L’ère de l’incertitude
En 2009, une équipe internationale de chercheurs du Stockholm Resilience Centre met au point le concept des neuf limites planétaires, ces seuils au-delà desquels les équilibres naturels terrestres seront déstabilisés et les conditions de vie deviendront défavorables à l’humanité1. Parmi ces limites, certaines concernent directement le monde de l’architecture et de l’aménagement, à commencer par le changement climatique. Mais ce serait mettre de côté les huit autres, dont le changement d’usage des sols, l’érosion de la biodiversité ou encore le cycle de l’eau douce. En 2023, six de ces limites sont déjà dépassées. Les scientifiques actent là que nous entrons dans une ère où l’instabilité devient la règle. Les récentes crises géopolitiques confirment ce constat à l’échelle socioculturelle et économique. Face à tant d’incertitudes, sur quelles fondations théoriques et pratiques l’architecture peut-elle encore s’appuyer pour se projeter ?
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Performance ou robustesse
Se fondant sur ses recherches sur le monde du vivant, le biologiste Olivier Hamant propose une grille de lecture vivifiante pour penser et agir dans un tel monde fluctuant2. Loin d’une lecture déterministe de la nature où chaque entité serait la conséquence optimisée de tel ou tel facteur, ce directeur de recherche à l’ENS Lyon constate que le vivant procède par redondance, aléas, gâchis, lenteur et incohérence. À l’opposé d’une supposée performance (qu’une lecture hâtive de la théorie de la sélection naturelle pourrait laisser croire), la diversité des organismes vivants dans un environnement indéterminé agit en fait principalement par robustesse, en apportant un précieux jeu dans les rouages.
Certes le vivant sait être efficace, mais uniquement en cas de crise et sur une faible durée, tel un sprint dont il sort épuisé. La fièvre en constitue un exemple éclairant : pour se défendre contre un microbe, le corps produit une montée en température qui combat l’intrus. Mais cette fièvre ne dure pas, au risque de faire dysfonctionner l’ensemble de l’organisme. (...)