tête du palmarès d’un jeune architecte allemand, je me rappelais bien sûr le rôle que celui-ci avait joué dans l’émergence et l’identification du mouvement du Nouveau Réalisme1 français en Allemagne. Il avait été celui qui avait contribué à cristalliser l’esthétique clinique d’une architecture néorationaliste et postbrutaliste, célébrée alors comme une renaissance de la scène française. L’apparition dès 2022 du compte Instagram de l’avatar d’Olivier Campagne dans le tout nouveau monde de l’IA générative – le maintenant fameux Oliver Country – continuerait de forger l’image d’un créateur précurseur que la modestie et la rareté du personnage ne feraient que confirmer.

Né en 1976, architecte diplômé de l’école de Nantes en 2003, Olivier Campagne a tout du geek que l’on imagine, étudiant, manipulant rapidement la version 2.0 du logiciel CAD-3D Cyber Studio sur son Atari, mobilisant plus tard toutes les machines de l’atelier informatique de l’école pour y lancer l’un de ses premiers calculs. Mais réduire son parcours à celui d’un programmeur même génial serait une grave erreur, l’enjeu principal de son travail se situant bien au-delà de la seule fascination pour le geste technique ou d’un amour adolescent pour les machines. Dès le départ de sa recherche, c’est la nature de l’image d’architecture qu’il interroge, dans son rapport à la photographie d’une part et dans la dimension constructive du geste de sa fabrication d’autre part. Photographie et architecture, outils performatifs du réel que certains s’évertuent à opposer à l’acte sacré du projet, mais qui chez Campagne se déploient dans une interaction permanente.
Pour comprendre l’impact des premières images qu’il met en œuvre pour l’agence Bruther en 2013 (concours de la Cité universitaire de Paris, il est alors associé d’ArtefactoryLab avant de devenir indépendant), il faut se rappeler de leur contexte culturel et de l’esthétique « optimiste » des renders de l’époque, à la limite du fantastique, boursoufflés de lumières outrancières, de fuyantes appuyées et d’une sensation permanente de vertige. Par contraste, ses images semblent directement tirées d’une série documentaire commandée par la DATAR2, frontales, banales, sans affects. Bien sûr, la structure de l’image est donnée par la photographie dans laquelle le bâtiment modélisé s’insère, mais c’est bien là que se joue le déplacement : située en arrière-plan de la scène originelle – le périphérique parisien bordé de ses tristes bosquets d’arbres –, l’architecture ne domine pas l’image, elle en est une composante parmi d’autres, comme située au second plan. Son expression y est particulièrement détaillée, jouant des reflets du paysage urbain d’en face ; le point de vue, frontal. L’esthétique « réaliste » de cette série va dès lors orienter à la fois la production d’Olivier Campagne, mais surtout rencontrer les attentes d’une génération d’architectes français et européens qui vont y trouver l’outil idéal de représentation de leur architecture. À ce stade, nous pourrions même faire l’hypothèse qu’à une époque d’un très grand relativisme des moyens de communication, sur internet et les réseaux sociaux, dans laquelle un shooting avec le dernier iPhone vaut bien l’œuvre photographique d’une vie, certains d’entre eux se sont servis de cette vérisimilitude pour préciser leur architecture et la faire artificiellement exister. L’exemple le plus symptomatique de ce phénomène est sans doute la couverture du volume 217 de El Croquis (2022) consacré à l’agence suédoise Arrhov Frick, où pour la première fois dans la longue histoire éditoriale de la revue, une image (d’Olivier Campagne) est utilisée en lieu et place d’une photographie de réalisation. (...)