Investi sur le sujet du réemploi, le bailleur social Paris Habitat a intégré le programme européen INTERREG CHARM (Circular Housing Asset Renovation and Management) suite à la mutation emblématique de la caserne de Reuilly à Paris. Un cadre qui lui permet d’initier des expérimentations et de pousser plus loin les actions et bonnes pratiques dans ses opérations. Retour d’expérience avec Hélène Schwoerer, directrice générale adjointe maîtrise d’ouvrage et développement, et Isabelle Quet-Hamon, responsable du service Habitat durable.
D’a : La mutation de la caserne de Reuilly dans le 12e arrondissement de Paris, pour laquelle vous avez été aménageur et maître d’ouvrage unique, est incontestablement l’opération la plus emblématique de Paris Habitat en matière de réemploi. Depuis quand et dans quelles circonstances avez-vous intégré cette pratique ?
Le sujet du réemploi a été amené chez Paris Habitat par celui de l’énergie grise, correspondant à l’extraction et à la fabrication des matériaux et l’un des premiers postes de consommation énergétique du bâtiment. Plutôt que de réduire ce poste par le biais de solutions technologiques parfois greenwashing, nous nous sommes positionnés sur la conservation du patrimoine bâti, qui découle du bon sens pour économiser la ressource, sous réserve de lui offrir les conditions à sa rénovation ou transformation. L’opération la plus symbolique de cette démarche est la tour Bois-le-Prêtre1. Elle a démontré la capacité de cette architecture moderniste à évoluer.
Parallèlement à notre politique de préservation du bâti, nous avons initié une bourse du réemploi des matériaux répertoriés sur nos chantiers, un outil développé en interne et ayant vocation à accompagner l’émergence des bonnes pratiques au sein de nos équipes. Par son ampleur et parce qu’elle portait aussi sur des constructions neuves, la mutation de la caserne de Reuilly a constitué un creuset pour aller plus loin dans l’expérimentation sur le sujet du réemploi. Mais avant cette étape, nous avions dû batailler pour convaincre que certains bâtiments méritaient d’être conservés, après que plusieurs projets reposant sur la tabula rasa avaient été envisagés sur ce site. Pour nous accompagner dans l’identification du patrimoine à conserver et des gisements de matériaux de réemploi, nous avons sollicité l’association Rotor. Sa mission s’est complétée par l’élaboration de prototypes mettant en situation les éléments récupérés et présentés dans une exposition sur site. Alors que les architectes se montraient dubitatifs au départ sur la pertinence d’intégrer le réemploi dans leurs projets, craignant qu’il se limite à un aspect anecdotique, le travail de Rotor a suscité un réel intérêt de leur part et, au final, ce sont 640 tonnes de matériaux de réemploi qui ont été réintégrés dans la caserne.
D’a : Quels enseignements avez-vous tirés de cette expérience ?
La leçon que nous tirons de cette opération est l’importance d’identifier le gisement et d’impliquer toutes les parties prenantes le plus tôt possible. Ce calendrier est primordial pour éviter que ces matériaux ne partent dans la filière des déchets, qu’ils soient aussi mieux protégés et stockés lors des opérations de déconstruction. Sur la caserne de Reuilly, nous avons eu quelques pertes pour cette raison ; certains radiateurs par exemple qui étaient en bon état ont pris de la poussière de plomb lors des travaux et n’étaient plus récupérables. Cela laisse aussi le temps de trouver des exutoires ex situ auprès des preneurs intéressés si le chantier les rend impossibles.
D’a : Réfléchissez-vous à constituer une cellule en interne qui pourrait avoir la compétence d’un prestataire comme Rotor et à un lieu de stockage des matériaux récupérés sur vos différents chantiers ?
Notre objectif pour le moment est d’acculturer nos équipes sur la question du réemploi mais aussi de donner des moyens et outils aux maîtres d’œuvre pour répertorier ces gisements et se les approprier dans leurs projets. Les architectes ont cette compétence mais bien souvent ils arrivent trop tard, lorsque les matériaux ont déjà été déposés ou acheminés en divers endroits au cours du chantier de déconstruction sans précaution.
Plutôt qu’un lieu de stockage, nous projetons de créer un lieu démonstrateur de nos savoir-faire sur les différents segments de notre patrimoine, et ce lieu pourra aussi assumer un rôle de stockage tampon avec quelques parkings que nous avons recensés. Nous réfléchissons actuellement à sa localisation, l’un des critères étant son accessibilité, et à son modèle économique.
D’a : Vous faites aussi partie du programme européen INTERREG CHARM. Pouvez-vous nous expliquer sa finalité et de quelle manière vous participez à ce programme ?
Ce programme européen, initié par la TU Delft et conduit sur quatre années, repose sur une recherche-action, un principe pour être éligible aux financements du FEDER. L’université s’est donc adressée à quatre bailleurs sociaux du nord-ouest de l’Europe (Belgique, Pays-Bas et Royaume-Uni) pour s’appuyer sur des sites démonstrateurs qui étayent cette recherche. L’intérêt d’une telle démarche est de mettre en partage aussi bien les freins et obstacles du réemploi que les leviers à son développement. Parmi les outils en préparation, nous élaborons un guide à l’attention des acteurs opérationnels et des prestataires et rédigeons des clauses qui pourraient être intégrées dans les cahiers des charges. Dans le cadre de ce programme, nous finalisons également au sein de Paris Habitat une plateforme numérique qui a vocation à se substituer à la bourse d’échange. Nous nous sommes en effet rendu compte que cette bourse avait fini par se scléroser : si nous cherchions toujours à trouver des exutoires pour les gisements, nous ne faisions pas appel à des fournisseurs pour mettre véritablement en place cette économie circulaire. L’objectif de la plateforme est également de pouvoir écouler nos stocks de matériaux sur des marketplaces, car ils ont une valeur économique, et sinon sous la forme de dons à des associations ou des acteurs de l’économie sociale et solidaire, sous réserve qu’ils portent un projet social cohérent. Bien sûr, les chantiers de Paris Habitat restent la priorité à l’écoulement de ces matériaux.
D’a : Quelles sont les typologies de sites que vous avez retenues pour ces projets démonstrateurs ?
Nous avons raisonné en termes de volumes de travaux, et ceux-ci portent chez Paris Habitat sur le second œuvre dans le cadre de réhabilitations. Les logements HBM, qui ont cent ans, représentent un tiers de notre patrimoine. Si certaines obsolescences sont connues, c’est aussi une architecture de qualité qui a pu faire dans le passé l’objet d’une dénaturation par la suppression de certains de ses éléments constitutifs, tels les opus incertum ou les mignonnettes (NDLR : enduit de ciment gravillonné). On ne construit plus avec de tels matériaux aujourd’hui et il faut savoir les apprécier. Parmi les typologies intégrées dans ces projets démonstrateurs figurent également les immeubles des années 1960 et 1970, une part conséquente de notre parc également.
L’une des problématiques dans le programme CHARM était de parvenir à trouver des dénominateurs communs aux différents bailleurs pour que ces retours d’expérience profitent à tous alors que nous n’avons pas les mêmes types de biens immobiliers. Nous avons donc retenu aussi les travaux à la relocation parmi ces projets. Pour Paris Habitat, cela représente 5 000 logements qui doivent être remis à niveau chaque année. Ces travaux peuvent notamment porter sur le remplacement des sanitaires, une pratique systématique alors qu’il est possible de prolonger leur durée de vie moyennant un détartrage et quelques réparations. Même si cela reste encore expérimental, nos homologues européens savent les reconditionner. L’objectif est de structurer cette filière sur le territoire francilien et certaines entreprises s’y emploient.
D’a : Le Booster du réemploi réunissant une trentaine de maîtres d’ouvrage a été créé en septembre 2020 pour faire décoller la filière. Que pensez-vous de cette initiative et pourquoi n’en faites-vous pas partie ?
Cette initiative revient à des acteurs privés, c’est la raison pour laquelle nous n’avons pas figuré dans ce Booster, qui commence à s’ouvrir aux acteurs publics. Mais le courtier en assurances avec lequel nous travaillons en est membre, et les résultats de ces travaux vont nous intéresser. Les premiers litiges commencent en effet à surgir, et à juste titre les assureurs peuvent être frileux sur certains matériaux à réemployer. Ces travaux, qui seront rendus publics, vont nous faire gagner du temps en départageant les matériaux qui pourront être facilement intégrés dans nos opérations, ceux qui le seront à titre expérimental et enfin ceux pouvant faire l’objet de contentieux.
Sur ce sujet assurantiel, il convient cependant de distinguer la rénovation de la construction neuve. En matière de rénovation, à l’exception de certains éléments structurels qui peuvent porter atteinte à la sécurité des personnes, ou de portes coupe-feu qui nécessitent la délivrance de procès-verbaux, nous sommes rarement confrontés à la question, contrairement au réemploi dans les constructions neuves. Pour celles-ci, l’assurance et le bureau de contrôle sont très vigilants sur la traçabilité des matériaux. Parfois, cela peut aller jusqu’à refuser un lot de fenêtres qui ont encore leur étiquette et dont la fonction thermique est garantie, mais dont la fiche technique reste introuvable. Il ne faudrait pas que cette maîtrise des risques devienne une usine à gaz sur des éléments non structurels. Les experts défrichent le terrain, mais notre intention est de rentrer dans la boucle de ces échanges et de porter cette parole de ne pas être trop rigide si l’on veut aller plus loin dans la pratique du réemploi.
1. Construite dans le 17e arrondissement de Paris par Raymond Lopez entre 1959 et 1961, elle a été rénovée par Frédéric Druot, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal de 2007 à 2011.

