Copyright : ©Charles-Henri TACHON

Un appel d’offres a été lancé en 2020 par la RIVP et la Mairie de Paris pour réhabiliter la barre F d’Urbain Cassan séparant l’université de Jussieu du Jardin des Plantes. Plus de 500 logements étudiants viendront s’immiscer dans cette construction en béton désaffectée, mal-aimée et un temps promise à la destruction. Les équipes en lice ont répondu par des propositions qui ressuscitent de manière très différente cette barre maudite et condamnée des années 1960.

Le gril de Jussieu dessiné par édouard Albert peut rappeler celui de l’Escurial de Juan de Herrera en plus proliférant. Mais ses velléités d’extension sont d’emblée contenues au nord et à l’est par deux longues barres en équerre accueillant à l’origine des laboratoires et réalisées par Urbain Cassan. La première, la plus longue, sépare ce campus des berges de la Seine. Elle a été parachevée quand l’IMA de Jean Nouvel est venue s’adosser à son pignon sur le boulevard Saint-Germain et le pont de Sully. La seconde le ferme sur le Jardin des plantes. C’est cette dernière, aujourd’hui désaffectée, qui sera réhabilitée pour accueillir 565 logements allant du T1 au T3 pour étudiants et chercheurs : des habitations à loyer très modéré.

L’édifice reprend mécaniquement les principes de l’architecture moderne. Il est posé sur de lourds portiques qui soulèvent du sol une structure poteaux-dalles dessinant un plan libre facilement aménageable. Très ouvert, à l’Est sur le Jardin des plantes et ses animaux sauvages, à l’ouest sur le campus, il est surtout remarquable par les deux imposants escaliers à double révolution qui ponctuent sa façade interne et relient le rez-de-chaussée au premier étage tout en rappelant des hélices d’ADN. Et sa construction avait dû tenir compte de nombreuses contraintes, dues notamment au fait que le site était encore en partie occupé par la Halle aux vins de Paris... 

On peut féliciter le maître d’ouvrage pour le choix très pertinent des équipes en compétition. Leurs propositions, très diverses, témoignent de la multiplicité des regards possibles sur le même objet. Certaines traquent dans cet existant les éléments qui lui permettront de mieux le plier à son nouveau programme de résidence étudiante ; d’autres, plus exploratoires, lui accorderont une autonomie et lui laisseront librement imposer de nouvelles manières d’habiter, de nouvelles manières de se comporter. Et toutes à des degrés divers mettront l’accent sur des processus vertueux en phase avec les exigences de l’anthropocène. 

 

Reprogrammer 

Architecte : Charles-Henri Tachon Architecture & Paysage

Ce qui a sans doute séduit l’équipe réunie autour de Charles-Henri Tachon dans cette construction moderne des années 1960, c’est paradoxalement son impureté. Le fait qu’elle s’affirme comme une structure en béton, alors qu’elle est constituée d’IPN ignifugés par une gangue de ciment et d’allèges en maçonnerie. Un esprit beaux-arts qui s’exprime notamment dans le septième étage, simplement percé de fenêtres carrées pour mieux être perçu comme un attique. De plus cette barre n’est pas totalement indépendante de la rue Cuvier. Si elle s’aligne strictement sur le gril d’Albert, un ressaut contenant à l’origine les amphithéâtres lui permet in extremis de rattraper la voie qui suit obliquement la limite du Jardin des plantes. 

La distribution des nouveaux logements reprend celle des anciens laboratoires desservis par un grand couloir central. Les grandes trémies prévues pour l’extraction des hottes sont réutilisées pour le passage des gaines. Et les cloisonnements cherchent à correspondre à la trame définie par les éléments porteurs qui rythment les façades. Les T1, ne pouvant occuper qu’une trame et demie, impliquent l’adjonction de meneaux et la transformation de l’enveloppe extérieure. Celle-ci, débarrassée de ses allèges en maçonnerie, est encore complexifiée par les T2 qui viennent creuser de leurs loggias son extrémité nord alors que les T3 en duplex se glissent dans l’attique et dans l’étage en retrait au-dessus de lui. Enfin des travées sont libérées à l’est pour permettre l’insertion de trois escaliers hélicoïdaux dont les dimensions sont calquées sur celles des doubles hélices emblématiques reliant le rez-de-chaussée au premier étage, côté campus. 

Pour parfaire l’ancrage de la barre à la rue Cuvier tout en maintenant des transparences sur le campus, trois constructions, contenant une salle polyvalente, un centre de tri et les autres services de la résidence, viennent se glisser sous le vide. Elles s’avancent comme des bastions vers la rue Cuvier pour mieux s’y arrimer. L’emploi opportun de la terre, les arches et les demi-arches en porte-à-faux distillent une matérialité et un vocabulaire en savant contre-point de ceux de la partie réhabilitée. Un savoir-faire très référencé et une « qualité française » des années 1980 – Chemetov et Huidobro ne sont pas loin – qui entretiennent aussi des parentés avec l’ancienne préfecture de Paris réhabilitée par David Chipperfield de l’autre côté de la Seine.

 

Corriger 

Architecte : Bruther

Beaucoup plus percutante, cette proposition s’oppose presque point par point à celle de l’équipe lauréate. Elle corrige d’abord cette structure impure afin de la remettre en conformité avec le projet moderne. Le ressaut contenant les amphithéâtres est ainsi déposé afin que la barre retrouve son intégrité, assume des 152 mètres de longueur et manifeste son indépendance par rapport à la voirie. 

La trame porteuse restaurée est ensuite nettoyée de ses allèges et de son attique en maçonnerie pour qu’un appareillage de garde-corps et d’auvents vitrés vienne l’équiper. Tandis que les escaliers sortent du bâtiment pour se glisser dans d’élégants cylindres de béton chemisés d’inox poli qui se détachent des façades. 

Sur les plateaux, le couloir central de desserte est avantageusement remplacé par une autre typologie : six blocs de T1, de T2 ou de T3, séparés alternativement par des passages ou par les ascenseurs, sont desservis par de vastes coursives largement ouvertes sur l’extérieur. Ces allées publiques jouxtent des terrasses privatisées, un dispositif favorisant la convivialité qui montre que la leçon de la résidence pour personnes âgées d’Herman Hertzberger à Amsterdam n’a pas été oubliée. 

Au rez-de-chaussée, le long de la rue Cuvier, une construction triangulaire d’une extrême finesse vient, comme un quai, accompagner ce grand vaisseau qui a largué ses amarres et s’apprête à rejoindre les horizons radieux promis par les années 1960. 

 

Revenir en amont sur le processus de construction 

Architecte : Canal architecture

Nouveau changement de paradigme, l’agence Canal a d’emblée séparé la restauration de la structure de la réalisation des logements, en différenciant clairement ce qui est de l’ordre du pérenne et ce qui est de l’ordre de l’éphémère, de ce qui est de l’ordre de l’immobilier et ce qui est de l’ordre du mobilier. Une réflexion qui parvient à répondre à cette question banale de réhabilitation d’un immeuble d’activité en immeuble de logements en convoquant les recherches sur les « pods » d’Archigram – Plug- in City, 1960-1974 — ou sur les capsules de Kisho Kurokawa comme celle de tour Nakagin à Tokyo (1970). Les logements étudiants sont ainsi appréhendés comme des éléments de mobilier – des lits- clos 2.0 ? – pouvant être assemblés en usine avant d’être amenés par bateau sur la Seine à proximité du chantier. Ainsi des agglomérations de cellules posées sur les plateaux peuvent-elles laisser de vastes espaces et, autour des circulations verticales, comme des places de village. 

Une démarche très pertinente qui parvient à déplacer très en amont la question de l’intervention architecturale mais qui reste cependant très (trop) sage au niveau de l’expression architecturale. 

 

Faire surgir les composantes historiques 

Architecte : Atelier d’architecture Philippe Prost

La proposition de Philippe Prost reste très proche de celle des lauréats. Cependant, plus radicale, elle trouve ses racines non dans l’analyse mais dans l’archéologie de cette barre atypique. L’architecte revient ainsi sur sa genèse quand les entrepôts de la halle aux vins n’avaient pas encore complètement quitté le site promis à l’université. Une situation dont la construction de Cassan porte les stigmates : ainsi sa trame reprenait celle des constructions avoisinantes et la hauteur inhabituelle de son vide en rez-de- chaussée permettait la desserte des derniers chais en activité. Et il prend appui sur toutes les traces de ce palimpseste en retrouvant notamment, dans le mur d’enceinte en pierre, les anciennes façades mutilées des chais qui s’alignaient sur la rue Cuvier. 

Ce projet peut se lire ainsi comme une sorte d’épopée architecturale, comme un panorama un peu vain retraçant l’histoire de cette construction atypique. Les services de la résidence sont accueillis dans des structures métalliques qui redessinent la silhouette des anciens entrepôts et protègent, comme un reliquaire, l’ancien mur de pierre. Tandis que l’organisation du plan d’étage s’appuie sur les trémies des sorbonnes, qui sont avantageusement réemployées par des cheminées de ventilation naturelle pour permettre de projeter vers l’avenir ce bâtiment profondément réinscrit dans son passé complexe. 

 

Mettre à jour 

Architecte : Encore Heureux

En rappelant une pièce de Molière, les concepts dans l’air du temps – empreinte carbone, recyclage, frugalité... – viennent au chevet de la barre Cassan, fondée sur des valeurs radicalement opposées. Du bois, du métal, du béton de chanvre, des enduits biosourcés, des matériaux de réemploi sont prescrits comme autant de cataplasmes pour guérir ce mammouth dépensier des trente glorieuses dont on ne verra même plus le squelette. 

Le plan reprend celui des labos : un couloir central très mince dessert des chambres formant des parcelles étroites augmentées à l’ouest par des jardins d’hiver, à l’est par des balcons. Tandis que les circulations verticales qui le ponctuent se prolongent par des salles communes composant ainsi des bandes publiques. 

Les façades sont recouvertes par un plissé très doux qui cache complètement la structure. Celle sur le campus se distingue par ses escaliers extérieurs qui montent en spirale jusqu’au toit et qui parfois se branchent élégamment sur les doubles hélices emblématiques, en rappelant le couple d’escaliers dessiné par Claude Parent pour la Maison de l’Iran à la Cité universitaire. 

Le grand vide du rez-de-chaussée est comblé par les services de la résidence : seul le hall traversant, signalé de part et d’autre par des auvents, maintient une transparence. Toutes les toitures sont végétalisées et le terrain triangulaire qui suit la rue Cuvier est opportunément planté d’un rideau de hauts arbres qui masque en partie cette opération pour ne pas traumatiser les animaux du Jardin des plantes.

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