Copyright : ©Michel DENANCÉ

Maîtres d'ouvrages : université Paris Sud 11
Maîtres d'oeuvres : Dominique Lyon
Surface SHON : 10 000 m² SHON
Coût : 18,81 millions d'euros HT
Date de livraison : concours, octobre 2014 ; livraison : fin 2018

Dans le Campus de Saclay - où chaque nouvelle institution semble s’implanter pour parasiter les services d’une ville naissante sans rien lui accorder en retour, trois édifices se répondent et parviennent miraculeusement à dialoguer. Penchons-nous sur le dernier d’entre eux, récemment livré.

 

D’abord la Maison de l’ingénieur de Michel Rémon en 1993, une sculpture massive et corbuséenne, posée dans les champs. Puis le centre de vie de Muoto en 2016 : une structure capable, ouverte de toutes parts sur une place carrée. Enfin le bâtiment de la physique, un objet singulier rigoureusement dessiné par Dominique Lyon.

Trois pièces d’un jeu d’échec cyclopéen abandonnées autour d’un damier aux cases aléatoires : un roi centripète, une reine centrifuge et un fou qui renverse l’ordre orthonormé pour fuir en diagonale et faire surgir la limite du plateau, en cadrant la lisière de la forêt qui tombe en cascade dans la vallée de l’Yvette.

Pondération

Construire en hauteur dans la diagonale : ce geste fondateur permet à la fois de minimiser la masse du bâtiment, d’absorber son ombre portée, de dynamiser le volume et de donner un peu de complexité à un programme ordinaire rassemblant des amphithéâtres, des salles de cours et des laboratoires.

La parcelle rectangulaire a d’abord été extrudée pour former un socle qui monte et s’aligne sur l’attique de la Maison de l’ingénieur. Une barre oblique - contenant en partie haute des salles de cours et en partie basse les amphithéâtres - vient ensuite s’y encastrer. Puis ce socle est découpé : à l’est, par une cour étroite qui laisse la lumière s’immiscer dans les salles banalisés qui viennent en coloniser l’angle vacant ; à l’ouest, par un vaste parvis qui s’ouvre en triangle vers la forêt et permet l’éclairage des amphithéâtres.

A ce premier geste vient s’en ajouter un autre, plus décalé, celui de l’escalier qui prend son envol dans le vaste hall central - entre l’entrée sur la place et la sortie vers la forêt - et monte autour de la tête de la barre. Un parti qui pourrait rappeler celui de Rem Koolhaas pour l’ambassade des Pays-Bas à Berlin et qui accorde à la construction une indicible étrangeté.

De ce travail sur la forme résulte une composition bien tempérée qui s’inscrit à la fois dans le contexte lointain et immédiat. Elle se redresse ainsi sur l’un de ses angles pour adresser un signal à l’échelle du plateau, visible de la nationale 118 et de la rue Louis de Broglie. Et se déploie sur la limite nord de la « Place du lieu de vie » en évitant de lui faire de l’ombre tout en l’alimentant de ses flux.


Perversité

Mais ce projet est surtout intéressant parce qu’il se met en scène sans pour autant livrer quoi que ce soit de lui-même. Contrairement à la Maison de l’ingénieur et du Lieu de vie qui dévoilent naïvement leur structure et leur destination : murs de béton soutenant un amphithéâtre en dévers ou poteaux et poutres portant des plateaux d’activités. Comme si, loin de vouloir répondre servilement à des besoins, il souhaitait se mettre à distance pour mieux s’affirmer comme un objet de désir.

Le h 625 témoigne même d’une certaine perversité. Tout en reprenant sciemment le vocabulaire d’une construction industrielle, il ne donne aucun indice sur le programme et sur les activités qu’il renferme. Ainsi ses fenêtres horizontales standardisées n’informent pas sur les espaces intérieurs qu’elles éclairent. Dans le socle, la présence de l’auditorium en hémicycle, qui s’encastre dans un des coins libres, peut difficilement être déduite des obliques qui en traversent les ouvertures et se lisent comme des contreventements alors qu’elles correspondent à la pente des gradins.  Dans la barre, ces fenêtres peuvent aussi tout aussi bien correspondre à des salles de cours, à des halls de double hauteur, ou à des amphithéâtres… Quant à la diagonale vitrée qui accompagne le parcours de l’escalier, elle ne rend pas compte des paliers qui permettent pourtant l’accès aux différents niveaux.

Incertitudes et informations équivoques nimbent ainsi de ce projet toutes parts. Elles lui permettent de résister à toutes définitions et de s’affirmer comme un objet singulier qui condescend seulement à accueillir des espaces d’éducation sans jamais se réduire à cette fonction.

Et ce qui peut encore interpeller, au-delà de l’objet, c’est la culture visuelle convoquée par son auteur et la manière dont il sait la manipuler et la tordre dans tous les sens avec une étonnante virtuosité. On sait que Dominique Lyon rassemble, en marge de ses projets,  de véritables bibliothèques d’images. Où les installations de Reinhard Mucha côtoient les puits de mines, les châteaux d’eau et les usines photographiés par Bernd et Hilla Becher, les icônes du constructivisme et les constructions héroïque de l’architecture soviétique des années 70 implantées dans les républiques les plus éloignées tout en restant porteuses d’un projet social périmé. Ici la notion d’objet spécifique théorisé par Donald Judd vient télescoper l’inversion de la position de l’escalier, du centre vers la périphérie, opérée par Rem Koolhaas à Berlin et un regard ironique et désabusé sur les projets d’Ilya Golossov ou des frères Vesnine…

Une culture régénératrice et stimulante qui témoigne d’une croyance en la richesse de la discipline,  quand de nombreux architectes renoncent à s’y plonger pour se contenter de faire entrer au forceps les programmes les plus divers dans des trames à la Sol Levitt, avec la bénédiction d’une certaine critique. Ou quand d’autres, tel Bjarke Ingels l’apostat, trahissent leur propre culture pour collaborer avec la communication et la publicité, sous les applaudissements d’une grande partie de la maitrise d’ouvrage.  

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