Copyright : © La main de l'architecte

Les architectes formés avant les années 2000 ont vécu une transformation totale de la conception du projet. Le croquis a fait place aux instructions machine. Évolution darwinienne ou main-basse de la maîtrise d’ouvrage sur la profession ?

 

Mecanorma de Graphoplex ou Rapidograph de Rotring ? Le débat anime les étudiants en architecture de la fin des années 1980. Fiable, stable, précis, sans bavure : le procédé tubulaire à réservoir fermé, lancé en 1953, offre un progrès important sur le traditionnel tire-ligne formé d’une incommode pince métallique réglable par une vis, dans laquelle se coince une goutte d’encre. La menace de tache sur le rendu s’efface. À l’époque, dans les écoles, l’informatique n’intéresse que les laborantins en chemise à carreaux et pantalon de velours côtelé des départements de recherche (le CRAI1 à Nancy ou le GAMSAU2 à Marseille, par exemple). Les étudiants romantiques habillés de noir préfèrent en général passer des nuits blanches à « gratter » au son du Velvet Underground, une canette posée sur le coin d’un calque rebelle. Le premier stage en agence forme à AutoCAD : 2D austère et modèle 3D filaire, les vagues avatars des décors du film Tron rougissent les yeux fixés à l’écran pendant des heures. En se débarrassant des contingences terrestres du bureau (maudit Rotring encore bouché !), l’architecte pourra s’exprimer librement, la production sera transfigurée, l’agence plus prospère. Les interfaces deviennent intuitives : manipulées par la souris, elles créent l’illusion de prolongement de la main.

Mutation

L’esprit pionnier se débride à l’arrivée des logiciels paramétriques et des formes décomplexées : boyaux, fractales, anneaux de Moebius se donnent rendez-vous annuellement à Orléans, pour Archilab, au début des années 2000. Aventure stimulante mais éphémère, ce numérique expérimental évolue vers un système captif. L’esthétique des jeux vidéo réalistes s’invite dans le rendu, l’œil s’habitue à un nouvel académisme : couleurs ternes, lens flare et reflets abusés. L’autonomie et la liberté du créateur semblent encore préservées mais, tel le Golem, chaque évolution écrase la précédente. Il n’y a pas de retour en arrière. L’étau se resserre avec le BIM, la dimension ludique disparaît, liant étroitement les budgets à la conception, les bibliothèques aux produits de l’industrie. Dernière étape, l’intelligence artificielle s’invite à l’intérieur des softwares. Le développement d’outils génératifs maison mobilise les références propres à l’identité de l’agence, circonscrit son ADN. L’avenir des BIM manager est désormais incertain. Place aux prompt designers et aux architectes computationnels spécialisés en IA.  (...)

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