« C’est un work in progress, Rome, un bric-à-brac somptueux de matériaux urbains dépareillés en instance d’assemblage et de réemploi »
Julien Gracq, Autour des sept collines, Paris, José Corti éditeur, 1988.
Assurément certaines époques sont plus propices que d’autres à l’art de la transformation : et d’abord celles des grands bouleversements, qu’ils soient d’ordre militaire, religieux ou économique, bouleversements qui ont presque toujours débouché sur la réutilisation d’édifices comme d’ouvrages existants en changeant leur destination au gré des situations et des besoins, comme au fil des idées neuves.
Aussi serait-il totalement erroné d’imaginer que le triptyque réutilisation-réemploi-recyclage soit propre à notre troisième millénaire, même si la crise environnementale sans précédent que nous vivons pourrait le laisser à penser. Ces pratiques sont en réalité extrêmement anciennes, d’où l’importance aujourd’hui d’une remise en perspective.
Sans remonter trop loin, l’Antiquité tardive puis le Moyen Âge ont connu rigoureusement les mêmes pratiques : reconversion de bâtiments pour d’autres usages que ceux pour lesquels ils étaient initialement destinés, réutilisation et réemploi d’ouvrages d’architecture pour construire de nouveaux édifices, et enfin recyclage d’éléments résultant d’opérations de démontage pour produire de nouveaux matériaux nécessaires à la construction.
De ce point de vue, il faut d’ailleurs cesser d’opposer, comme on l’a fait trop longtemps, une Antiquité spoliée à un Moyen Âge spoliateur. La réalité est infiniment plus complexe, à la fois plus diverse et plus riche quant à ses manifestations et ses transcriptions architecturales. (...)
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De l’Antiquité tardive…
Ainsi l’empereur Constantin, après l’avoir emporté militairement en 312 après J.-C., face à Maxence, va réaliser à Rome deux projets majeurs destinés à marquer son avènement. Le premier, à travers lequel il affirme son soutien et sa conversion au christianisme, illustre magnifiquement la pratique de la reconversion des édifices tandis que le second, célébrant sa victoire, affirme les vertus d’un réemploi d’ordre symbolique.
Commençons par la reconversion avec la basilique de Maxence-et-de-Constantin. Au moment d’achever la dernière basilique civile monumentale dont la construction avait été lancée par son rival, Constantin, ayant choisi de l’offrir au culte chrétien, décide de lui ajouter un nouveau portique et en vis-à-vis une nouvelle abside, traçant un nouvel axe pour signifier mieux son passage du civil au religieux. C’est bel et bien l’économie de moyens qui est à l’œuvre pour opérer ce changement symbolique fondamental.
Simultanément les architectes de l’empereur vont opérer un emprunt ou plutôt un détournement typologique fondé sur une approche fonctionnelle visant à réunir un nombre toujours plus grand de fidèles. Jusqu’alors utilisé pour construire les lieux de la vie civile, le modèle de plan basilical sera désormais employé pour construire ex nihilo les premières églises comme la basilique Saint-Jean-de-Latran ou encore celle de Saint-Pierre du Vatican : le plan basilical devient dès lors la marque de fabrique de l’architecture paléochrétienne.
Poursuivons avec le réemploi et l’arc de triomphe de Constantin. Construits pour célébrer sa victoire, d’anciens reliefs sculptés sont « empruntés » à plusieurs monuments dédiés à ses illustres prédécess (...)