Maîtres d'ouvrages : Provinciehuis West-Vlaanderen
Maîtres d'oeuvres : Coussée & Goris, Gafpa
Entreprises : Studieburo Mouton, Sweco, Kahle Acoustics, Sweco, Atelier Veldwerk, Madoc, Koen Van Syngel
Surface SHON : 180 m²
Date de livraison : 2016
Centre
de visiteurs du parc naturel du Zwin, Belgique
En
2016, les architectes belges Coussée & Goris livrent le Centre de
visiteurs du parc naturel du Zwin, à quelques kilomètres au nord de Bruges,
dans les paysages de vasières et de prés salés qui bordent la mer du Nord. Pour
« préserver le caractère naturel de la réserve » et assurer l’intégration de l’édifice dans ce cadre
quasi sauvage, les maîtres d’œuvre l’ont « dénué de tout caractère
culturel identifiable ». Mais, réduit à ses formes élémentaires,
le bâtiment fait-il d’avantage corps avec le site ? Malgré un discours aux
accents naturalistes, les architectes proposent finalement un édifice aux
formes affirmées, qui apparaît en contraste avec son environnement.
La réserve naturelle du Zwin, située à la frontière
belgo-néerlandaise, avait encore les pieds dans l’eau au Moyen Âge. Des ensablements
progressifs coupèrent ensuite de la mer le port de Bruges, situé 20 kilomètres
au sud. La réserve s’étend aujourd’hui en une vaste zone dont on ne sait plus
dire si elle est terre ou mer, l’eau pénétrant intrépidement dans le territoire
et sculptant ce paysage dunaire de courbes et de contre-courbes. À cette nature
qui transforme tout sur son passage viennent s’opposer, ponctuellement, les
lignes rationnelles des infrastructures humaines : les angles incisifs des
bastions qui entourent les communes voisines et, plus récemment, la digue
internationale, rempart contre l’envasement de l’arrière-pays lors des
tempêtes. Coussée & Goris ajoutent une réplique à ce dialogue
nature-infrastructures, dans lequel s’affrontent les courbes baroques du sable
et de l’eau, et les réponses laconiques, pragmatiques, de l’homme. Le Centre des
visiteurs vient inciser le paysage d’une série de lignes parallèles, quatre boîtes
noires qui, dans leur composition, constituent une muraille contre le vent. Ces
formes simples, dont la volumétrie et l’emplacement ont été déterminés par les
contraintes naturelles, font écho, selon les architectes, à la digue et aux
bunkers de la côte dont l’austérité s’accorde à la rudesse du climat venteux et
iodé. Les boîtes abstraites aux teintes charbonneuses du Centre peuvent aussi
prendre l’allure de grandes sculptures, comme si une intervention de land art
avait été installée dans ce paysage intact.
Composition
des volumes, non-composition intérieure
Le Centre des visiteurs comporte un musée présentant les
oiseaux de la réserve ainsi qu’une « tour panoramique », accolée à sa
façade ouest, et un « centre d’observation », abri en béton situé un
peu à l’écart, permettant de regarder de plus près les volatiles de passage. Le
visiteur, qui arrive par l’est, se glisse entre les quatre longues barres qui
constituent le musée. Elles sont disposées parallèlement, selon des décalages
étudiés qui dessinent une longue cour protégée du vent « dilatant » la
séquence d’entrée : le visiteur, pour parvenir au hall, parcourt presque 100 mètres,
passant progressivement de la sensation confuse d’un volume opaque à la
perception distincte des trames structurelles qui rythment le bâti. L’étroitesse
des corps de bâtiment, entre 8 et 12 mètres, induit une composition intérieure
très simple. Le premier volume contient les espaces annexes. Les trois autres
bâtisses sont agglomérées : deux volumes formés de portiques en bois
libérant de vastes espaces pour le restaurant et les salles d’exposition viennent
s’adosser au volume central en béton qui accueille le hall d’entrée. L’articulation
des différents éléments du programme se résume globalement à celle des volumes,
un bâtiment correspondant à une unité.
Macro-simplicité,
micro-complexité
La construction apparaît de loin comme une boîte opaque
extrêmement simple. Mais une association subtile de profondeurs et de
transparences, d’orientations et d’articulations des trames se révèle au fur et
à mesure que l’on s’en approche. Si certains édifices s’épuisent en une
obsessionnelle simplicité, les architectes opposent ici à l’abstraction des
volumes une expressivité de la structure : toutes les couches du squelette
se montrent dans un jeu de proportions harmonieuses. La rigueur de la trame
verticale dessinée par les portiques en douglas teintés rappelle celles d’autres
bâtiments de l’agence, le Domaine Saint-Jean-in-Eremo et les logements du
Kanaal, à Anvers. Superposée à la façade ou mise à distance pour créer
circulations extérieures et terrasses, elle est successivement doublée de trois
trames horizontales : celle des pare-soleil au sud, celle des claustras
qui délimitent l’auvent d’entrée et cloisonnent les escaliers extérieurs et celle
du motif horizontal des panneaux de façade, ces variations renouvelant sans
cesse la perception que l’on a du bâtiment. À cette logique de grille, seules
dérogent les étonnantes poutres en diagonale qui, tenant lieu de tirants, renforcent
les portiques de la salle d’exposition et donnent à cet espace une atmosphère
domestique, le visiteur ayant tout à coup le sentiment de pénétrer dans une
grange ou un grenier.
Spinozisme
cartésien
Un écart se dessine néanmoins entre les intentions des
architectes, les références convoquées et l’impression produite in fine par le bâtiment. En 2018, Coussée
& Goris organisent une exposition consacrée à leur travail, qu’ils
intitulent « Natura Naturans ». Ce terme
de « nature naturante » désigne chez Spinoza l’acte d’autocréation de
la nature, auquel l’homme comme être naturel participe également. Les
architectes cherchent à se réapproprier cette philosophie en affirmant qu’un
bâtiment doit participer à la création du paysage dans lequel il est implanté. Ils
revendiquent également une filiation avec le travail de Giuseppe Penone, qui
participa à la mouvance de l’Arte Povera. Condamnant l’artificialité du paysage
européen, l’artiste préférait reproduire dans ses œuvres les processus naturels
plutôt que de créer des objets ex nihilo.
L’homme ayant selon lui « modifié
la nature préexistante, en en créant une nouvelle, produit de son action,
de son art », il devait revenir
à un acte créatif qui imiterait l’œuvre de la nature, reprenant ainsi « sa
place », au sens spinoziste. En annonçant vouloir évacuer tout
« caractère culturel » pour préserver l’intégrité du site, Ralf
Coussée et Klaas Goris réaffirment
explicitement cette filiation. Mais en voulant s’abstraire de toute référence
culturelle, en refusant de faire signe par l’épure géométrique, ils réaffirment
paradoxalement l’artificialité de l’objet. Plutôt que de se fondre dans le
paysage, le bâtiment s’en détache par contraste. Les teintes, les
textures, les odeurs, la simplicité des assemblages en bois enveloppent le lieu
d’une atmosphère rustique et familière. Mais la filiation à Giuseppe Penone et
sa critique de l’objet industriel semble plus lointaine au regard de la géométrie
du plan-masse, de la rationalité volumétrique, ou de la grille cartésienne des
trames structurelles, dont les dimensions ont tout simplement été déterminées
par les standards industriels des panneaux de façade.



