Lorsque l’exposition « Matière grise » est présentée au Pavillon de l’Arsenal à Paris en 2014, le réemploi, son sujet, est une pratique tellement marginale dans la construction que la plupart des acteurs du secteur en ignorent même le terme. Première secousse. Son entrée en scène a comme premier mérite d’interpeller le monde du bâtiment qui continue de fonctionner sur une économie extractive et mondialisée des matériaux. Sept ans plus tard, alors qu’une prise de conscience s’opère sur l’inexorable épuisement des ressources, où en est la filière ? Toujours anecdotique en France au regard des millions de mètres carrés construits chaque année, déplorent les architectes d’Encore Heureux, commissaires de l’exposition et porte-drapeaux du réemploi avec une poignée de militants. Mais les choses bougent, tant du côté du cadre législatif, favorable à son développement, que de celui d’une sensibilisation croissante de certains maîtres d’ouvrage. Émergent aussi des plateformes de matériaux et produits de réemploi, ainsi que de nouveaux métiers pour les préparer, nettoyer, reconditionner, transformer… Cependant, c’est par la multiplication des projets démonstrateurs que cette filière pourra lever tous les freins à son développement et que l’on pourra généraliser les méthodes et outils. Il faut donc en favoriser les conditions et lui laisser le temps, malgré l’urgence. Le bâtiment reste en effet le premier producteur de déchets et l’un des gros émetteurs de GES. L’actualité de la crise sanitaire a également révélé au grand jour notre dépendance à cette chaîne économique mondialisée des matériaux qui subit aujourd’hui pénurie d’approvisionnement et augmentation des coûts. De quoi crédibiliser encore plus le réemploi.
D’une démarche confidentielle à la généralisation du réemploi
Alors que le secteur du bâtiment pèse lourdement sur la production des déchets, l’épuisement des ressources naturelles et la production des émissions de gaz à effet de serre par l’énergie grise qu’il consomme, le réemploi des matériaux de construction d’occasion représente une filière prometteuse pour réduire ces externalités négatives. S’il est encore aujourd’hui une pratique marginale, son acculturation progressive devrait favoriser sa structuration, avec de nombreux métiers à la clé, et son déploiement dans les projets d’aménagement et d’architecture.
La filière du réemploi dans le bâtiment, l’un des pans de l’économie circulaire, est encore marginale. On ne s’en étonnera pas après cent cinquante ans d’industrialisation du secteur et de normalisation tendant toujours plus à rationnaliser, optimiser et sécuriser les process de fabrication. Le réemploi invite au contraire à dénormer la construction en mobilisant des matériaux et produits qui ont déjà vécu et qui nécessitent de pousser l’investigation pour les identifier et rendre possible leur réemploi ou leur réutilisation1. Il sollicite toute une chaîne d’actions – dépose minutieuse, stockage, nettoyage, réparation, reconditionnement… –, réalisée par une main-d’œuvre locale, qui ne le rend guère compétitif face aux matériaux neufs. Ces conditions, sans compter les contraintes auxquelles sont assujettis les marchés publics et privés (respect des coûts et des délais) suscitent beaucoup de scepticisme à son égard. Il faut donc des acteurs très impliqués pour initier ces projets et toutes les parties prenantes (dont les bureaux de contrôle, assureurs, entreprises) doivent converger pour les voir aboutir. Beaucoup de belles intentions restent à l’état de papier. L’enjeu est pourtant de taille : le bâtiment est le premier producteur de déchets (qui ont un coût environnemental et financier) et l’un des gros émetteurs de CO22. Par ailleurs, une autre réalité est venue bousculer le secteur : la fragilité des chaînes d’une production mondialisée, mise au jour par la crise sanitaire. Elles sont aujourd’hui ralenties ou à l’arrêt, entraînant la pénurie de certaines filières et l’effet boomerang de leur spéculation. Parce qu’il est au contraire dans une économie de la réparation et du prolongement de la durée de vie des matériaux, le réemploi pourrait contribuer à diminuer ces chiffres s’il venait à se massifier. Local par essence, il est aussi étranger à ces bouleversements conjoncturels.
Loin du compte
Le cadre législatif pourrait en principe favoriser la filière. La réglementation environnementale 2020, dont l’entrée en vigueur est prévue au 1er janvier 2022, devrait donner la possibilité d’extraire les matériaux de réemploi dans le décompte carbone du bâtiment. L’expérimentation E+C-, et son label associé, a fait avancer la réflexion en s’attachant à l’analyse du cycle de vie des matériaux, précisée dans la FDES (fiche de déclaration environnementale et sanitaire). Selon Noé Basch, cofondateur de Mobius, c’est cette FDES qui a sauvé sa filière de dalles de réemploi. « Un faux plancher émet 80 kg équivalent CO2/m2 neuf quand le réemploi divise ce chiffre par dix. Il est donc intéressant d’aller chercher cette économie carbone avec le réemploi plutôt que de recourir à des matériaux neufs, certes vertueux mais beaucoup plus chers, comme le bois. » Autre incitation législative, la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC) et l’une de ses mises en application : le diagnostic Produits matériaux déchets (PMD), dont le décret est attendu en juillet pour les démolitions de bâtiments et les réhabilitations significatives3. Rendu obligatoire, on ne sait néanmoins pas encore si son application sera contrôlée, et dans la négative si elle sera sanctionnée et de quelle manière.
Si le consensus est établi pour sortir du modèle extraction/consommation/rebut, passer à une économie circulaire est encore embryonnaire en matière de réemploi. « On est loin du compte, il y a un décalage entre la communication sur le sujet et les mètres cubes de matériaux réemployés qui ne représentent quasiment rien au regard de la masse de construction », estime Nicola Delon, cofondateur d’Encore Heureux. Certains matériaux seraient pourtant de bons candidats à sa massification, alors qu’ils partent dans d’énormes quantités à la benne en bon état (dans le tertiaire, dalles de moquettes, cloisons…), sans parler des fins de stocks au terme des chantiers qui connaissent le même sort. La course stylistique, moteur de l’économie matérielle et de son obsolescence programmée, laisse peu de place aux critères d’appréciation qui permettraient d’envisager la conservation et la circulation d’éléments qui ne sont pas supposés avoir une haute valeur esthétique ou culturelle, contrairement à d’autres (pierre, bois…).
Quelques rares industriels ont commencé à intégrer une filière de réemploi dans leur activité (Clestra, par exemple) mais il reste à vérifier la part qu’elle représente dans leur chiffre d’affaires. Noé Basch émet quelques doutes sur leur réelle motivation, faisant part de sa propre expérience. « On nous a vus arriver d’un mauvais œil. Les majors de la filière ont exercé une sorte de chantage auprès des poseurs. C’est le poids des maîtres d’ouvrage qui a permis de nous mettre le pied à l’étrier. »
Viabilité du modèle économique
Cependant, certains signaux témoignent d’un mouvement de fond. « Les jeunes architectes se montrent particulièrement intéressés, et même des confrères, qui n’y croyaient pas, commencent à répondre à des appels d’offres intégrant la filière », constate Nicola Delon. L’exposition « Matière Grise » a circulé dans 80 lieux dont une trentaine à l’étranger, et son catalogue en est à sa cinquième réédition. L’émergence des plateformes dématérialisées et physiques (Cycle Up, Backacia, Leboncoin, RéaVie…) atteste de la dynamique, comme le groupe de veille sur Facebook (une communauté de 6 500 membres) ou encore la création du Booster du réemploi, une initiative d’une trentaine de maîtres d’ouvrage publics et privés lancée en septembre 2020. Se développent aussi des structures de conseil en réemploi (missions AMO), depuis les pionniers Rotor et Bellastock, qui accompagnent maîtres d’œuvre et d’ouvrage, dont des institutionnels. La Région Île-de-France a ainsi instauré un marché pour des missions AMO réemploi sur ses opérations de lycées, réhabilitations ou constructions neuves. Depuis octobre 2020, elle a engagé des diagnostics ressources sur 14 sites avec l’objectif de réinjecter ces gisements dans ses propres chantiers ou de les écouler ex situ4.
L’une des problématiques sensibles souvent évoquée concerne la caractérisation des matériaux en l’absence de documentation technique et donc de conformité de leur mise en œuvre pour obtenir l’avis positif du bureau de contrôle et l’assurabilité de l’ouvrage. Le dialogue avec le monde de la maîtrise des risques est cependant engagé. Un groupe de travail de la C2P (Commission prévention produits) de l’Agence Qualité Construction et un autre au sein de la Fédération française de l’assurance travaillent sur la question. « L’objectif est de parvenir à ce que les pratiques de réemploi soient considérées comme des techniques courantes pour être assurées de manière classique, et donc de définir des protocoles reconnus par tous », explique Morgan Moinet, architecte et cofondateur avec Encore Heureux du bureau d’études REMIX, une filiale de l’agence. Il rappelle aussi que seul 1 % des normes revêtent un caractère réglementaire, à distinguer de celles qui sont imposées contractuellement par les CCTP ou les contrats d’assurance et que l’on peut donc discuter. Cela ouvre le champ des possibilités en matière de réemploi.
L’architecte et docteure Ingrid Bertin, actuellement coordinatrice écoconception chez Setec, et qui a soutenu une thèse sur le réemploi des éléments porteurs5, avance également l’hypothèse d’une banque de matériaux idéalement nationale gérée par un organisme public qui aurait la compétence pour élaborer ces protocoles de caractérisation et délivrer les certifications. Sa recherche comporte également un volet consacré aux modèles BIM, des outils utiles pour renforcer la traçabilité des matériaux notamment. « Cet outil numérique ne s’est pas encore complètement positionné sur les enjeux de l’économie circulaire », remarque-t-elle.
Pour atteindre un volume critique, le réemploi nécessite aussi le développement de techniques adaptées, qui n’est pas sans coût. « Cela nous a pris deux ans de développement et 500 000 euros d’investissement pour mettre au point l’intégralité des moyens qui permettent de reconditionner les dalles de faux plancher et deux autres années pour dégager une rentabilité », explique Noé Basch, qui interroge la viabilité du modèle économique. Cette rentabilité s’appuie sur un bail précaire, moins élevé donc que le marché, qui lui permet d’entreposer ces produits en région parisienne. La perspective de s’installer à 300 km de Paris et donc loin des chantiers source et destination, entraînant des impacts en carbone et des coûts de transports supplémentaires, n’a plus beaucoup de sens pour lui.
Acculturation et apprentissage
Pour engager une réelle transition vers le réemploi, les pistes ne manquent pas. Rallonger la durée de chantier pour rendre possibles des déposes qualitatives, mailler le territoire de plateformes de stockage et de transformation de la matière, multiplier les projets démonstrateurs pour ensuite développer des méthodologies en open source… Il faut aussi que l’investissement soit à la mesure de l’enjeu. Noé Basch ne compte pas sur le monde de la finance, le taux de rentabilité des filières de réemploi n’étant pas dans leur radar. Mais un portage national qui soit plus conséquent que le soutien financier au permis d’expérimenter6 ou les appels à projets initiés par l’Ademe semble une voie plus réaliste. Pour être entendus, les acteurs doivent donc se fédérer pour défendre les intérêts du réemploi. Encore Heureux évoque la constitution, encore embryonnaire, d’un syndicat du réemploi. Le groupe de travail rassemble une dizaine de personnes pour le moment et l’objectif est de parvenir à un collège réunissant une centaine d’acteurs pour définir les contours de la structure.
Mais l’enjeu essentiel pour les porte-drapeaux du réemploi est d’acculturer au réemploi et donc d’accepter cette idée d’intégrer des éléments d’occasion dans les projets. « Nombre de maîtres d’ouvrage y sont encore réfractaires », constate Nicola Delon, rappelant que les architectes ont le pouvoir qu’on leur donne. Ces derniers doivent aussi monter en compétences sur le sujet. L’apprentissage, à l’aune d’une remise en cause profonde des modes de production appliqués au bâtiment, gagne les écoles d’architecture et d’ingénieurs. « On est sur-sollicités par les étudiants et les enseignants s’y mettent », observe l’architecte. La naissance du CAAPP (Centre Art, Architecture, Paysage, Patrimoine) à Évry-Courcouronnes sur un site de 11 hectares, à la demande du ministère de la Culture et développé par les écoles d’architecture d’Île-de-France et Bellastock, devrait faire évoluer les réflexes en matière de conception. Dans ce lieu de création et d’expérimentation, transdisciplinaire et ouvert au public7, on pourra prototyper à échelle 1 :1 avec les matériaux de réemploi. Manière aussi de sensibiliser aux impacts des choix conceptuels sur le tissu économique, social et environnemental.
1. L’article L541-1-1 du Code de l’environnement établit une distinction entre le réemploi (substances, matières et produits qui ne sont pas des déchets utilisés pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus) et la réutilisation (toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui sont devenus des déchets sont utilisés de nouveau).
2. 46 millions de tonnes chaque année en France et 123 millions de tonnes de CO2. Source : ministère de la Transition écologique.
3. Pour les chantiers de 1 000 m2 de surface de plancher et plus et pour les réhabilitations dont le coût prévisionnel des travaux est supérieur à 25 % de la valeur vénale du bâtiment. Ce diagnostic sera rendu public avec l’accord du maître d’ouvrage, par un organisme désigné par le ministère, pour faciliter la mise en contact avec les filières de réemploi. Source : ministère de la Transition écologique.
4. Intervention de Camille Bruneau, experte technique et environnement à la Région Île-de-France (service Études générales et environnementales de la Direction des opération – MOA – du Pôle lycées), au cours du Depot Live Show(s), événement en ligne le 26 mai 2021 (disponible en replay).
5. https://pastel.archives-ouvertes.fr/tel-03221179/document
6. 10 000 euros par projet, source ministère de la Transition écologique, « Permis dʼexpérimenter : faciliter la réalisation des projets de construction et favoriser lʼinnovation », 16 novembre 2020.
7. L’ouverture du CAAPP est programmée en 2024 et d’ici là aura lieu un festival, étalé sur trois années, pour sa préfiguration.
Hangar Zéro au Havre
Le Hangar Zéro au Havre, un projet lauréat de Réinventer la Seine développé par l’agence Archipel Zéro, en cours de chantier. L’opération est réalisée en autoconstruction participative avec la plateforme de réemploi PERMAC et met en oeuvre une grande quantité de matériaux de réemploi (conteneurs réformés, structures bois et acier, briques, portes, menuiseries extérieures, sanitaires, luminaires, radiateurs, etc.).
Super Circular Estate à Kerkrade (Pays-Bas)
Face au départ de sa population jeune vers les métropoles d’Amsterdam et Rotterdam, la municipalité de Kerkrade aux Pays-Bas s’engage à réintégrer les matériaux de son parc social vieillissant dans ses nouvelles constructions. Le projet expérimental européen UIA* Super Circular Estate, développé par un consortium de 12 partenaires (dont la municipalité), sonde la capacité de ce patrimoine à s’inscrire dans l’économie circulaire. Première étape, la déconstruction d’une tour de logements en béton de dix étages datant des années 1960. L’expérimentation s’est amorcée sur le site avec la construction de trois maisons individuelles selon plusieurs techniques de réemploi, réutilisation et recyclage. L’une d’elle porte sur la découpe de blocs tridimensionnels de béton directement réemployés dans deux d’entre elles. Toutes sont également dotés de murs séparatifs extraits de la tour. Au total, 95% de matériaux de l’ancien immeuble ont pu être exploités : béton, brique, bois, céramiques, acier, verre, etc. Ce projet expérimental a fait l’objet d’une étude poussée sur les impacts environnementaux (économie en énergie et carbone) et financiers (mobilisation de machines spécifiques). Ces enseignements ont permis d’enclencher la phase suivante, la construction de 15 autres maisons en bande sur le même site. L’autre moitié de la tour sera restructurée.
*Urban Innovative actions
Le CAAPP
Cousin des Grands Ateliers de L’Isle-d’Abeau, le CAAPP (Centre Art Architecture Paysage Patrimoine) s’installe à Évry-Courcouronnes dans l’Essonne. Ce lieu d’expérimentation collective croisera les disciplines, accueillera des formations axées sur l’économie circulaire et s’ouvrira au public. Avant d’accueillir le festival de préfiguration qui se déroulera sur trois ans, Bellastock a posé les premières installations.
Centre culturel de Fuyang, Chine
Le centre culturel de Fuyang en Chine, réalisé par Wang Shu et Lu Wenyu (Amateur Architecture Studio), une commande que les architectes ont acceptée à la condition de rénover préalablement un village des environs. Après prospection, c’est celui de Wencun qui a été retenu (photos du milieu et en bas). Y sont réemployés des matériaux laissés par les destructions des quartiers anciens. Une technique que l’agence applique à la plupart de ses bâtiments.







